CRITIQUE DU COURS EDUCATIF
des études, n’aurait-il pas dû comprendre qu’un cours de langue maternelle poursuivi pendant six années ne pouvait à la long'ue que fatig-uer et dég-oûter les enfants?
Girard voulait un apprentissag*e direct et vivant de la lang-ue : mais alors, au lieu de soumettre l’élève à un interminable défilé de propositions isolées, qui, quelque ing-énieuse qu’en fût la succession , avaient toujours quelque chose de factice, pourquoi ne pas le jeter tout de suite dans la lecture des bons auteurs?
Une critique plus grave, c’est que Girard allait inconsciemment contre son but, qui était de supprimer le verbalisme, lorsqu’il enseignait la morale par les mots, dans une suite de propositions et de maximes, sans songer à faire appel à l’action. Il oubliait ses propres recommandations : « La culture que l’on destine à l’enfance doit être le produit commun des leçons directes qu’on lui donne, et de ce qu’elle est capable de trouver elle-même sur le chemin qu’on lui ouvre. » Trop disposé à subordonner l’action au sentiment (réserve faite cependant pour la liberté) et le sentiment à la pensée, il oubliait que le sentiment précède souvent et devance l’idée, que la nature n’offre pas l’ordre régulier qu’il imagine, que c’est l’action surtout qui peut développer les sentiments, et l’exercice réel qui féconde le cœur.
Sile libéralisme religieux de Girard avait alarmé quelques-uns de ses compatriotes suisses, il éveilla aussi en France les suspicions de certains universitaires, d’une orthodoxie vraiment chatouilleuse.
G. Comparé. — Le P. Gh'ard.
Il fi’est guère surprenant que l’archevêque de Paris, dont les éditeurs avaient sollicité l’approbation, afin d’ouvrir au Cours l’accès des écoles congréganistes, l’ait sèchement refusée, disant: « il y a des erreurs dans ce livre ! » Mais qui croiraitpossible que le religieux de Fribourg n’ait point paru assez catholique à Ambroise Rendu, le membre alors influent du Conseil royal de l’instruction publique. Le manuscrit du Cours éducatif \m avait été communiqué : on voulait, par son intermédiaire, obtenir l’approbation du Conseil. Rendu rédigea toute une série d’observations critiques, et demanda des retouches. Girard s’y refusa, disant qu’il n’avait pas voulu écrire un catéchisme. Ce que Rendu reprochait à Girard, c’était d’abord son optimisme sur la nature humaine. N’avait-il pas osé écrire : « Les tendances naturelles ne peuvent être que bonnes, puisqu’elles sont l’œuvre du Créateur? » — « Cela, c’est du Rousseau», s’écriait Rendu. — « Non, c’est du saint Paul, ripostait Girard, puisque l’apôtre a dit: « Tout ce que Dieu a créé est bon (1). » Mais Girard avait d’autres torts encore : il ne parlait jamais de pénitences à faire; il se taisait sur le péché originel; il ne faisait nulle part mention de l’Église ; il tendait manifestement au rationalisme... Girard se défendit avec vivacité. Devenu défiant et soupçonneux avec l’âge, il était tenté de croire que les critiques de Rendu « lui avaient été dictées par un intérêt tout autre que celui de la vérité». Et sur le fond du procès il disait: « Si c’cfst être rationaliste que vouloir fonder en raison
(i) l’remière épître de saint Paul à Timothée, ch. IV, 3
CRITIQUES D’AMRROISE RENDU.
les véj‘ités de l’évangile, comme l’a fait Nicoië dans son livre sur les FondemenU de la foi^ oui, je suis rationaliste. » Et aux vues étroites de son contradicteur, il opposait la religion d’un Dieu de bonté, qui a faitde l’homme son collaborateur, puisqu’il lui a laissé la charge d’achever la création; car « aux fruits âpres des arbres sauvages, bons pour la dent du sanglier, c’est l’homme qui; par les soins de sa culture, a su donner la saveur et le parfum... »
Heureusement tous les universitaires de cette époque n’étaient pas de l’école de Rendu. Cousin, en particulier, qui poursuivait alors son rêve de l’alliance de l’Université et de l’Église, de la réconciliation de la philosophie avec la foi, avait, pour ainsi dire, trouvé son homme dans le P. Girard.
Les lettres qu’il lui adressait méritent d’être citées, non seulement parce qu’elles témoignent de la haute estime que professait pour le moine philosophe un homme dont le jug^ement n’est pas à dédaigner, mais aussi parce qu’elles caractérisent nettement les sentiments d’un penseur qui a si longtemps régenté la philosophie française.
En 1840, ministre de l’Instruction publique Cousin qui, trois ans auparavant, avait visité Girard à Fribourg, le faisait nommer chevalier de l’ordre royal de la Légion d’honneur; et en lui communiquant le décret, en date du 5 mai 1840, il lui écrivait :
Que votre modestie, mon révérend Père, ne se trouble point d’une pareille distinction... Les excellentes méthodes que vous avez introduites dans les écoles de Fribourg vous ont placé au premier rang parmi ceux qui se sont occupés d’éducation. Dans votre humilité chrétienne, vous reporterez
l’honneur qui vous est fait à la cause que vous représentez, la cause sacrée de Uéducation du peuple. D’ailleurs, vous le dirai-je, le bruit de vos malheurs est parvenu jusqu’au roi avec celui de vos vertus, et il a pensé que décoration qu’il vous envoie vous serait à la fois une consolation et une pro- Tection contre Lenvie... Pour moi qui, plus que jamais, suis an serviteur dévoué de la cause qui vous doit tant, et qui me considère comme un de vos disciples par la communauté de nos vues et surtout de nos intentions, je me trouve heureux d’avoir pu proposer au roi de placer sur un cœur aussi noble que le vôtre la décoration de la Légion d’honneur.
L’amitié de Cousin pour Girard ne se démentit jamais. Dans une lettre du 5 juillet 1844, il le remerciait en ces termes de l’envoi de son portrait (1) :
Mon bon Père, j’ai reçu votre portrait du même cœur que vous me l’offrez. Je le regarderai souvent pour m’encourager dans les épreuves de ma vie. La fermeté, je l’espère, ne me manquera point. Mais demandez à Dieu pour moi la sérénité intérieure, la foi en lui seul et la charité envers ceux qui nous persécutent.
Et après lui avoir annoncé la décision prochaine, qui allait être bientôt officielle, par laquelle IWcadémie française (2) lui attribuait un prix Montyon de six mille francs, il terminait sa lettre par ces mots :
Adieu, mon bon Père, souvenez-vous de moi, quand vous parlez à vos amis et quand vous priez Dieu (3),
(1) C’est le peintre Bonjour qui fit, en 1842, le portrait du P. Girard.
(2) Le livré de Girard fut proposé pour ce prix par Cousin. Patin, Saint-Marc Girardin, etc. La seule objection fut que le P. Girard n’était pas de nationalité française. On arrangea les choses en faisant valoir que sa famille était d’origine dauphinoise.
(3) Girard avait eu l’intention de dédier le Cours de langue à Cousin i y renonça, en raison des dissentiments de Cousin aveo Villemam