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CHAPITRE TII

Le visir différa pendant deux ou trois jours le départ de la caravane sous différents prétextes, — quoiqu'il fût obligé de lui fournir tous les genres de secours, — afin que Menouni pût encore divertir le pacha. Menouni se réjouissait de rester , car une libéralité semblable à celle du pacha ne

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se rencontrait pas tous les jours; le lendemain au soir on l'introduisit encore en présence de Sa Hautesse.

— Khost amedeid! vous êtes le bien venu, dit le pacha tandis que Menouni s'inclinait jusqu'à terre. Maintenant racontez-nous une autre histoire^ peu m'iipporte sa longueur; seulement qu'il ne soit plus question de princesses à marier. Cette Babe-bi-bobu aurait lassé la patience d'un derviche.

— Votre Sublime Hautesse sera obéie, répliqua Menouni. Lui plairait-il d'entendre l'histoire d'Yussouf, le porteur d'eau ?

— Oui, ceci sonne bien. Vous pouvez commencer.

IiE PORTEUR D'EAU.

Avec la permission de Votre Hautesse , il arriva au grand Haroun Al Raschid d'être saisi , une nuit, de l'un de ces accès d'insomnie mélancolique avec lesquels Allah s'était plu à tempérer son éclatante destinée, et qui sont en vérité le lot commun de tous ceux que la fortune élève au-dessus des craintes et des vicissitudes ordinaires de la vie.

— Je ne puis pas dire en avoir jamais eu , observa le pacha. Comment cela se fait-il, Mustapha?

—Les droits de Votre Hautesse sont, à ce sujet, aussi incontestables que ceux du grand calife, répondit Mustapha en s'inclinant; mais si j'osais exprimer mon opinion, continua-t-il en s*approcliant de l'oreille du pacha, vous avez découvert le remède dans l'eau forte du Giaour.

—C'est très juste, répliqua le pacha ^ Haroun Al Raschid, si je m'en souviens bien , était strict observateur des préceptes du Koran. Après tout, il n'était qu'un pastèque,— un melon d'eau. Vous pouvez continuer , Menouni.

— Le calife, oppressé, ainsi que je l'ai déjà dit à Votre Hautesse, par cet accès de mélancolie , expédia Mesrourà son premier visir, Giaffar Bermukki. Celui-ci , habitué à ces appels nocturnes , se présenta promptement devant le commandant des fidèles.— Père des vrais croyants! descendant du Prophète! dit le ministre avec un profond respect, ton esclave n'aspire qu'à t'entendre, et entendre c'est obéir.

—Giaffar, répliqua le calife, je suis accablé de douloureuses inquiétudes, et je voudrais chercher avec toi quelques moyens de me distraire ; — parle,— que penses-tu?

—Allons, ô mon prince, à ton jardin favori de Tierbar; là, contemplant la lune brillante, et prêtant l'oreille à la voix du rossignol, nous attendrons dans une douce rêverie le retour du soleil.

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— Non , ce n'est pas cela , répliqua le calife.

— Par la barbe du Prophète ! le calife avait raison, et ce Giaffar était fou. Je n'avais jamais entendu dire encore que ce fût un amusement de regarder la lune.

— Non, répéta le calife, mes jardins, mes palais, mes trésors ne sont plus pour moi une source de plaisirs.

— Par l'épée du Prophète, c'est à présent le calife qui me semble être le fou , interrompit le pacha.

— Devons-nous alors tourner nos pas vers la salle des Anciens , et passer la nuit à nous rappeler le sage dont les préceptes couvrent ses murs? continua Giaffar.

— Le conseil ne vaut rien , répliqua le calife ; les souvenirs du passé sont impuissants pour bannir les soucis du présent.

— Alors, dit le visir, que la lumière du monde cherche un refuge contre ses inquiétudes dans un déguisement; et qu'elle sorte avec le plus humble de ses esclaves pour voir elle-même la situation de son peuple.

— Tu as bien dit, répondit le calife; j'irai avec loi dans le bazar , et j'assisterai , sans être connu , aux amusements qui délassent mon peuple des travaux du jour.

Mesrour, le chef des eunu(|ues, n'était pas

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loin et se hâta de préparer les vêtements nécessaires. Après s'être déguisés en marchands de Moussul, et avoir teint leurs visages de la couleur de l'olive, le calife, accompagné de Giaflar et de Mesrour, ce dernier armé d'un cimeterre, sortit par la porto secrète du sérail. Giaffar, qui connaissait par expérience le quartier le plus fertile en aventures, passa auprès de la mosquée de Zobéide, et, traversant le Tigre sur le pont de bateaux, il se dirigea vers cette partie de la ville située sur le côté mésopotamien du fleuve, qui est habité par les marchands de vin et autres fournisseurs, pourvoyant aux irrégularités aussi bien qu'aux besoins du bon peuple de Bagdad. Durant quelques instants ils errèrent çà et là sans rencontrer personne; mais en passant dans une étroite allée ils s'arrêtèrent aux sons provenant d'une vigoureuse poitrine, exhalant un chant joyeux. Le calife attendit, s'imaginant qu'il allait cesser, mais il aurait pu attendre jusqu'au point du jour, car un couplet succédait à l'autre, et le léger intervalle qui les séparait était rempli par le glouglou harmonieux d'un liquide passant de la bouteille dans le verre et de là dans le gosier du disciple de Bacchus. Sa patience étant enfin épuisée, le calife ordonna à Mesrour de frapper fortement à la porte du chanteur. Au bruit, l'hommeouvritla jalousie et vint sur la terrasse;

regardant en bas et apercevant les trois troublefête, il cria: — Qui êtes-vous, coquins, pour venir troubler ainsi un honnête homme dans ses prières? allez-vous-en! — disparaissez! — foin de vous, écume de la terre!

— Très charitable seigneur, répliqua Giaflar du ton le plus humble, nous sommes de pauvres marchands étrangers danscetle ville; nous sommes égarés, et nous craignons d'être arrêtés par la garde et peut-être conduits devant le cadi. Nous te supplions de vouloir bien nous recevoir sous ton toit, et Allah récompensera ton humanité.

— Vous recevoir sous mon toit! non pas vraiment. Quoi ! vous désirez venir chez moi pour manger et boire à mes dépens ! Allez ! allez !

Le calife rit de tout son cœur à cette réponse, et prenant la parole à son tour : — Nous sommes réellement des marchands, lui dit-il, et nous ne demandons qu'un abri jusqu'à l'heure de la prière.

— Alors, répondit l'homme, dites-moi, et faites attention de dire la vérité, avez-vous mangé et bu votre suffisance pour la nuit?

— Grâces à la bonté d'Allah, nous avons soupe depuis longtemps, et amplement, répondit le calife.

— Puisque c'est ainsi, vous pouvez monter; mais rappelez-vous que c'est à la condition de ne

pas ouvrir la bouche, quelque chose que vous puissiez me voir faire, et soit que la matière vous plaise ou non.

— Ce que vous désirez est si raisonnable, reprit le calife, qu'il faudrait être aussi ignorant que des lahoos pour ne pas s'y conformer.

L'homme jeta encore sur les prétendus marchands un regard scrutateur, puis paraissant satisfait, il descendit et ouvrit la porte. Le calife et ses compagnons le suivirent dans sa chambre, où ils trouvèrent une table sur laquelle était un grand cruchon de vin , la moitié d'un chevreau rôti^ une bouteille derack, des conserves^ des compotes, plusieurs espèces de fruits ; on y voyait aussi des fleurs odoriférantes, et la pièce était magnifiquement éclairée. L'hôte, en entrant, avala un verre de vin comme pour réparer le temps perdu, et désignant du doigt un coin, il fît signe aux intrus de s'y asseoir et de ne pas le troubler davantage. H reprit sa fête solitaire, et après une autre rasade, il leur demanda d'un ton bourru, comme s'il se fût ennuyé de sa propre société : — D'où venezvous, et où allez-vous?

— Monsieur, répondit Giaflar, qui s'était entretenu à voix basse, avec le calife, nous sommes des marchands de Moussul , qui avons été faire une partie de plaisir à la campagne d'un khan de Bagdad. Après nousêtre bien réjouis, nous quit-

tâmes notre ami à la fin du jour. En revenant nous nous sommes trompés de chemin, et nous trouvant dans cette rue, nous avons dit, en écoulant les accents harmonieux de votre voix : — Ces notes ne sont-elles pas délicieuses? — Celui qui a une voix si douce doit être doux lui-même. Demandons l'hospitalité à notre frère pour le reste de la nuit, et le matin nous partirons en paix.

— Vous m'avez tout l'air d'un voleur, et je ne crois pas un mot de ce que vous avez dit ; vous êtes des espions ou des voleurs qui cherchez à gagner quelque chose en vous introduisant dans les maisons à une heure indue. Vous, gros ventre, qu'on dirait \in ours en moustaches, continua-t-il en s'adressant au visir, je veux être pendu si j'ai vu jamais une coquine de face semblable à la vôtre; et vous, à la peau noire, détournez le blanc de vos yeux de mon souper, ou, par Allah, je vous enverrai tous à Jehanum. Je vois bien que vous avez envie de mettre vos doigts sur le chevreau; mais si vous le faites, j'ai là un un os plus tendre, qui, par la barbe du Prophète, mettra vos trois carcasses en poudre. En parlant ainsi, l'homme alla prendre un gros bâton dans le coin de la chambre, et le posa auprès du plat de chevreau, qu'il se mit alors à dévorer avec avidité.

— Giaft'ar, dit tout bas le calife, tâche de tirer de cet animal féroce ce qu'il est, et ce qui lui donne le moyen de mener si joyeuse vie.

— Au nom d'Allah, laissons-le tout seul, répliqua Giaffar fort eflTrayé, car s'il nous frappait de ce bâton sur la tête, nous serions expédiés dans l'autre monde sans qu'aucun de nous en sût davantage.

— Bah! ne crains rien, reprit le calife, demande-lui hardiment son nom et son trafic.

— Oh ! mon maître, répondit Giaffar, entendre c'est obéir, cependant je frissonne en pensant aux menaces de ce misérable ; je te supplie de permettre que je diffère mes questions jusqu'à ce que le vin ait adouci son humeur.

— Tues poltron, visir. Faut-il que je l'interroge moi-même? répliqua le calife.

— Qu'Allah nous en préserve ! répondit Giaffar; je braverai alors la colère de ce chien. Puisse sa tombe être souillée!

Durant ce pourparler , leur hôte, qui avait puisé de meilleures dispositions au fond de sa coupe, tourna ses regards vers eux.

— Par Shitan, quel est le sujet de tout ce caquet? demanda-t-il.

Giaffar, le voyant un peu mieux disposé, saisit celte occasion de parler.

— Très aimable et très charitable hôte, répon-

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dit-il, nous parlions de votre grande libéralité et de la bienveillance qui vous a porté à nous permettre d'assister à votre repas; nous demandons seulement, au nom de l'amitié, le nom et la profession d'un si digne musulman, afin que nous puissions nous souvenir de lui dans nos prières.

— Eh({uoi! impudent! vieux marsouin, n'avais-lu pas promis de ne me faire aucune question? Au nom de Tamitié! vraiment elle date de loin !

— Je prie Allah de l'augmenter. N'avons-nous pas passé un temps considérable sous votre heureux toit? — n'avez-vous pas daigné nous donner un refuge? Tout ce que nous sollicitons à présent, c'est le nom et la profession d'un être si aimable, et doué d'un si bon cœur.

— Assez, répliqua l'hôte, calmé par la feinte humiliation du visir. Silence et écoutez. Ne voyezvous pas la peau suspendue au-dessus de ma tête? Le calife et ses compagnons levèrent la tête, et aperçurent la peau tannée d'un jeune bœuf, qui paraissait avoir servi à porter de l'eau. — C'est là ce qui me fait gagner le pain de chaque jour. Je suis Yussouf, fds d'Aboo Ayoub, qui mourut il y a cinq ans, ne me laissant que quelques drachmes, et ce corps vigoureux pour pourvoira ma subsistance. J'étais passionné pour lesjeux et les plaisirs; — je renversais tous ceux qui luttaient avec moi;

l'homme qui me provoquait, recevait sur l'oreille un coup qui la faisait tinter encore une semaine après.

— Allah nous préserve de le provoquer! murmura le calife.

— Lorsque le vieux Aboo n'exista plus, je m'aperçus que si je n'utilisais pas promptement mes^ forces, je mourrais de faim. Il me parut aussi qu'il n'y avait pas de gens plus gais que les porteurs d'eau, qui fournissent aux maisons de la ville, pour quelques paias, l'eau douce du fleuve. Je résolus de prendre cet état , mais au lieu d'aller et de revenir sans cesse avec une peau de mouton sur mes épaules, je fus chez le tanneur, et je choisis la dépouille du jeune bœuf qui est pendue au-dessus de ma tête; puis l'ayant posée sur mon dos après l'avoir remplie à la rivière, je marchai droit au bazar. Je n'y fus pas plus tôt entré,que tous les porteurs d'eau m'assaillirent. — Ce vilain Yussouf, il va nous ôter le pain de la bouche. Puisse shitan nous en débarrasser. Allons nous plaindre au cadi. Celui-ci les écouta, car ils m'accusaient de sorcellerie, disant que nul homme vivant ne pouvait soulever la peau lorsqu'elle était pleine. Il m'envoya par un de ses bourreaux, l'ordre de paraître devant lui; je venais justement de remplir la peau au moment où l'officier de ce distributeur de bastonnades arriva; je le suivis à

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l'audience, chargé comme je l'étais. La foule s'ouvrait pour me laisser passer, et je parus devant le cadi, qui fut très étonné de me voir porter avec tant d'aisance un fardeau si énorme. — Oh ! Yussouf, cria-t-il^ écoute et réponds. Tu es accusé de sorcellerie. — Qui m'accuse, ô cadi? répliquai-je en jetant la peau à terre. Sur-le-champ, deux dogues hargneux s'élancèrent, et crièrent à haute voix :

— C'est nous, juge, ô sage et juste! Le cadi écarta l'un et questionna l'autre, qui jura sur le livre saint, que le diable m'avait donné une peau de cochon, en me promettant qu'aussi longtemps que je servirais les disciples du Prophète dans ce vase impur, je pourrais porter autant que dix hommes. Le second témoin confirma cette déposition, et ajouta qu'il m'avait entendu causer avec le diable, qui s'offrait de se métamorphoser en un ijaboo, et de porter l'eau à ma place, ce que j'avais poliment refusé pour une raison qu'il ignorait, n'ayant pas entendu le reste de l'entretien.

A ces preuves si évidentes, le cadi et les mollahs qui siégeaient avec lui levèrent les yeux pénétrés d'horreur, et se mirent à discuter le degré de châtiment que méritait un crime si énorme, oubliant tout-à-fait de me demander si j'avais quelque chose à dire pour ma défense. A la fin ils décidèrent queje recevrais d'abord cin(j cents

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coups de bâton sous la plante des pieds, et que si je vivais encore j'en recevrais un nombre égal sur le ventre. Le cadi allait prononcer cet irrévocable/efya, quand je pris la liberté d'interrompre la marche rapide de sa justice. — 0 cadi î m'écriai-je, et vous, mollahs dont les barbes sont imbibées de sagesse, permettez à votre esclave de déposer sur le seuil de la justice les preuves précieuses de son innocence.

— Produis-les donc promptement, fiancé de shitan, répliqua le cadi.

Sur ce, je défis les cordes qui entouraient la bouche, je laissai l'eau s'échapper, et, retournant la peau à l'endroit, je leur montrai les cornes du jeune bœuf que, par bonheur, je n'avais pas coupées, en leur demandant s'ils avaient jamais vu un cochon qui eût des cornes. A ces mots ils éclatèrent tous de rire, comme si j'eusse fait une excellente plaisanterie. Mon innocence fut reconnue et l'on partagea entre mes deux accusateurs les cinq cents coups de bastonnade. Les porteurs d'eau furent trop effrayés du résultat de la tentative pour me chercher noise davantage, et les vrais croyants, instruits de la publicité de l'accusation et de l'arrêt qui me mettait à l'abri du soupçon de les avoir souillés par le contact d'un animal immonde, voulaient tous être servis par moi. En un mot, je n'avais que le lempsde rem-

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plir ma peau et de la vider aussitôt, et je réalisai chaque jour un salaire si considérable, que j'ai jeté les soucis aux chiens, et que je dépense la nuit pour mon plaisir ce qu'un travail pénible m'a fait gagner le jour. Dès que l'Iman appelle à la prière du soir , je laisse ma peau , je vais à la mosquée faire mes ablutions, et rendre grâces à Allah; après quoi je me rends au bazar, j'achète de la viande avec une drachme, durack avec uneautre, puisdu fruit, des fleurs^des gâteaux, des confitures, du pain, de l'huile pour mes lampes, et le reste, je l'emploie en vin. Aussitôt que tout est réuni, je retourne chez moi, je mets tout en ordre, j'allume les lampes, et je me réjouis à ma manière. A présent vous savez tout ce qu'il me convient de vous dire, que vous soyez des marchands ou des espions déguisés, peu m'importe. Vous êtes contents, partez , car le jour paraît.

Le calife, que le récit d'Yussouf avait extrêmement diverti, répondit : — En vérité vous êtes un homme étonnant, et je dois convenir qu'en vous séparant de vos camarades, vous évitez beaucoup d'ennuis et d'embarras.

— Oui, reprit Yussouf, je vis ainsi depuis cinq ans. Chaque nuit ma demeure est éclairée comme vous le voyez, et ma bonne étoile n'a jamais permis que je revinsse sans rapporter des mets semblables à ceux pour lesquels vous soupirez tous

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les trois en ce moment; mais vos doigts n'en téteront pas.

— Mais, ami Yussouf, observa Giafïar, supposez que demain le calife rende un décret qui mette fin au commerce de porter l'eau, et déclare que quiconque sera trouvé avec une peau pleine sera pendu : dans un tel cas, que feriez-vous? \ous ne pourriez plus allumer vos lampes, vous régaler de kahobs et de pilau, il ne vous serait plus possible d'acheter des fruits, des compotes et une goutte de vin.

— Puisse shitan s'emparer de votre âme maudite, large panse aux mauvais présages, pour la simple supposition d'une telle chose 5 partez, partez sur-le-champ, et que je ne vous revoie jamais.

— Mon bon ami Yussouf, ceci n'est qu'une plaisanterie; cinq années se sont écoulées, ainsi que vous l'avez observé, sans un seul jour d'interruption à vos plaisirs, et il n'est pas probable que le calife fasse jamais un décret si ridicule et si inusité. Je demande seulement, en supposant que la chose arrivât, ce que vous feriez, n'ayant pas une seule obole de côté pour le jour suivant.

Cette insistance du visir exaspéra tout-à-fait Yussouf. — Vous osez me répéter vos malheureuses paroles, et vos mauvais présages, et vous me demandez ce que je ferais! eh bien, écoutez-moi. Par la barbe du Prophète, si le calife rendait un

tel décret, je vous chercherais dans Bagdad, armé de ce bâton, jusqu'à ce que je vous trouvasse tous. Vous^ et vous, continua Yussouf, en regardant d'un air furieux le calife et le visir, je vous battrais jusqu'à ce que vous devinsiez aussi noirs que celui-ci (montrant Mesrour), et lui^ je le frapperais jusqu'à ce que sa chair fût aussi blanche que celle du chevreau que je viens de manger. Partez, encore une fois, et ne souillez pas plus longtemps mon toit de votre présence.

La colère d'Yussouf divertissait beaucoup le calife, et en même temps il craignait tellement de le laisser voir^ qu'il fut obligé de presser le bas de sa robe sur ses lèvres, tandis qu'ils s'éloignaient poursuivis par les malédictions du porteur d'eau.

— Par l'épée du Prophète! ils sont heureux d'être sortis de cette caverne, observa le pacha; puisse la tombe de la mère de ce misérable être profanée, pour avoir voulu bâtonner le vice-régent du Prophète!

— Le calife était déguisé, et Yussouf ne le connaissait pas, répondit Mustapha.

— Ceux qui me menaceraient lorsque je suis déguisé ne trouveraient nulle excuse, j'en jure par notre barbe, répliqua le pacha. Continuez, Menouni.

Il faisait jour lorsque le grand Haroun , rentré

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par la porte secrète du sérail, se coucha. Après avoir dormi quelques instants, il se leva, fit ses ablutions et se rendit au divan où il trouva les principaux officiers de sa cour assemblés pour le recevoir. Son imagination demeurait cependant fixée sur les événements de la nuit précédente, et après avoir expédié les affaires ordinaires, et répondu aux demandes qu'on lui avait adressées , il demanda le grand visir, qui se présenta avec le cérémonial accoutumé.

— Giaffar , dit le calife , envoie un décret au gouverneur de la ville , afin qu'il fasse proclamer à travers les rues de Bagdad, que nul individu ne porte, d'ici à trois jours, de l'eau du fleuve au bazar pour la vendre, et ceci sous peine d'être pendu.

Dès que le gouverneur , Khalid-ben-Talid , eut reçu le fetva , il prit les mesures convenables pour sa promulgation. Des hérauts, dépêchés dans divers quartiers, proclamèrent la volontédu calife; le peuple s'étonna, mais se soumit.

Yussouf, qui avait fait ses dévotions du matin , venait d'arriver sur les bords du Tigre, et chargeait déjàla peau pleine d'eau sur ses épaules, lors-que la voix de l'un des hérauts attira son attention ; il écouta et il laissa retomber sa peau de bœuf, en maudissant tous les marchands de Mous^ sul.

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— Peste soit des coquins qui ont phophélisé ce malheur la nuit dernière! si je pouvais au moins les tenir entre mes mains ! s'écria Yussouf. Us n'en ont dit qu'un mot , et le voici arrivé.

Tandis que Yussouf se lamentait sur sa peau vide, quelques-uns des autres porteurs d'eau s'approchèrent de lui , et se mirent à le consoler à la façon des amis de Job.

Sûrement^ dit l'un^ vous n'avez pas sujet d'être troublé de cet édit , vous gagnez chaque jour autant que cinq de nous , et vous n'avez ni femme , ni enfants à pourvoir : mais moi , malheureux que je suis, j'aurai la douleur de voir ma femme et mes enfants mourir de faim avant la fin des trois jours.

Un autre lui dit : — Soyez calme, Yussouf, trois jours sont bientôt passés , et vous retrouverez ensuite vos mets délicats et vos liqucursavec un plaisir plus grand, qui naîtra de la privation.

— En outre, ajouta un troisième, vous ne devez pas oublier, Yussouf, que le Prophète a déclaré que celui qui boit constamment, ainsi que vous le faites, sera éternellement damné corps et âme.

Ces observations allumèrent la bile de Yussouf à un tel point qu'il fut au moment de décharger sa colère sur ses ironiques consolateurs. Il se détourna cependant; et jetant avec rage la peau sur

ses épaules , il marcha lentement vers la mosquée de Zobéide , tout en maudissant les marchands de Moussu! jusqu'à la quinzième génération. En passant auprès des grands bains, il fut accosté par l'un des garçons qu'il connaissait, et qui lui demanda le motif do sa tristesse.

— Notre grave calife Haroun Al Raschid a mis arrêt sur mon gain pendant trois jours , en menaçant de pendaison tout porteur d'eau qui paraîtrait au bazar. Vous savez, mon ami, que je n'ai jamais épargné un seulpaia^ et je crains de maigrir beaucoup durant ce long jeûne, et de dessécher faute de rack.

— Vous avez souvent partagé votre travail avec moi , Yussouf , je vais maintenant en faire autant, répliqua l'autre 5 suivez-moi si vous n'avez pas de répugnance à un emploi qui ne demande guère que de la force, et , par Allah , vous n'en manquez pasj sûrement il vous est facile, avec des poignets semblables , de lever un sac de crin, un morceau de savon, et de frotter et étriller les corps des vrais croyants; ces mains si énormes et si potelées sont bien formées pour tourner et presser les membres des fidèles. Viens, tu travailleras avec nous durant ces trois jours, puis tu reprendras ton ancien emploi.

— Tes consolantes paroles ont profondément

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pénétré mon sein , et je te suis , répondit Yus-

SOllf.

Le baigneur le fit alors entrer , lui attacha un tablier autour de la taille, lui prêta une trousse, trois rasoirs, de la pierre ponce pour frotter la plante des pieds, un sac de crin et une éponge. L'ayant ainsi muni des ustensiles nécessaires, il le conduisit dans la pièce où se trouvait le réservoir d'eau chaude, et rengagea à attendre une pratique. Il n'y avait pas long-temps que Yussouf était assis sur la dalle de marbre , lorsqu'il fut appelé pour remplir les devoirs de sa profession sur un hadji , qui , couvert de poussière , revenait évidemment d'un fatigant pèlerinage.

Yussouf se mit à l'œuvre avec ardeur ; saisissant le patient d'une main , il le déshabilla de l'autre; d'abord il promena le rasoir sur sa tète. Le hadji fut enchanté de l'énergie de son baigneur. Aprèsl'avoir rendue aussi propreque possible avec un rasoir médiocre, Yussouf savonna , frotta, épongea la peau du pèlerin, jusqu'à ce qu'elle fût aussi douce et aussi luisante que le dos d'un corbeau. Ensuite il l'essuya , et s'établissant sur le dos de sa pratique, il palpa, pressura sa chair , foula ses membres , et tira chacune de ses jointures, si bien qu'elles craquaient comme des fagots au milieu des flammes ; enfin le pauvre hadji se trouva prescpic réduit à l'état

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de momie sous la main vigoureuse du porteur d'eau^ et il lui resta tout juste la force de murmurer : ~ Cesse, cesse, pour l'amour d'Allah, — je suis mort, je meurs.

Ayant dit ces mots , le pauvre homme tomba presque sans connaissance. Yussouf, fort alarmé, le releva, versa de l'eau chaude sur lui, l'essuya, et le conduisant sur le lit de repos, il le couvrit avec soin. Le hadji tomba dans un profond sommeil, et au bout d'une demi-heure il se réveilla tellement rafraîchi et ranimé qu'il se déclara luimême un homme nouveau.

—Ce n'est qu'aux hadjis, observa Yussouf, que je donne ces preuves de mon talent.

L'homme mit la main dans sa poche, en tira trois drachmes et les présenta à Yussouf, étonné d'une telle libéralité, en lui exprimant encore sa satisfaction. Ravi de son succès, Yussoufcontinua ; chaque candidat reçut la preuve de son habileté. Avant la prière du soir, il avait réduit à un état d'immobilité presque complète une autre demidouzaine de vrais croyants, et il avait touché ses six drachmes; aussi jugea-t-il à propos de se reposer le reste de la journée.

Etant sorti du bain, il s'habilla, retourna chez lui , prit sa cruche de cuir, son plat , sa corbeille et alla au bazar, où il acheta un morceau de mouton qu'il porta pour le cuire au plus f[m(ieux fai-

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seur de kabod du quartier; il y ajouta du vin*, du rack, des bougies, des fleurs, des pistaches, des fruits secs , du pain et de l'huile pour ses lampes ; ses empiètes terminées , il retourna chez le cuisinier où il trouva son mouton délicatement préparé et fumant dans le plat. H le paya , le mit dans sa corbeille^ et se hâta de repasser le pont de bateau en se réjouissant de sa bonne fortune. Lorsqu'il arriva , il balaya sa chambre , fit sa toilette , alluma ses lampes , couvrit sa table , puis s'assit les jambes croisées , et tout en se versant un verre de vin^ il s'écria : — Bien , je suis heureux ; cependant maudits soient tous les marchands de Moussul avec leurs mauvais présages! Allah lésa envoyés ici comme des oiseaux de malheur.

Menouni s'arrêta en cet endroit et s'inclina en disant :

— Sa Hautesse voudrait-elle permettre à son esclave de se retirer pour cette nuit , car le récit d'Yussouf, le porteur d'eau, ne peut pas être raconté à Votre Hautesse dans une soirée.

Le pacha, qui s'ennuyait un peu tout en s'amusant, répondit: — J'y consens, bon Menouni; mais souvenez-vous, Mustapha, que la caravane ne doit pas partir tant que je n'aurai pas entendu la fin de cette histoire.

— Elle attendra. Sublime Hautesse, répliqua Mustapha; et ils allèrent se livrer au repos.

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—De quoi s'agit-il? demanda vivement^ le jour suivant, le paclia à Mustapha, qui écoulait avec une apparente patience les longs détails d'un plaignant,

— 11 s'agit, ô souverain seigneur de la justice ! d'une discussion entre ces deux hommes au sujet d'une somme d'argent qu'ils ont reçue comme guides d'un Français voyageant dans l'intérieur. L'un était loué pour la tournée ; mais n'étant pas sûr de la route, il a réclamé l'assistance de l'autre ; maintenant ils ne sont pas d'accord sur la division de la somme qui est à mes pieds dans ce sac.

— 11 paraît que celui qui avait été loué ne connaissait pas le chemin ?

— C'est cela, répondit Mustapha.

— Alors iln'était pas guide et il ne méritepas l'argent. 11 paraît que l'autre fut appelé pour l'aider?

— Tes paroles sont celles de la sagesse , répliqua Mustapha.

— Alors il n'était pas guide, mais seulement remplaçant, il ne peut avoir aucun droit sur la somme à titre de guide. Par la barbe du Prophète! la justice ne doit pas être ainsi bafouée, et le divan tenu en notre présence étourdi de semblables plaintes; que l'argent soit distribué aux pauvres, et qu'on leur donne àchacuncinquante coups de bâton sous la plantedes pieds. J'ai parlé.

— Wallah thaib, c'est bien dit , répliqua Mus-

tapha , tandis qu'on emmenait les deux adversaires.

— A présent qu'on fasse venir Menouni , dit le pacha, car je suis impatient d'entendre l'histoire d'Yussouf , et de savoir ce que va faire le calife; et une portion de ce sac d'argent lui sera donnée en récompense du miel qui coule de ses lèvres.

Menouni entra , se prosterna ; le pacha et Mustapha reçurent leurs pipes de l'esclave grec , et le Kessehgou reprit son histoire :

— Le grand calife Haroun Al Raschid avait tenu l'audience ordinaire du soir, la séance était levée. Haroun , qui pensait surtout à la position d'Yussouf et qui brûlait du désir de savoir comment il s'était conduit après la promulgation du felva , envoya chercher son visir Giaffar. Je désire m'assurer si le malheureux Yussouf a pu pourvoir à son régal de ce soir.

— Il ne peut y avoir nul doute , vice-régent du Prophète, répliqua Giaflar, que le jeune homme est assis dans les ténèbres , et qu'il se livre à la tristesse, sans vin, ni kabob, ni rien qui puisse le conforter.

— Faites venir Mesrour, nous allons reprendre nos déguisements et lui faire une visite.

—Souffrez que le plus humble de vos esclaves, répliqua Giatîar pénétré de frayeur , dépose aux

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pieds de Voire Hautesse l'image fidèle de ce qui peut nous arriver. Ce lion déchaîné de shitan ^ étant affamé , n'oubliera pas nos prédictions , et attribuant son malheur à nos mauvais présages , il voudra nous sacrifier à son estomac vide.

— Voire sagesse est grande , Giaffar , répliqua le calife; l'homme est vraiment un sauvage, et sans doute la faim le rendra furieux; néanmoins nous irons, et nous verrons ce qu'il fait.

Gialfar tremblait à l'idée d'être exposé à la colère d'un être tel que Yussouf, mais il garda le silence, Mesrour apporta les costumes, ils s'en revêtirent, et tous trois gagnèrent la portesecrète du sérail. Ils avaient à peine atteint l'extrémité de l'étroite ruelle dans laquelle la maison d'Yussouf était située, que la vive clarté qui provenait de ses fenêtres leur apprit qu'à tout événement il ne se lamentait pas dans l'obscurité; et à mesure qu'ils approchaient , le son de sa voix joviale leur prouva aussi que ce n'était pas en silence qu'il se soumettait à sa destinée. Au moment où ils arrivèrent sous ses fenêtres, il cessa déchanter, et lança une forte malédiction sur tous les marchands de Moussul , souhaitant de les voir encore une fois avant que le diable les emportât. Ce vœu charitable fit rire le calife, et prenant une poignée de cailloux, il les jeta contre les jalousies d'Yussouf.

IG'i I.K l'ACIiA

— Qui diable est là? rugil le porteur d'eau; est-ce vous encore,*misérables vagabonds, qui m'avez importuné? Parlez, ou, par l'épée du Prophète, je vous empalerai tous trois sur mon manche à balai.

— Ne nous reconnaissez-vous pas, Yussouf ? répliqua le calife^ nous sommes vos amis, et nous demandons d'être reçus encore une fois sous ce toit hospitalier.

Yussouf vint sur la terrasse. — Oh! c'est donc vous; eh bien, suivez mon conseil, allez-vous-en, je suis maintenant de bonne humeur , et dans une disposition d'esprit paisible; mais si je vous avais rencontrés aujourd'hui, je vous aurais tordu le cou.

— Bon Yussouf, répliqua Giaffar, nous avons entendu l'étrange et fou décret du calife, et nous sommes venus savoir comment vous vous portez, et si nous pouvions être utiles à un hôte si bon et si hospitalier.

— Vous mentez, je crois, répliqua Yussouf; mais peu importe, venez et voyez comme j'emploie ma soirée; je suis Yussouf, et ma confiance est en Dieu. Il descendit alors et les fit entrer; ils virent avec surprise les restes de la fête. — A présent, dit Yussouf, qui était plus d'à moitié ivre, vous connaissez mes conditions; — voici ma viande, mon vin et mes fruits. — Vous n'aurez pas une

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bouchée des uns, ni une goutte de l'autre j ainsi , coquin à la barbe noire, continua-t-il en s'adressant au calife , ne les regardez pas tant, vous en avez eu votre part.

— En vérité, très hospitalierseigneur, nous n'envions pas votre bonne chère; tout ce que nous désirons est de savoir la raison de ce bizarre arrêt, et comment vous êtes parvenu à garnir votre joyeuse table.

— Vous le saurez , répliqua le porteur d'eau ; mon nom est Yussouf, et ma confiance est en Dieu. Quand j'entendis ce matin la proclamation du héraut, je devins presque fou ; mais en errant auprès desbainsdeCiaffarBermuki, ungarçondemesamis vint me trouver. Yussouf raconta alors, au grand amusement de ses auditeurs, de quelle manière il avait gagné son argent. Maintenant, continuat-il , je ne veux plus être un porteur d'eau , je veux vivre et mourir garçon baigneur. Puissent tous les maux tomber sur ce calife au sang de macreuse! mais^ grâces à Allah! il ne lui entrera jamais dans la cervelle de fermer les bains.

— Mais , observa Giaffar , supposez qu'il vienne demain en tête au calife de fermer les bains.

— Que tous les démons le saisissent lorsque lu visiteras la tombe de ton père, s'écria Yussouf furieux, maudit coquin aux moustaches! Ne t'avais-

je pas prévenu de ne plus prédire, et n'aviezvous pas juré de ne plus faire de suppositions? Le diable vous accompagne sans doute et porte aux oreilles du calife vos prophéties, sur lesquelles il base ses stupides fetvas.

— Je vous supplie de me pardonner, me voici muet, répliqua Giatfar.

— Alors , vous serez sage une fois ; montrezvous plus sage encore, et partez avant que je ne prenne mon couteau.

S'apercevant que les yeux de Yussouf élincelaient de colère, ils jugèrent prudent de suivre son avis. Nous vous reverrons, bon Yussouf, dit le calife en descendant l'escalier.

— Allez au diable tous trois, et que je ne revoie jamais vos désagréables figures , répliqua le porteur d'eau en fermant sa porte avec violence. Le calife s'éloigna fort diverti de l'accueil, et rentra avec ses compagnons par la porte secrète du sérail.

Le lendemain matin le calife tint un divan solennel , auquel assistaient tous les mollahs aussi bien que les officiers principaux, et il rendit un décret qui ordonnait de fermer pendant trois jours tous les bains de Bagdad , sous peine d'empalement. Les habitants de la ville furent plongés dans l'étonnement et la perplexité. — Que faut-il penser? se disaient-ils; hier on nous in-

terdil l'usage de l'eau du Tigre ^ aujourd'hui on nous défend les bains. Peut-être les mosquées seront-elles fermées demain. Et ils secouaient la tête comme pour signifier que le calife n'était pas dans son bon sens , puis ils s'écriaient : — On trouve la sûreté dans Allah seulement. Néanmoins le décret fut exécuté par les officiers^ qui se rendirent aux différents bains. Ils fermèrent d'abord les Thermes d'Al Raschid, puis ceux de Ziet Zobéide, et finirent par le bain de Giaflar Bermuki, dans lequel Yussouf dvail été employé la veille. Lorsqu'il fut fermé, le maître et ses associés vinrent à la porte et firent des reproches au garçon qui avait accueilli Yussouf, disant : — il était porteur d'eau, et le trafic a été arrêté par un décret; vous l'avez introduit aux bains, et maintenant ils sont fermés. On aperçut alors Yussouf qui s'approchait, marmottant entre ses dents : — Je suis Yussouf, ma conliance est en Dieu ; baigneur, je veux vivre et mourir ignorant le felva. Il arriva à la porte du bâtiment où les garçons étaient réunis , et les abordant : — Quoi ! mes amis, vous attendez la clef? Si quelque chose est dérangé dans la serrure, comptez sur la force de Yussouf.

— Nesavez-vouspas que le calife a ordonné que les bains fussent fermés pendant iroisjours, sous peine d'empalement.

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Yussouf recula d'étonnemenl. Mille fois maudits soient les marchands de Moussu! ! Leurs suppositions se réalisent toujours; je les chercherai et je me vengerai. En parlant ainsi^ Yussouf, qui avait apporté des brosses, des rasoirs et du savon^ s'éloigna en proie à un accès de rage , parcourut les rues pendant une heure ou deux, regardant la figure de chaque passant pour tâcher de découvrir ceux sur lesquels il aurait voulu assouvir sa vengeance.

Après avoir marché longtemps, Yussouf s'assit sur une large pierre : — Eh bien, dit-il, je suis toujours Yussouf et ma confiance est en Dieu ; mais il serait mieux, au lieu de chercher ces misérables , de voir si je ne pourrais pas trouver quelque moyen de me procurer à souper. En parlant ainsi, il se leva , retourna chez lui , mit des vêtements plus solides, et tournant son écharpe de coton rouge en guise de turban^ il prit le tapis sur lequel il faisait ses prières avec la résolution d'aller au bazar, et de le vendre pour ce qu'il en trouverait. En passant auprès de la mosquée d'Hosein, il vit plusieurs mollahs lisant le Koran et expliquant les passages les plus difficiles. Yussouf s'agenouilla et pria à la porte de la mosquée. Il fut accosté par une femme qui paraissait attendre quelqu'un. — Pieux seigneur, dit-elle, je vois

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à VOS bonnes coutumes et à votre extérieur que vous êtes un des officiers du cadi.

— Je suis ce qu'il vous plaira;— je suis Yussouf, et ma confiance est en Dieu.

— Oh! bon hadji, soyez mon protecteur, j'ai un créancier injuste qui me refuse ce qu'il me do it

— Vous ne pouvez pas vous adresser mieux, répliqua Yussouf; je suis un vigoureux défenseur delà foi , et mon crédit à la cour est tel, que j'ai déjà fait rendre deux décrets.

— Voici de grandes paroles, ô hadji!

— Dites-moi quel est le débiteur, afin que je puisse le saisir et le porter devant le cadi. Hâtez-vous de parler, et pour quelques drachmes je vous ferai gagner votre cause, bonne ou mauvaise.

— Ma plainte est contre mon mari, qui a divorcé, et qui cependant me refuse mon douaire de cinq dinars, mes robes et mes bijoux.

—Quel est l'état de votre mari?

— Pieux seigneur^ il brode des babouches,

— Ne perdons pas de temps, ma bonne femme ^ montrez-moi ce miracle d'injustice, et, par Allali^ je le confondrai.

Sur ce, la femme dénoua le rang de monnaies qui entourait sa tête, elle en détacha trois drachmes , et les présenta à Yussouf. Celui-ci les prit

avec empressement, et relevant ses manches afin de mieux ressembler à un officier^ il lui fit signe de le conduire vers le délinquant. La femme le mena à la grande mosquée, où son mari , petit homm.e tout ridé, remplissait ses devoirs de piété avec une grande dévotion. Yussouf, sans dire un seul mot, l'enleva avec le tapis, et se disposait à l'emporter.

— Au nom du Prophète , à quelle classe d'insensés appartenez-vous? s'écria le dévot stupéfait; lâchez-moi ; ne brisez pas ainsi mes pauvres membres dans vos bras de fer : mettez-moi à terre, et j'irai avec vous aussitôt que j'aurai mis mes pantoufles.

Le peuple les entourait et s'enquérait du sujet de l'affaire.

— Oh! oh! on le verra tout-à-l'heure, répliqua Yussouf; sa femme est son créancier, et je suis officier de justice. Je demande que vous lui rendiez les cinquante dinars, en outre tous les joyaux d'or et les parures qu'elle a portés depuis cinquante ans.

— Comment cela se pourrait-il? répliqua le petit homme, vous voyez que je n'ai pas quarante ans.

— Ce peut être le cas , en effet , réplitjua Yussouf; mais la loi est une chose hérissée de difficul-

A MILLt ET UNL QUEUES. 169

lés, ainsi que vous pourrez vous en apercevoir; suivez-moi chez le cadi.

Ils se dirigèrent alors vers la maison du juge; mais ils n'avaient pas fait six toises de chemin^ que le faiseur de babouches dit tout bas à Yussouf :

— Très vaillant et puissant seigneur, je me suis querellé avec ma femme la nuit passée, à cause de sa folle jalousie ; j'ai prononcé le divorce, mais personne ne l'a entendu. Si nous dormions encore une fois ensemble, elle me pardonnerait. Ainsi, très doux seigneur,, je vous supplie devons interposer entre nous.

— N'y avait-il aucun témoin ? demanda Yussouf?

— Aucun , bon seigneur, répliqua l'homme en glissant cinq drachmes dans la main d'Yussouf.

— Alors je décide qu'il n'y a pas de divorce , répliqua Yussouf en empochant l'aigent ; et, par conséquent, vous n'êtes pas débiteur. Femme, venez ici. Il paraît qu'il n'existe pas de divorce. — Yotre mari le dit, — et vous n'avez pas de témoins pour prouver le contraire : ainsi vous n'êtes pas créancière. Yenez près de votre mari , et retournez chez vous avec lui; c'est un extrait d'homme, j'en conviens, mais il doit valoir les trois drach^

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mes que vous m'avez donnés. Que Dieu soit avec vous ! tel est mon arrêt.

La femme, qui se repentait déjà du divorce, fut contente de la décision, et ils le quittèrent avec force remerciements.

— Par Allah! s'écria Yussouf, cela va bien; je veux vivre et mourir officier de justice. En parlant ainsi , il retourna chez lui prendre sa corbeille; il acheta du vin et des provisions, éclaira sa demeure, et passa la soirée à se divertir et à chanter comme à l'ordinaire.

Tandis que Yussouf passait ainsi son temps, le calife désirait vivement connaître les effets du nouveau décret relativement aux bains. — Giaffar , dit-il, je ne sais si j'ai enfin réussi à envoyer coucher cet ivrogne sans souper? Allons lui faire une visite.

— Pour l'amour d'islam,, ô calife, répliqua Giaffar, ne nous jouons plus avec ce pendard au cerveau fêlé. Allah nous a déjà délivrés de ses mains. A quoi ne doit-on pas s'attendre s'il est affamé et désolé?

— Votre sagesse ne diminue jamais , répondit le calife, vos paroles sont la vérité même; cependant j'irai , et je reverrai encore cet insensé.

Giaffar, ne pouvant l'empêcher , prépara les costumes; et, suivis de Mesrour, ils sortirent par

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la porte secrète du sérail. L'illuminalion de la maison les surprit encore, et une des jalousies s'étant ouverte par le vent , ils aperçurent l'ombre d'Yussouf réfléchie sur le mur; sa barbe flottait sur son kabob, et il tenait un verre plein devin à la main.

— Qui est là? cria Yussouf, lorsque Giaflar frappa à la porte par l'ordre du calife.

— Vos amis, cher Yussouf; — vos amis, les marchands de Moussul. La paix soit avec vous!

— Mais il n'y a ni paix ni bienvenue pour vous, vieux hibou , répliqua Yussouf en paraissant sur la terrasse. — Par Allah! si vous ne partez pas, et cela sur-le-champ , je vais aller vous trouver avec mon bâton.

— En vérité, ami Yussouf, reprit Gialfar, nous n'avons que deux mots à vous dire.

— Dites-les donc bien vite, car vous ne passerez pas le seuil de ma porte, impudents coquins qui avez ruiné tous les porteurs d'eau et les garçons baigneurs de Bagdad.

— Que voulez-vous dire? répliqua le calife; nous sommes plongés dans une mer de doutes.

— Quoi ! répondit Yussouf, vous n'avez pas entendu le décret de ce matin ?

—Doux hôte, nous avons été si occupés dans nos magasins, que nous ne sommes pas sortis de

la journée, et nous ignorons tout ce qui s'est passé à Bagdad.

— Alors vous monterez et vous l'apprendrez ; mais d'abord jurez par Moïse ;, Esau et les Prophètes, que vous ne supposerez rien, car tout ce que vous avez imaginé s'est trouvé aussi vrai que si c'eût été gravé sur le sceau de rubis de Salomon.

Le calife et ses compagnons souscrivirent sans hésiter à la proposition , et furent admis dans la chambre, où ils trouvèrent chaque chose dans l'ordre habituel et la profusion accoutumée. Quand ils furent assis dans le coin ({u'ils occupaient d'ordinaire, \ussouf, dit: — A présent, mes hôtes, dites-moi , par le pardon que vous espérez , si vous ne savez rien de ce qui m'est arrivé aujourd'hui,— et des rêves qui ont occupé ce niais de calife? Haroun et le visir eurent peine à s'empêcher de sourire^ tandis qu'ils faisaient un signe de tête négatif. — Oui , continua Yussouf, ce vice-régent, avec sa barbe échancrée et son intelligence plus échancrée encore, a ordonné de fermer les bains pendant trois jours ; ce cruel arrêt m'a lancé de nouveau sur l'océan de la nécessité. Néanmoins, la providence, qui a continué de me protéger , a jeté quelques drachmes sur ma route, et j'ai pu faire mes emplettes journalières en dépit de

ce misérable calife,, que je soupçonne d'être athée et non pas un vrai croyant.

— Inshallah, dit le calife en lui-même, il faudra que je vienne à bout de cet homme un jour ou Tautre.

Yussouf remplit alors son verre à plusieurs reprises, et il était fort animé en racontant les événements du jour; il finit en disant : — Je suis Yussouf, je mets ma confiance en Dieu : je veux vivre et mourir officier de justice, et demain je me rendrai à la salle du cadi.

— Mais, dit Giaffar, supposez...

— Supposer! Parla barbe du Prophète! si vous osez supposer encore en ma présence , je ferai une compote de votre énorme panse, s'écria Yussouf en saisissant son bâton.

— Non, non, mon ami, je voulais simplement dire...

— Ne dites rien, vociféra Yussouf, ou vous ne parlerez plus désormais.

— Alors, mon ami , nous nous bornerons à penser.

— Ceci j'y consens, et je pense aussi bien que vous. Mes pensées sont qu'il serait sage à vous de décamper au plus vite , car je tiens mon bâton, et je ne suis pas dans la meilleure des humeurs possible. Le calife et ses compagnons partageaient cette opinion , et ils prirent congé de leur hôte irrité.

MA L^: pacua

Le lendemain matin ^ Giafïar entra au divan à la tête des principaux officiers de justice et des visirs desdifférents départements^ et, se prosternant au pied du trône, il souhaita au calife un accroisnient d'années et de prospérité. — Giaffar, répliqua Haroun , expédiez sur-le-champ un ordre revêtu du sceau impérial , afin que des recherches exactes soient faites parmi les officiers de justice qui assistent aux audiences des cadis. Tous ceux qui ont été légalement choisis seront conservés^ et recevront un présent et une augmentation de salaire; tandis que ceux qui ont usurpé leur nom et leurs fonctions sans diplôme seront renvoyés avec la bastonnade.

Les ordres du calife reçurent une exécution immédiate.

Pendant ce temps, lussouf, qui s'était profondémentendormi, nes'éveillaque long-temps aprèsle lever du soleil. Il se leva aussitôt, s'habilla avec soin , et se hâta d'aller à la salle de justice, où il se plaça avec les officiers qui le regardaient d'un air surpris et mécontent. Le firman du calife fut alors apporté au cadi, qui, après l'avoir posé sur sa tête en signe de respect et d'obéissance, le déploya et lut. Il cria aussitôt à voix haute: — Qu'on apporte des bourses pleines d'or, et que le fellah vienne aussi avec des baguettes pour la bastonnade. Fermez les portes; que nul ne sorte, et

A JIILLK ET uni: QUEUES. 175

VOUS, ofticiers de justice, soyez prêts à répondre à mesure que vos noms seront appelés. Yussouf , dont les yeux étaient ouverts aussi bien que les oreilles, se dit en lui-même: — Mon Dieu! quel nouvel événement va-t-il se passer encore?

Suivant la teneur du firman, les officiers furent appelés les uns après les autres , et ayant prouvé qu'ils étaient en règle, ils reçurent leur gratification et se retirèrent.

Les idéesd'Yussouf étaient si bouleversées par ce qui lui semblait être un destin inévitable , qu'il ne s'aperçut pas qu'il restait seul. Ce ne fut qu'au second appel du cadi que Yussouf s'avança vers lui.

— Qui êtes-vous? demanda le cadi.

— Je suis Yussouf, et ma conliance est en Dieu , répliqua-t-il.

— Quelle est votre profession?

—Je suis un porteur d'eau.

—Si c'est ainsi pourquoi vous' êtes-vous joint aux officiers de justice?

— Je ne suis entré en fonction qu'hier, ô cadi , mais rien ne m'est difficile. Pourvu que je gagne mes six drachmes par jour , je n'ai nulle objection à devenir un mollarh.

Le cadi et les assistants ne purent s'empêcher de rire.

Cependant ses pieds furent attachés au pieu ; et

176 LE l'ACHA

lorsqu'il fut fixé, ils commencèrent à lui donner la bastonnade, en prenant soin toutefois de frapper le bois plus souvent que ses talons ; l'opération finie, on le lassa aller, et il sortit de la salle triste et mortifié , mais souffrant peu de la légère correction qu'il venait de recevoir.

— On dirait, pensa Yussouf, que je suis destiné à changer chaque jour la méthode de gagner ma vie. Si je n'avais pas permis à ces misérables Moussuls d'entrer chez moi, cela ne serait pas arrivé.

Comme il disait ces mots, il vit passer près de lui un beeldar , ou officier de la maison du calife. — Ceci doit être un emploi facile , pensa Yussouf, et le calife ne peut pas compter ses gens comme le cadi ; il n'est besoin que d'avoir de l'assurance, et vous êtes pris sur votre propre présentation. En conséquence, n'ayant nullement perdu courage, et décidé à gagner six drachmes, il retourna chez lui , diminua autant qu'il le put le contour de sa taille, tourna son turban avec recherche , lava ses mains , et prit une baguette d'amandier sans écorce. Il descendait déjà l'escalier , lorsqu'il se rappela qu'il était nécessaire d'avoir une épée. Il ne possédait qu'un fourreau , qu'il fixa dans sa ceinture, et coupant un morceau de bois de palmier en forme de lame , il l'y fourra, et fabriqua une poignée élégante à l'aide

de bandes de coton et de soie qu'il attacha avec de la ficelle. Il parcourut ensuite les rues d'un air fanfaron , en faisant tournoyer sa baguette d'amandier. A mesure qu'il avançait, chacun lui faisait place, le prenant pour l'un de ces insolents salariés qui sont gagés par les grands khans. Il continua à suivre la ligne droite jusqu'à ce qu'il arriva sur la place du marché , où la foule entourait deux hommes qui se battaient en désespérés. Yussouf pressa le pas, la multitude s'ouvrit pour lui livrer passage , soit qu'on le prît pour un officier du palais ou qu'on craignît sa force musculaire. Lorsqu'il joignit les combattants, ils étaient couverts de poussière et de sang, et si acharnés l'un contre l'autre, que personne n'osait les séparer. Yussouf, apercevant la crainte qu'il inspirait, et se voyant pris , ainsi qu'il le désirait, pour un beeldar, posa d'abord la main sur la poignée de son épée prétendue , puis frappa à plusieurs reprises les deux adversaires de sa baguette d'amandier , et leur fit cesser le combat. Le sheick , ou chef du bazar , s'approcha avec respect d' Yussouf, et lui présenta six drachmes, en le priant de vouloir bien saisir les coupables , et les conduire devant le calife comme des perturbateurs de la paix publique.

Yussouf mit l'argent dans sa ceinture, et s'emparant des deux combattants, il s'éloigna avec l'un

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