‹ Le. P. Girard et lé̕ducation par la langue maternelleChapitre 42 sur 46 · LA COÉDUCATION · texte numérisé non relu

LA COÉDUCATION

fond, constitue partout le genre humain, et que les savants négligent partout. »

Girard a donc travaillé pour le peuple, et ce qui suffirait à le prouver, c’est que de la langue maternelle, accessible à tous, il faisait l’instrument de l’éducation universelle. Il ne voulait plus de l’idolâtrie de la Grèce et de Rome, et ne croyait pas qu’il fût nécessaire de recourir aux seules langues anciennes pour former l’esprit et le cœur des hommes.

Par là, il modernisait l’instruction, et il y conviait également les deux sexes. Il désirait que ses ouvrages fussent reçus dans les « écoles de demoiselles ». — « Je les ai particulièrement en vue, car elles seront mères. »

Il échappait à quelques-uns des préjugés les plus tenaces de l’Église^ en acceptant, par exemple, la. coéducation comme le prolongement naturel de la vie de famille. Voici ce qu’il écrivait à ce sujet :

Je sais que je me mets en opposition avec une opinion qui ne croit pas pouvoir séparer les sexes assez tôt. Mais j’ai pour moi une autorité bien plus ancienne et bien plus respectable que ne peut l’être celle des hommes, puisque c’est celle du Créateur. Ne fait-il pas naître dans les familles la fille à côté du garçon, sans doute pour qu’ils soient élevés tout près l’un de l’autre, qu’ils gagnent tous deux par leur rapprochement? Tant que les passions n’ont pas parlé, qui n’est pas à l’âge de nos élèves, il n’y a pas plus de danger de réunir à une même leçon des camarades de différent sexe qu’un frère et une sœur...

Les dernières années de Girard furent pénibles et douloureuses. Pendant de longs mois, atteint

de plus d’une infirmité, il supporta courageusement de dures souffrances. Il y eut des retours à a santé, suivis de rechutes. Son tempérament vigoureux luttait obstinément contre la mort.

« Son esprit garde toute sa verdeur, écrivait en 1848 à R.apet un de ses neveux; son âme est résignée et calme. » Ce calme était pourtant troubla par des tristesses morales. En 1846, il avait perdu son plus vieil ami, François Naville. En 1847, au milieu des déchirements de la guerre civile et des luttes du Sonderbund, alors que les ultramontains, ses éternels adversaires, reprenaient le dessus, il confiait ses peines à Rapet : « L’esprit qui règne ici est tel qu’un homme sensé et chrétien s’y trouve presque en enfer. . . Tout ce que je vois est si triste que je m’exilerais une seconde fois si je n’avais pas quatre-vingt-deux ans. » Les nouvelles de France ajoutaient au chagrin de voir sa propre patrie divisée en deux camps ennemis; il craignait que la République de 1848 ne renouvelât les violences et les excès de la Révolution de 1793 : « Je ne puis, disait-il, m’empècher de gémir sur les maux de la France : en religion, elle court sans cesse de la licence au bigotisme, comme en politique, elle est toujours prête à passer sans transition de la licence au despotisme. L’idée du christianisme, si grande et si pure, n’est pas comprise en France. Chateaubriand ne l’a pas comprise dans son Génie du Christianisme »

Girard s’éteignit doucement le 7 mars 1850. Quelques heures avant d’expirer, il fit appeler ses confrères du couvent pour prendre congé d’eux. Il achevait â quatre-vingt-cinq ans une vie laborieuse

DEHNIÈUES ANNÉES.

qui, à certains jours, avait été cruellement tourmentée. Du moins ses compatriotes célébrèrent ses funérailles avec une pompe inusitée, et ils rendirent à sa mémoire des hommages enthousiastes, dont la sincérité l’aurait touché, mais dont il eût désavoué l’emphase, lui qui avait demandé à être enseveli sans bruit dans le caveau de l’église des Cordeliers. Le journal le Confédéré, du 9 mars, disait : « Incomparable Girard, toi qui à l’intelligence la plus élevée unis le cœur le plus magnanime, toi l’ami des pauvres, des malheureux, des souffrants, qui sus nous faire aimer Dieu, lorsque* tant de gens semblent avoir pris à tâche de lefaire haïr en le composant à leur image, noble, excellent Girard, ton souvenir demeure impérissable parmi nous. Puissent l’être de même quelques-unes de tes vertus,' et surtout ce grand cœur d’homme, de citoyen, de chrétien, que ni les rigueurs de ta vie solitaire, ni les préjugés de ton état, ni les injustices de tes concitoyens, ni les insinuations et les petites passions de ton entourage, ni la lassitude qui succède souvent aux plus généreux efforts, n’ont jamais pu altérer ni abattre !... i) Le même enthousiasme éclatait dans les strophes d’un ami de Girard, le baron de Wissemberg ; « Écoutez, Suisses. Entendez-vous la cloche funèbre dont les tintements mélancoliques vous annoncent une triste nouvelle? C’est la mort d’un ami dont la vie tout entière a été consacrée à votre bonheur 1 Chaque pulsation de son cœur battait pour vous. Quels doux rayons de lumière se répandaient de sa^ cellule monastique ! Comme l’enfance était suspendue à ses lèvres et à ses regards ! Mères de

famille, apprenez de lui avec quels tendres ménagements on fait éclore les esprits. Soyez pour vos enfants ce qu’il était pour eux, et que ce soit là la fleur de la reconnaissance placée par vos mains sur l’autel de sa tombe... »

Dix ans plus tard, le 29 juillet 1860, devant la statue que la reconnaissance publique érigeait à Girard, Daguet s’écriait, non sans éloquence : <( Salut à toi, vénérable vieillard dont les traits majestueux et doux respiraient le plus pur amour de Dieu et des hommes, dont la bouche ne s’ouvrit presque jamais que pour bénir et pardonner!... Salut à toi, qui fus toujours l’ami des pauvres, des npprimés, qu’aucune douleur ni aucune joie humaine ne trouva jamais insensible, et qui conserva si vives et si brûlantes sous la robe du moine les pures et saintes affections de la famille, de l’amitié et du patriotisme... »

Saluons à notre tour en Girard l’éducateur ingénieux, le novateur prudent, le travailleur patient, et aussi le sage, l’homme doux et bon, qui a aimé ’humanité, qui n’a vécu sa longue vie que pour la servir, qui a parfois souffert pour avoir voulu élargir rhorizon de l’intelligence humaine ; le philosophe dont on a pu dire qu’ « il atténuait les dogmes de la religion pour exalter la raison », celui enfin qui dans un temps d’agitation, au milieu des fanatiques de la politique et de l’Église, parmi les préjugés de l’ignorance , est resté un homme de paix et de réflexion, par-dessus tout un homme de pensée. C’est de son expérience personnelle qu’il avait tiré sa grande maxime : «L’homme agit comme il aime, et il aime comme il pense. »

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