‹ Le pacha à mille et une queuesChapitre 9 sur 22 · HISTOIBE DU MATEI.OT ANGLAIS · texte numérisé non relu

HISTOIBE DU MATEI.OT ANGLAIS

Je naquis à Shields, et élevé pour la mer, je quittai bientôt le port, et m'engageai à bord d'un petit bâtiment frété à Liverpool pour la traite des nègres.Arrivésàlacôte, nous vendîmes nos grains, l'eau-de-vie, la poudre à canon, et nous eûmes aussitôt une cargaison. Mais un jour, après avoir mis à la voile pourla Havane, la dyssenterie se déclara parmi nos noirs j — rien d'étonnant à voir comme ils étaient entassés, les pauvres diables! tête et queue, semblables à desbarengs en tonne. Nous ouvrîmes les écoulilles et les laissâmes venir sur le pont; ce fut inutile; ils périrent comme des moutons gâtés, et nous en jetions à la mer environ une trentaine par jour. Un assez grand nombre, encore vivants, sautèrent par-dessus bord , et nous étions suivis par une foule de requins, qui, barbottant, sautant, nageant et décbirant les corps encore chauds , se jouaient dans l'eau tiède et sanglante. A la fin il n'en resta plus , et nous retournâmes à la côte pour prendre une nouvelle charge. Nous étions à un jour de distance de la terre, lorsque nous vîmes deux barques à notre poupe; elles nous firent des signaux; il se trouva qu'elles étaient pleines d'hommes ; nous virâmes à eux et les prîmes avec nous; on

découvrit alors qu'elles avaient appartenu à une goëlotte française , faisant le même trafic , dont une planche s'était dérangée, et qui avait coulé à fond comme un boulet, avec tous les nègres dans la cale.

A présent, donnez au vieux gentleman un petit échange de ceci, tandis que j'humecterai mon sifflet.

Mustapha ayant traduit, et le matelot ayant avalé une longue gorgée, il reprit :

Nous n'étions pas très satisfiiits d'avoir à bord ces vauriens de Français , et ce n'était pas sans raison, car ils étaient aussi nombreux que nous. Dès la première nuit, ils furent entendus par un nègre qui nous appartenait , et qui avait appris le français, faisant un plan pour se débarrasser de nous, et s'emparer du vaisseau; quand nous le sûmes , leur destin fut scellé. Nous nous réunîmes sur le pont, nous fermâmes les écoutilles sur quelques-uns de nos hôtes, nous nous rendîmes maîtres des autres , et, dans l'espace d'une demi-heure , ils firent tous la promenade sur la planche.

—Je ne comprends pas ceci, dit Mustapha.

— C'est parce que vous êtes un fainéant , habitant du rivage; la longue et courte promenade sur la planche est précisément ceci : nous passâmes une large planche sous la batterie, en la graissant

bien à l'extrémité extérieure; nous y conduisîmes les Français les yeux bandés , et nous leur souhaitâmes un bon voyage dans leur propre langage, par excès de politesse. Ils allèrent jusqu'au moment où ils tombèrent dans la mer, et les requins ne les refusèrent pas^ quoiqu'ils préfèrent un noir à toute autre chose.

— Que dit -il , Mustapha? interrompit le pacha.

Le visir traduisit.

— Bien ! j'aurais aimé à voir cela, répliqua le pacha.

Dès que nous fûmes délivrés des Français, nous allâmes au port chercher une autre cargaison, et après une bonne traversée nous arrivâmes en sûreté à la Havane où nous vendîmes nos esclaves; mais ce service me souriait peu, si bien que, laissant la goélette, je fis voiles arrière durant l'été, et je revins sain et sauf en Angleterre. Là, je me rencontrai avec Betsey, et comme elle se trouva me convenir à l'extérieur et à l'intérieur, nos câbles s'accrochèrent et nous eûmes une fameuse noce, cela dura aussi longtemps que l'argent; par malheur ce ne fut pas long ; si bien que je retournai en mer; quand je revins de ma tournée , je trouvai que Bed ne s'était pas conduite tout-à-fait aussi bien qu'elle aurait dû le faire, de sorte que je levai l'ancre et m'éloignai d'elle pour toujours.

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— Pourquoi ne l'avez-vous pas mise dans un sac? demanda le pacha , lorsque Mustapha eut traduit.

— Mettre sa tête dans un sac? — non, elle n'était pas assez laide pour la cacher , répondit le matelot; mais bien assez pour que je la quittasse.

Je pris du service sur le brick d'un armateur, et après trois croisières j'avais de l'argent en abondance, et je me décidai à former un autre nœud sur la côte afin de m'en débarrasser. Sue fut alors prise à l'hameçon, et j'en vins encore à l'abordage; mais que Dieu vous bénisse , elle devint un véritable vaisseau de guerre : —ce n'était que combat sur combat, égratignure sur égratignure, tout le long de la journée, si bien que j'aurais voulu qu'elle fût au vieux Socrate. J'étais ennuyé , et Sue de son côté avait pris une fantaisie pour un autre chenapan, et elle me dit un jour : — Puisque nous avons la même pensée, pourquoi ne me vendriez-vous pas? nous nous quitterions alors d'une manière convenable.

J'y consentis, je lui mis une corde au cou et la conduisis au marché, le galant nous suivant pour l'acheter.

— Qui met à l'enchère pour cette femme ? dis-je?

— C'est moi, dit-il.

— Combien en donnez-vous ?

— Une demi-couronne, dit-il.

— Voulez-vous jeter un verre de grog dans le marché ?

— Oui, dit-il.

— Alors, elle est à vous, et je désire que vous soyez satisfait de l'acquisition. Ce disant, je lui remis la corde et il l'emmena.

— Combien, dites-vous, qu'il vendit sa femme? dit le pacha à Mustapha lorsqu'on lui eut répété cette partie du récit.

— Une piastre et un verre de l'eau de feu, répliqua le visir.

— Demandez-lui si elle était belle ? dit le pacha ?

— Oui, belle, répondit le matelot à la question de Mustapha, c'était la plus jolie barque à la fine taille qu'il soit possible de voir; le corsage arrondi, — svelte et léger, — s'enflant sur le bossoir; — une figure agréable et assez de cheveux pour une syrène.

— Que dit-il? demanda le pacha.

— Le Franc déclare que ses yeux étaient brillants comme ceux de la gazelle; — que ses sourcils n'en faisaient qu'un, — il compare sa taille au cyprès , sa figure à la pleine lune, et il ajoute qu'elle était aussi grasse que les houris destinées aux vrais croyants.

-Mashallahî tout cela pour une piastre; demandez-lui, Mustapha, s'il y a encore des femmes à vendre dans ce pays.

—S'il y en a! répondit le matelot; vous pourriez remplir un vaisseau dans une heure. Il y a en Angleterre beaucoup d'hommes qui donneraient une poignée d'argent pour être débarrassés de leurs femmes.

—Nous prendrons des informations à ce sujet, Mustapha , ceci vaut la peine d'être examiné; n'aije pas raison ?

— Parfaitement raison, répondit Mustapha. Mon cœur brûle comme celui d'un pigeon rôti au souvenir des femmes de cette contrée qui sont vraiment telles qu'il les a décrites, des images de houris. Continuez, Gaha Bibi , mon ami, et dites sa

—Gaha Bibi! je vous ai dit que mon nom était Bill et non Bibi, et que je n'ai jamais dérivé de ma course, quoique je vire quelquefois comme je fais maintenant pour prendre des provisions : le matelot avala une autre rasade, essuya sa bouche avec le revers de sa main et continua. A présent, un bon mensonge.

—Je m'embarquai sur un brick qui allait au Bré- , sil, et il survint un ouragan tel qu'on n'en vit jamais de semblable : nous étions obligés de mettre trois hommes en station pour retenir les cheveux

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du capitaine sur sa tête , et un mousse fut enlevé au-dessus de la lune , et redescendit en glissant sur deux ou trois de ses rayons jusqu'aux grands rordages, sans se faire le moindre mal.

— Bien, dit Mustapha qui traduisit.

— Par la barbe du Prophète, c'est surprenant! s'écria le pacha.

— La tempête dura une semaine entière , et enhn une nuit, tandis que j'étais au gouvernail, nous échouâmes sur les rochers d'une île déserte. Je fus lancé par-dessus la montagne, et je tombai dans la mer de l'autre côté de l'île. Je gagnai la côte à la nage , et j'entrai dans une caverne où je m'endormis profondément. Le lendemain matin, je m'aperçus qu'il n'y avait rien à manger, si ce n'est des rats qui étaient en grande abondance, mais si agiles qu'il était impossible de les saisir. Je me mis à marcher, et je découvris une nombreuse réunion de ces animaux auprès d'une source, la seule, ainsi que je le sus ensuite^ qui se trouvât dans l'île. Les rats ne peuvent pas vivre sans eau, et je pensai que je les attraperais là. Je remplis la source de pierres^ ne réservant qu'une ouverture au haut de laquelle je m'assis.

Lorsque les rats vinrent, je mis de l'eau dans ma bouche, et je l'ouvris le plus large possible ; ils accourent pour boire , je serrai alors leurs

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têtes entre mes dents, et de cette manière j'en pris autant que je désirais.

— Aferin, excellent ! s'écria le pacha dès que cela lui eut été expliqué.

— Un navire vint enfin me prendre, et je n'en fus pas fâché; car des rats crus ne sont pas un fort bon régal. Je retournai chez moi , et je n'avais pas été à terre plus de deux heures que je rencontrai ma première femme Bet , traînée à la remorque par un robin à la gorge rouge. C'est lui ! dit-elle. Je livrai bataille, mais je fus chassé et mis en prison pour être jugé sur ce qu'ils appellent biggery, ou avoir une femme de trop.

— Que veut-il dire? demandez-lui de s'expliquer, dit le pacha, quand Mustapha eut traduit ce passage. Le visir obéit.

— Dans notre pays une femme est considérée comme la pitance de l'homme, et il ne doit pas en avoir davantage , de même qu'un Jack ne peut avoir que sachopine. J'en avais enlacé deux ainsi, ils me firent mon procès et m'envoyèrent à Botany-Bay pour la vie.

Cette explication intrigua le pacha ; quel étrange pays ce doit être quand un homme ne peut pas avoir deux femmes ! Sushallah ! grâce au ciel, nous en avons des centaines dans notre harem ! oserait-il mentir à notre bar be ? ne sont-ce pas de vaines paroles, des contes en l'air?

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— C'est ainsi que le Français l'a dit , répliqua Mustapha, le roi de ce peuple ne peut avoir qu'une femme; que la lumière me soit enlevée, si ce n'est pas la vérité !

—C'est bon, reprit le pacha, au fait ce ne sont que des infidèles ; ils ne méritent pas d'en avoir davantage. Les houris sont pour les croyants ; puissent les tombes de leurs pères être souillées! Que le giaour continue.

— On me transporta de l'autre côté de l'eau et je m'y trouvai assez bien, comme j'espère un jour aller en paradis, avec la permission du vent et du temps ; mais je n'avais nulle idée qu'on dût travailler sans salaire, de sorte qu'un beau matin , je m'enfuis dans les bois , où je restai avec trois ou quatre camarades pendant six mois. Nous vécûmes de kangarous , et d'un petit animal fort singulier, et tout alla bien.

— De quoi peut être composé un plat de kangarous? demanda Mustapha, d'après l'ordre du pacha.

— De quoi, mais un plat de kangarous est fait avec du kangarou , soyez-en sûr.

Mais que je sois croqué si je parle d'autre chose que de l'animal, que nous eûmes assez de peine à tuer, car il se tenait sur sa large queue , et se défendait des quatre pieds. De plus c'est une étrange bête , ses petits sortent de son estomac et

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y rentrent à volonté, ayant là un lieu de repos assez semblable au grand trou placé à l'avant d'un vaisseau; et quant à l'autre petit animal , il nage dans les étangs , pond des œufs , et a un bec de canard, ce qui ne l'empêche pas d'être tout couvert de poils.

Ici le visir interrompit.— Par le Prophète? il se rit de nous à notre barbe! s'écria le pacha avec colère; ce sont des mensonges insensés.

— Il ne faut pas dire au pacha de semblables folies; il se fâcherait, dit Mustapha; mentez, mais mentez bien.

— Je le ferai , parbleu , répliqua le matelot , puisque ce vieux pendard met en doute la seule partie vraie de l'histoire que je lui déroule, j'essaierai un bon mensonge pour lui plaire.

Après avoir passé là environ six mois, je cornmençai à m'ennuyer, et comme il n'y avait que vingt mille milles entre ce pays et le mien , je résolus d'y retourner en nageant.

— Mashallah! retourner à la nage ! combien de milliers de milles ? s'écria Mustapha.

— Seulement vingt mille, une simple bagatelle. Par une belle matinée, je jetai un jeune kanga-

rou sur mon épaule et je me mis en route. Je nageai durant trois mois nuit et jour, et me trouvant alors un peu fatigué , je me laissai aller sur le dos, au courant de l'eau ; mais je fus tellement

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couvert de bainacles que j'avançai à peine; de sorte que je relâchai à l'Ascension pour me débarrasser d'elles , faire ma toilette et me délasser. Après y avoir passé une semaine , ne mangeant que des tourterelles pour me préserver du scorbut, je me remis en mer ; arrivé au golfe , je pensai que je pouvais tout aussi bien m'y arrêter^ et c'est ainsi que je me trouve ici depuis avant-hier vers trois heures du quart du matin , après un voyage de cinq mois et trois jours.

Lorsque Mustapha eut traduit tout ceci au pacha , Sa Hautesse resta plongée dans un océan de surprise. Allah wakbar! Dieu est partout! a-t-on jamaisentendu parler d'un tel nageur? vingt mille milles, cinq mois et trois jours! C'est une étonnante histoire! que sa bouche soit remplie d'or!

Mustapha lit part au matelot de la récompense inusitée qui allait lui être décernée , juste au moment où il jetait sa bouteille de côté après l'avoir complètement vidée. Bon , ceci est une nouvelle manière de payer un homme. J'ai bien entendu dire que la bouche de certains individus était un gouffre, mais je ne sache pas qu'aucune ait jamais servi de bourse. Enfin peu importe ; seulement si vous devez l'amarrer en entier , il sera aussi bien de jeter la charge inutile. Fourrant alors le pouce et l'index dans sa joue, il en tira son énorme morceau de tabac.

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— A présent je suis prêt, n'ayez pas peur de m'étouffer. Un officier versa plusieurs pièces d'or dans la bouche du matelot, qui, les rejetant dans son chapeau , se releva , fit un signe de tête avec une glissade de la jambe au pacha, en déclarant que c'était le plus étrange vieillard qu'il eût jamais rencontré; puis il se hâta de sortir du divan, non sans fait avoir un salut amical à Mustapha.

— Mashallah! qu'il nage bien! dit le pacha en levant l'audience.

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