VIE DE FAMILLE
enfant», disent ses biographes, dont les grâces naturelles appelaient les caresses, vécut dix ans, de 1705 à 1775, de la vie domestique ; il ne s’en détacha pas tout à fait, lorsque, de 1775 à 1779, il fréquenta comme externe le collège Saint-Michel, que dirigeaient les jésuites. Il était le cinquième enfant d’une famille qui en compta quinze. Les moralistes n’ont peut-être pas suffisamment remarqué quelle influence heureuse pouvait exercer sur une âme d’enfant, dans une famille vertueuse et unie, la communauté d’existence, la coéducation, comme on dirait aujourd’hui, de frères et de sœurs qui se chérissent et grandissent ensemble. Autant de frères et de sœurs vous a donnés la nature, autant elle a ménagé à votre cœur d’aiguillons qui le stimulent. Au fils unique, à la fille unique, dans leur isolement, il manquera toujours, précisément à l’heure où s’éveille leur sensibilité, une source féconde d’éducation morale...
Le petit Jean se plaisait à bercer ses jeunes frères, à leur chanter de petits airs pour calmer leurs chagrins. Plus tard, il se reprochera de n’avoir pas profité de leur compagnie pour étudier le développement de l’intelligence enfantine. Et quand ils furent devenus un peu grands, comme si l’on eût déjà pressenti sa vocation pédagogique, ses parents avaient recours à lui pour leur apprendre à lire.
Cette famille de quinze enfants était déjà une petite école d’enseignement mutuel, et si Girard devint dans la suite le fervent adepte des méthodes de Bell et de Lancaster, nul doute que le directeur do la grande école mutuelle de Fribourg ne fût
LE CARACTÈRE DU P. GIRARD
influencé par les souvenirs du petit moniteur fraternel qu’il avait été dans son enfance.
L’inspiration familiale se retrouve au fond de toute l’œuvre pédag-ogique de Girard. Dans le projet d’éducation publique qu'il rédigea en 1798 pour la République Helvétique, à la prière de Stapfer, alors ministre des arts, des sciences et des cultes,, s’il admettait que l’Êtat doit intervenir pour faire de l’enfant un citoyen, un être social, il n’en revendiquait pas moins les droits et les devoirs de la famille en ce qui concerne la première éducation.
Le titre de son principal ouvrage, le Cours éducatif de langue maternelle^ porte expressément cette mention qu’il est destiné aux familles, aussi bien qu’aux écoles (1).
C’est aux mères qu’il fait appel, comme avant lui Rousseau et Pestalozzi, comme plus tard Auguste Comte, qui demandera que l’enfant jusqu’à quatorze ans reçoive toute son éducation de sa mère. Mais tandis que Pestalozzi veut soumettre l’éducation domestique au rigorisme des règles de l'école. Girard, mieux inspiré, fait l’inverse : il cherche à introduire dans l’école même les méthodes de l’éducation maternelle, l’enseignement de la mère, c’est-à-dire celui de la nature. Il est vraiment remarquable qu’un homme d’Église, voué au célibat, ait eu à un si haut degré le sentiment du rôle essentiel qui appartient à la famille dans le développement intellectuel et moral des enfants.
Girard n’a pas été un de ces religieux dont Tunique amour de Dieu, remplissant et absorbant
(i) Il disait lui-même que « c’était à l’inspiration maternelle » qu’il devait l’idée première de sa méthode.