‹ Le. P. Girard et lé̕ducation par la langue maternelleChapitre 32 sur 46 · L’ANNEE NEFASTE · texte numérisé non relu

L’ANNEE NEFASTE

milieu des plmrisieus, aussi lorigdemps que l’air y sera respirablo... »

Tout au moins, s’il l’avait voulu, Girard aurait pu continuer de vivre à Fi*ibourg\ où tant de sympathies lui restaient fidèles (1). « Notre ville est en deuil, lui écrivait la Chambre des scholarques, et nous partageons votre douleur. » Mais il lui eût été pénible d’assister à la transformation de son œuvre scolaire, et surtout il lui répugnait de devenir, dans sa ville natale, une occasion de désordre, un élément de discorde, et de souiller une belle et noble cause, en devenant le porte-drapeau des révolutionnaires qui criaient dans les rues : « Vive Girard ! A bas l’évêque ! A bas les jésuites I » tout en chantant la Carmagnole. « J’avais assez de prudence pour ne pas me mettre en opposition avec mon chef, assez de patriotisme pour m’immoler à la tranquillité publique... » Il poussa le désintéressement, à la prière de la municipalité, jusqu’à s’occuper de , la réorganisation d’une école qui n’était plus la sienne. A son dernier catéchisme, au milieu d’une foule de parents et d’amis éplorés, il leur dit : « Voici ce que feront ceux qui m’aiment : ils se tairont sur cette affaire... «Il rentra avec dignité dans son couvent de Fribourg, et, le 24 août 1824, il demanda au chapitre de l’ordre son transfert dans un autre monastère. On l’envoya à Lucerne, pour y être le « gardien », le supérieur du cloître

(i) Parmi de nombreux témoignages de sympathie que Girard reçut au moment de son départ, notons le don d’une tabatière en or que lui offrirent ses compatriotes de Fribourg. Girard devait être un grand priseur de tabac, car. pour lui être agréable sans doute, les habitants de Soleure, quelques années plus tard, lui firent don d’une autre tabatière.

des Cordeliers, et pour y enseigner la philosophie aux novices.

Dans sa retraite de Lucerne, de 1824 à 1834, Girard ne vécut pas en paix. « Je ne trouverai le repos que dans le silence de la tombe », disait-il tristement. Ses adversaires ne désarmaient point. L’animosité des dévots le poursuivait. De la Grammaire des campagnes, qu’il avait publiée en 1821, ils disaient qu’elle n’était qu’ « un pot-pourri littéraire ». Par dérision, on l’appelait « le moraliste fribourgeois », « le grand-prêtre des muses élémentaires ». Il avait rédigé un premier volume de son Cours de langue, et, alors qu’un éditeur de Fribourg allait le faire paraître, il sollicita l’approbation de l’évêque de Lausanne : elle lui fut catégoriquement refusée.

En revanche, des encouragements, des applaudissements lui venaient du dehors. De Pologne, on envoyait des étudiants copier ses cahiers de philosophie. Le directeur d’une école mutuelle de Majorque faisait le voyage de Lucerne pour s’entretenir avec Girard. Le canton de Berne et celui de Soleure lui soumettaient des projets d’organisation scolaire. La ville de Bâle, en 1825, l’invitait à une fête publique où il entendit exposer et célébrer ses idées. Guillaume de Fellenberg, le fils du célèbre directeur de l’école d’Hofwyl (1), faisait connaître en Allemagne les méthodes de Girard, proclamant que Girard était consulté « par tous les gouvernements

(i) Girard avait visité î’école de Fellenberg à Ilofwyl, en 1808, à i’époque où Zeller s’y distinguait et appliquait les méthodes de Pestalozzi. Lorsque Girard fut nommé correspondant étranger de l’Académie des Sciences morales, en i843, c’est Fellenberg qu’il remplaçait.

RETHAITE A LUCERNE.

qui ont k cœur le salut du peuple ». C’était une vraie royauté pédag'ogâque que Girard exerçait, et il profitait de son autorité morale pour prendre la défense de Frœbel, qui osait établir une école protestante en plein pays catholique, à Willisau, dans le canton de Lucerne.

Girard allait bientôt atteindre sa soixantième année. Mais son activité ne se ralentissait pas et il l’exerçait sous des formes diverses. 11 aidait de ses conseils les instituteurs de Lucerne. Il participait aux travaux de la Société suisse d’utilité publique,, et, lors des sessions générales tenues à Lucerne et à Zurich en 1825 et 1826, il y donna lecture de deux mémoires. L’un, où i^ s’agissait des divers modes d’enseignement, était une apologie de l’enseignement mutuel au point de vue moral. Dans l’autre, Girard étudiait l’organisation des écoles et surtout la formation des maîtres pour les cantons alpestres. La question des écoles normales l’a toujours préoccupé, et il s’en est fallu de peu qu’il ne devînt lui-même directeur d’une de ces écoles. Stapfer lui avait offert la direction de celle qu’il voulait créer dans le canton de Fribourg. Le gouvernement de Berne lui fit la même proposition pour l’école normale du Jura. Girard eût été assurément un admirable directeur. Il était avant tout pénétré de l’importance d’une préparation pédagogique et professionnelle, — dans son rapport sur Pestalozzi , il se plaignait 'de n’avoir pas trouvé à Yverdon un cours de pédagogie, — et préoccupé aussi de mettre à la disposition des apprentis instituteurs de bonnes écoles d’application ; « Sans écoles d’application, disait-

78 L’ŒUVaE PRATIQUE DU P. GIRARD.

il, les écoles normales me font TetTet (J’une école de médecine sans anatomie, ou d’une école de chimie sans laboratoire. »

Mais, tout en se laissant aller à disperser parfois l’eflort de sa pensée, et aussi de son action, dans ces occupations diverses, — sans oublier celles que lui imposaient ses fonctions de supérieur du couvent des Cordeliers, — Girard se concentrait le plus qu’il le pouvait dans la préparation de l’œuvre capitale qui devait être le couronnement de sa vie. Et c’est peut-être pour échapper aux multiples sollicitations qui l’y assiégeaient que, en 1834, il dit une seconde fois adieu à Lucerne, pour rentrer dans sa cellule de Fribourg et y achever la composition de ses livres. Son cœur, d’ailleurs, le rappelait vers la ville natale : « On veut, écrivait-il, me donner ici une seconde famille; mais je suis comme une mère qui, ayant perdu ses premiers enfants, ne se sent plus assez de cœur pour en aimer de nouveaux. »

l’oeuvre théorique du P. GIRARD.

On voudrait pouvoir louer sans restriction et admirer sans réserve l’œuvre écrite de Girard: j’entends, en nég*ligœant tout le reste, l’ouvrage qui a été le résumé de son expérience pédagogique, le fruit de ses longues méditations, et dont il a dit lui-même que c’était « l’idéal de sa vie, sa dette sacrée envers la jeunesse ».

C’est en 1844 que parut, pour être la même année couronné par l’Académie française (1), sur un rapport des plus élogieux de Villemain, le livre intitulé : De V Emeignement régulier de la langue maternelle^ qui était comme l’introduction, la préface théorique des six volumes d’application pratique publiés en 1845-1846, sous le titre de Cours éducatif. Jamais œuvre de pédagogie ne fut étudiée plus soigneusement, ni plus patiemment remaniée et retouchée. Girard avait déjà mis ses idées à l’épreuve dans son école de Fribourg, et du jour où rinjustice de ses concitoyens l’eut condamné à la retraite, il ne cessa d’élaborer l’exposé définitif de sa méthode. Il y consacra plus de vingt années de réflexion, et Ton peut bien dire que,

(i) C elait un prix Montyon, de la valeur de 6000 francs.

pour un homme dont la journée de travail commençait régulièrement à quatre heures du matin, les journées comptent double , comme pour un soldat des années de campagne.

Le livre était attendu. Dès 1836, dans la Guida delV Educatore^ le pédagogue italien, le prêtre patriote Lambruschini se plaignait qu’on ne connût pas assez dans son pays « les nouvelles expé-. riences de Pestalozzi, et les idées plus récentes et plus sûres de Girard et de Naville ». Il se proclamait leur disciple, et regrettait surtout que Girard n’eût pas encore exposé dans un ouvrage spécial « ses vues si simples, si sages et si vastes en même temps ».

Et cependant, de ce vaste échafaudage si laborieusement construit, de cet édifice aux larges proportions dont les pierres ont été agencées par un ouvrier aussi ingénieux que patient, il est permis de se demander s’il reste autre chose aujourd’hui qu’une ruine respectable. Du moins quelques colonnes subsistent encore du temple enseveli dans l’oublh et qui peuvent servir à construire un autre édifice. Et si lès méthodes grammaticales de Girard ont vieilli, si les pratiques et les exercices du Cours éducatif nous paraissent généralement surannés dans leur marche compassée et monotone, il n’en est pas de même de quelques-unes des théories et des idées très vivantes encore, que renferme la première partie de l’ouvrage.

Ij Enseignement régulier de la langue mater^ nelle est d’abord la préface d’une grammaire, l’exposé des principes grammaticaux de l’auteur. Mais l’étude de la langue n’était, dans la pensée

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