ET SON ESPRIT
« Sous le froc du moine, c’est un homme que vous avez là I . . . »
Ainsi pariait en 1837 Victor Cousin, s’adressant aux Fribourgeois qui l’accompagnaient, après qu’il avait rendu visite, dans sa cellule du couvent de Saint-François, au Père cordelier Grégoire Girard, alors âgé de soixante-douze ans (1).
Ouï, un homme dans le plus large et le plus noble sens du mot, « un homme universel », disaient ses compatriotes, et à qui, en effet, presque rien de ce qui est humain n’était resté étranger : ni les douces affections de la famille, ni la tendresse des amitiés particulières, ni le patrio-
(i) Girard est né le 17 décembre 1765. Ses parents qui, pour baptiser leurs quinze enfants, faisaient une prodigieuse consommation de prénoms, lui en avaient donné cinq ; Jean-Baptiste-Melchior-Gaspard-Balthazar. C’est quand il entra au couvent qu’il prit le prénom de Grégoire; jusque-là il avait été le petit Jean,
LE CARACTÈRE, DU P. GÎRARD
tisme d’un bon citoyen, ni l’amour des beautés de la nature, ni le sentiment de l’art, le goût de la science et de la philosophie, ni l’ardeur sincère et profonde de la foi religieuse, ni enfin le souci supérieur de travailler, par la réforme de l’éducation, au bonheur de l’humanité.
11 n’est pas d’homme célèbre dont on puisse dire plus justement que de Girard qu’il a été « le fils de sa mère », d’une mère aussi aimante qu’aimée (1). Née d’une famille patricienne \2)^ femme de sens et d’esprit, Mme Girard fut pendant plus de cinquante ans, — il la perdit en 1823, — la conseillère et la consolatrice de son âge mûr, comme elle avait été l’attentive et charmante éducatrice de son enfance.
« Elle était belle, dit-il dans ses Souvenirs (3) ; elle savait nous réjouir par les chants de sa voix mélodieuse. » Aux derniers jours de sa vie, la pensée de Girard se reportait vers elle dans un mouvement de touchante affection. 11 la revoyait, en imagination, ménagère vaillante, au milieu de ses quinze enfants, qu’elle avait tous allaités en bonne élève de J. -J. Rousseau : « Elle est là dans mon cœur, clisait-il ; je l’ai aimée ; je la salue bien souvent. »
Le petit Jean, comme on l’appelait, « (un bel
(1) Il ne semble pas que le père de Girard, honorable négociant de Fribourg, marcîiand drapier de son état, très occupé par son commerce, ait eu grande influence sur lui.
(2) Elle s’appelait, de son nom de famille, Marie-Françoise de Landerset. La famille Girard était d’origine savoisienne.
,, (3) Ces Souvenirs, fragments d’une autobiographie incomplète et commencée à Lucerne en 1826, ont été publiés en 1844 dans l’A/bum de la Suisse romande, et reproduits en i852 dans le journal ■de Daguet, r Émula lion nouvelle.