LETTRES DE COUSIN A GIRARD
Malgré l’amitié et le patronag’e de Cousin, de Patin, de Saint-Marc Girardin, le succès du Cours éducatif, dont la publication s’acheva en 1848, ne fut pas aussi complet qu’on aurait pu l’espérer. L’écoulement de la première édition fut des plus lentes. «Mon travail, disait tristement Girard, fera plus de fortune en Allemag*ne qu’en France (1). » 11 ne pouvait être question de faire adopter par les instituteurs, du jour au lendemain, un livre dont les nouveautés auraient bouleversé les habitudes et les méthodes reçues. Ce qui en rendait l’application difficile, c’estque, au dire de Girard lui-même, toujours fidèle à l’enseigmement mutuel, le Cours, par son caractère « profondément gTadué », exig-eait la collaboration des moniteurs, au moins pour l’étude delà syntaxe et de la conjugaison: l’enseignement du vocabulaire et la correction des compositions étant seuls réservés à l’instituteur. Pour que le livre fût admis dans les écoles, il fallait d’ailleurs une autorisation ministérielle. Les éditeurs la demandèrent, au moins pour les écoles normales, au ministre Salvandy. Mais la Révolution de 1848 éclata, et le ministre de Louis-Philippe disparut avant d’avoir pris une décision. Son successeur, le ministre de la République, Hippolyte Carnot, qui faisait personnellement usage, dans l’éducation de ses fils, du livre de Girard, n’eut pas le temps, comme il en avait l’intention, de l’introduire officiellement dans les écoles.
L’occasion favorable était manquée. Le Cours, d’ailleurs, n’était pas fait pour devenir un livre
(i) L.'Enseignemenî régulier avait été traduit en langue allemande dès son apparition.
de classe : l’esprit de l’œuvre de Girard devait seul lui survivre. Si le destin l’avait fait vivre de notre temps, il aurait vu que ses sag*es avis n’étaient pas toujours méconnus. Il aurait lu, avec un sourire d’assentiment, les instructions officielles, jointes, en 1902, aux programmes de notre enseignement secondaire, en ce qui concerne l’étude du français, et où sans cesse est répétée cette recommandation formelle: « Les règles seront enseignées surtout par l’usage. Le professeur no manquera aucune occasion de faire constater aux élèves qu’ils les appliquent instinctivement. Il rattachera donc constamment son enseignement aux exemples fournis par le langage parlé ou écrit. L’étude de la grammaire aura pour objet de résumer dans des formules précises les règles tirées de l’expérience. » N’est-ce pas l’inspiration de Girard qui re^it en partie dans ces prescriptions?
Chez combien de grammairiens contemporains , Girard ne retrouverait-il pas la trace de son influence ? Il saluerait un disciple en M. Carré, qui, dans ses livres, a été, dans ces derniers temps, le propagateur de la méthode « maternelle», ou directe, de l’enseignement du français, mais qui a oublié de dire que Girard a été en cette matière le précurseur.
La modestie de Girard aurait été peut-être froissée, mais son amour-propre flatté, de recevoir les louanges que lui adressait, en 1882, un professeur français: « Plein de vues neuves et hardies, original par l’ordre des matières comme par le système d’exposition, révolutionnaire même dans la terminologie gramma-
influench: posthume.
ticale (1), XEmeignement régulier de la langue maternelle est une mine où nous pouvons puiser largement (2). »
Girard eût certainement applaudi aux efforts tentés dans ces derniers temps pour simplifier les théories grammaticales, notamment celles des dilfé" rentes espèces de propositions. Sans doute, ces efforts n’aboutissent pas toujours. Les désaccords subsistent. Grammatici certant.,. Il s’en faut que la lumière et l’unité cherchées apparaissent au bout de toutes ces discussions. Tel de nos grammairiens ' distingue encore douze, quinze genres et espèces de propositions; il compte, par exemple, jusqu’à cinq catégories de propositions principales ou indépendantes, jusqu’à dix formes de propositions subordonnées: complétive, interrogative, indirecte,. causale, temporelle, concessive, consécutive, finale, conditionnelle, comparative, comparative et conditionnelle; et il établit encore une troisième grande catégorie , celle des incidentes qui peuvent être elles-mêmes des relatives, des participiales...
Cette classification luxuriante, cet èxcès d’analyse subtile et abstraite, que Beauzée condamnait déjà, n’était pas du goût de Girard , et il se serait rallié, ^ s’il avait pu les connaître, aux conclusions de M. Albert Lafargue, qui, voulant comme lui réconcilier la grammaire avec la raison et avec la vie, se
(1) Girard, par exemple, supprime les pronoms, qu'il appelle des articles. Il distingue plusieurs espèces d’artic'ies.
(2) Voir les articles de M. Lafargue dans le Ballelin pédagogique de V Enseignement secondaire^ 1882. Plus récemment, M. Lafargue a écrit ; « Girard a démontré que l’analyse rationnelle n’est pas un embarras pour l’esprit, mais une lumière, qu’elle n’est pas une sur charge pour la mémoire, mais un appui. » V. la Revue l'Enseigne ment secondaire, i5 mars 1906.
contente de distinguer deux catégories de propositions... (1).
Mais ce qui, dans la marche en avant de la société moderne, eût intéressé Girard tout autrement que de simples réformes grammaticales, c’est le progrès de l’instruction populaire. «Homme de Dieu et du peuple », le mouvement qui emporte de plus en plus les nations, même la pieuse Angleterre, vers la laïcité des écoles, l’aurait probablement effrayé : non pas la laïcité du personnel, puisqu’il l’appliquait lui-même dans son école de Fribourg, mais la sécularisation de l’enseignement, qui aurait inquiété sa foi. Sauf ce point. Girard aurait suivi avec une ardente sympathie le développement de l’éducation populaire qui était son rêve le plus cher.
Il écrivait à Rapet le 29 juillet 1848 : « Votre gouvernement provisoire commence à comprendre le besoin de l’éducation, qui est le seul moyen de salut pour les peuples comme pour les individus. » Et cette éducation, il la voulait pour tous les hommes, pour tous les « novices de la vie », comme il disait, en quelque rang de la société que le sort les eût placés. Il sentait que ses livres ne pourraient d’abord servir que dans les classes aisées, celles « où il y a de la culture et de l’ame », mais il espérait que d'autres « amis de l’enfance » viendraient après lui, qui sauraient approprier ses méthodes à toutes les intelligences : « J’ai une profonde pitié pour cette masse populaire qui, au
(i) Voyez les articles de MM. Dussouchet, Sudre, Hamel, Lafargue, Brizemur, dans la Revue l' Enseignemenl secondaire^ années 1903-1906, passim.