‹ Le. P. Girard et lé̕ducation par la langue maternelleChapitre 5 sur 46 · SES AMITIÉS · texte numérisé non relu

SES AMITIÉS

toute râme, la dessèche, la stérilise pour toute affection purement humaine. On ne saurait mieux parler de l’amitié que ne l’a fait ce moine au cœur sensible : « Honneur, disait-ib à la pure et sainte amitié qui unit deux êtres humains pour compléter leur existence. Chacun d’eux est éclairé des lumières de l’autre, étayé de sa force, consolé de sa pitié, réjoui de ses plaisirs^ enrichi de ses biens. » Et s’il définissait si délicatement l’amitié, c’est qu’il en avait plus d’une fois goûté toute la douceur. Dans sa vingtième année, il se lia avec un jeune patricien de Fribourg, Pierre d’Appenthel. Les deux amis, au bras l’un de l’autre, se promenaient dans la campagne, et, tout en admirant de leurs yeux émus les beautés du paysage^ ils lisaient ensemble Rousseau. Ce fut une amitié tendre, presque passionnée.

En 1885, un ordre de ses supérieurs envoyait Girard à Soleure : il s’y rendit à pied ; il y arriva le soir, à travers l’ombre des forêts, et, séparé pour quelques mois de son ami, il lui adressait ces paroles touchantes : « Effrayante était la nuit delà nature; plus effrayante encore la nuit de mon cœur... Mon départ, dis-tu, te plonge dans le deuil : mais n’y suis-je pas aussi? J’ai toujours ton image devant moi, et quand je me mets au piano, je n’y puis rester longtemps: je sens que tu n’es pas là ! >> Et aux lettres désolées de son ami il répondait : « Si tu m’aimais réellement, tu modérerais ta douleur : car je souffre avec toi. Ai-je donc le cœur si léger que tu puisses douter de ma fidélité?... »

Ce qui n’est pas moins digne d’attention dans le caractère de Girard, c’est qu’il a passionnément

LE CARACTÈRE DU P. GIRARD

aimé sa grande patrie, la Suisse, et plus parliculièrement sa petite patrie, sa ville natale de Fribourg. Il les a servies d’un zèle ardent. Il ne s’est pas enfermé dans son couvent pour y vivre en égoïste, pour s’y nourrir de méditations stériles et de contemplation oisive : il en est sorti, à tous les instants de sa vie, pour agir au dehors par la prédication, par l’enseignement. Il n’y est rentré, sans cesser d’être attentif aux choses de son temps et aux destinées de son pays, que pour étudier, pour préparer et écrire, à l'adresse de sa patrie, ët de la France aussi, de beaux livres d’éducation. On est surpris d’apprendre de ses biographes qu’à seize ans, en 1781, lorsqu’il s’engagea dans la vie religieuse, il avaitun instant hésité: l’idée traversa son esprit d’opter pour le métier des armes. Et qu’il y ait pensé, ne fût-ce qu’un moment, cela trahit dans son caractère je ne sais quelle male énergie, que sa vie d’action et de lutte n’a point démentie.

Le P. Girard a failli être un soldat, un capitaine de l’armée suisse ! Cette armée , il la voulait pacifique, d’ailleurs ; il disait qu’elle n’était point faite pour troubler la paix du mende, mais pour défendre le territoire de la patrie, « une patrie qui est aimée de ses enfants parce qu’elle les aime». Il ne se désintéressa jamais des alfaires militaires de son pays, et, dans ses derniers jours, en 1847, au milieu des luttes civiles, deyant les régiments qui passaient à travers les rues de Fribourg, il s’écriait avec un naïf enthousiasme : « Rien n’égale la beauté martiale et la tenue de ces troupes vraiment suisses !...))

Le patriotisme de Girard fut plus d’une fois

SON ATTITUDE POLITIQUE. l.T

soumis à de rudes épreuves, il lui esl arrive de désespérer de l’avenir de son pays, pendant qu’il assistait aux agitations, aux discordes qui le déchiraient. En 1789, il écrivait à un de ses amis : « Tes craintes sur la ruine de la patrie ne sont que trop fondées. Dieu veuille préserver la Suisse 1 » Il a vu, dans sa longue vie, la révolution de 18L4 qui intronisa à Fribourg le parti aristocratique; celle du 2 décembre 1830, qui rappella au pouvoir le parti libéral ; celle encore de 1847, qui fut une restauration ultramontaine, et qui remit la direction des écoles de Fribourg aux mains des frères de Marie, créatures des jésuites. Mais parmi toutes ces vicissitudes, il garda invariablement ses sentiments démocratiques et républicains. Il étaU un libéral en politique^ comme en religion. Il souhaitait le triomphe définitif de la liberté. « Je veux, disait il, élever des hommes libres, non des esclaves. »

Mais toujours correct et impartial, neutre comme nous dirions aujourd’hui, il s’abstenait de prendre part aux querelles et à la mêlée des partis. Il n était pas de ces moines imprudents et fanatiques tels qu’on en a vus, en d’autres temps et en d’autres lieux, se mêler furieusement aux factions politiques et y compromettre avec leurs personnes la religion qu’ils représentent. Michelet, qui cette fois s’est trompé, a eu des paroles injustes pour Girard, quand il l’appelle bien à tort « un moine intrigant ». Michelet n’avait pas étudié d’assez près la vie d’un sage qui déclarait qu’en sa qualité de prêtre il ne pouvait être d’aucun parti : « Je défie, disait-il, qu’on cite un seul cas dans ma vie

LE CARACTÈRE DU P. GIRARD

OÙ je me sois occupé de politique. » Il ne s’est jamais ingéré dans les affaires de la république suisse que pour s’efforcer, par ses paroles et par ses actes, avec courage, mais avec prudence, d’y faire régner un peu plus de paix et de bonheur. Avec modestie^ il a plus d’une fois écarté de la simplicité de sa vie les honneurs qu’on lui offrait. Quand il fut question de le nommer à Tévêché de Lausanne (l),ce sont ses amis qui briguèrent pour lui cette charge ; et s’il témoigna quelque chagrin de ne l’avoir pas obtenue, c’est qu’il pressentait que celui qu’on lui préférait, un prêtre obscur de campagne, aux tendances réactionnaires, « plus aisé à instruire que savant, et grand vénérateur de la Ville éternelle », deviendrait, pour le malheur de la Suisse française, le docile instrument des jésuites et des ultramontains (2). On ne saurait en vouloir à un homme de dévouement, qui a conscience de son mérite, d’éprouver quelque dépit, lorsqu’il se voit sacrifié à des concurrents qui ne le valent pas, et de regretter avec quelque amertume, moins l’honneur de la fonction qui lui échappe, que l’emploi qu’il en eût fait pour le bien qu’il rêvait d’accomplir.

Girard définissait ses propres sentiments, quand ■ il voulait que le patriotisme fût généreux et large, et qu’il ne devînt pas « un égoïsme national qui foule aux pieds les autres peuples pour n’en aimer

(1) Il en fût question deux fois, d’abord en i8o3, une seconde fois en 1814.

(2) C’étaient presque des paroles de rébellion que celles-ci ; « Si un évêque doit être abaissé au rang d’un simple vicaire de Rome, ou n’être qu’un instrument de la papocésarie renaissante, aucun homme de cœur et de sens ne voudra de fonctions de ce genre. »

Page 1