‹ Le. P. Girard et lé̕ducation par la langue maternelleChapitre 6 sur 46 · SON PATRIOTISME · texte numérisé non relu

SON PATRIOTISME

qu’un seul ». Un professeur américain, après avoir visité l’école de Fribourg, rapportait à ses compatriotes que le P. Girard « s’intéressait aux enfants de toutes les parties du monde ». Il ne se confinait pas dans sa vie locale. 11 prêtait l’oreille aux bruits étrangers. « Entendez-vous les cris qui s’élèvent contre l’oppression des Grecs et contre la traite des nègres ? »

« Tous les enfants, disait-il, sont aussi mes enfants.» Mais c’est cependant aux enfants de Fribourg surtout, et à la ville de Fribourg, que son cœur s’était attaché. La vraie patrie n’est-elle pas celle où l’on a dépensé son activité et travaillé de tout son effort au bien de ses semblables ?

Sans doute, Girard, comme tous les hommes qui ont aspiré à améliorer le sort de leurs semblables, éprouvait douloureusement le sentiment de son impuissance: « Que peut faire un seul homme perdu parmi les millions des autres hommes? » Mais, en restreignant son action à l’éducation de la jeunesse dans une petite ville de cinq ou six mille âmes. Girard avait conscience aussi que sa vie ne serait point perdue, que ses efforts ne seraient pas inutiles. Aussi, en 1823, lorsque le mauvais vouloir de quelques-uns de ses compatriotes le déposséda de son école, et l’obligea bientôt après à quitter Fribourg pour aller habiter Lucerne, ce fut pour son âme un réel déchirement. Il souffrit, parce qu’on le détachait de l’œuvre à laquelle il s’était promis de consacrer toute son existence ; mais O souffrit aussi parce qu’on le déracinait, parce qu’on le forçait à s’expatrier. Lucerne pourtant, la si jolie ville de Lucerne, n’était pas bien loin de Fribourg;

LE CARACTÈRE DU P. GIRARD

et de sincères sympathies devaient l’y accueillir. Mais ce n’était plus sa ville à lui, et il se sentait exilé dans sa propre patrie. Quand il rappelait sa vie passée, il disait: «J’avais alors une patrie! » Et ailleurs : « Il faut quelquefois se séparer de sa chère patrie, et se contenter de l’aimer de loin...» De l’aimer, et d’y penser toujours ! Il y pensait, quand il écrivait, en 1826, V Explication du plan de la ville de Fribourg: d’abord pour apprendre la géographie à ses lecteurs, mais aussi pour se procurer à lui-même le plaisir de revoir en imagination les lieux aimés, les rues familières, où il ne lui était plus permis de promener ses pas, le vénérable tilleul planté en 1476 après la fameuse victoire de Morat, et qui tant de fois l’avait abrité sous son ombre glorieuse, quand il traversait la place Saint-Michel... « Ne chemine plus dans la ville du bon Berchtold de Zœhringen, disait-il au petit Pribourgeoîs, comme si tu n’avais pas deux yeux pour voir, un esprit pour réfléchir, et un cœur pour aimer. »

Pendant ses dix ans d’exil, son rêve était d’y cheminer encore; et en 1834, malgré tous les efforts que firent pour le retenir ses amis de Lucerne, il n’y tint plus : il reprit le chemin de son cher Fribourg', pour ne plus s’en séparer jusqu’à la mort (1).

Ce n’est pas à un enfant de la Suisse qu’il faut faire louange d’avoir aimé la nature. Où donc la nature serait-elle aimée et admirée, si elle ne l’était pas dans un pays où elle est si belle, où elle a semé tant de merveilles?

Mais les ombres de la pensée religieuse auraient

(l'i II n’est pas nécessaire pour être heureux, disait-il, de vivre dans une grande ville : « une villette suffît à un sage. »

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