‹ Le pacha à mille et une queuesChapitre 12 sur 22 · LK PAT. II A · texte numérisé non relu

LK PAT. II A

clina jusqu'à terre et partit. Pensant (ju'il était au-dessous de sa nouvelle dignité d'emprunt de marcher, il monta sur un des ânes qu'on loue au coin des rues , ordonnant au conducteur de passer le premier pour ouvrir le chemin et s'informer de l'adresse du confiseur. La maison de de Mullem Osman fut bientôt découverte ; elle était dans son genre la plus célèbre de Bagdad , et il s'y faisait un commerce immense. Yussouf , trottant sur sa bête qui était la moitié plus petitequelui, s'arrêta devant la portede la boutique, où le confiseur surveillait la foule de ses ouvriers.—Je suis Yussouf, et ma confiance est en Dieu , dit Yussouf s'adressant au confiseur. Celui-ci ne le vit pas d'abord arpenter à grands pas le magasin. — Je viens simplement vous trouver , bon Mullem Osman , pour vous engager à vous rendre sur-le-champ au palais, portant avec vous cinq sacs contenant chacun mille drachmes, qu'il ne paraît pas qu'on ait eu jusqu'ici aucune chance de recevoir. Ce papier , scellé par le visir , contient l'ordre 5 et comme vous avez l'honneur d'être le débiteur du calife , vous ferez bien de vous lever et de m'accompagner au palais, sans oublier le nécessaire.

A ce discours , Mullem quitta son siège, s'approcha d'Yussouf d'un air sommis , prit le papier , le posa sur sa tête, et s'adressant à Yus-

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soufavec la plus profonde humilité : — Otrès excellent, très vaillant et très puissant [beeldar, avec quel tact le calife choisit ses officiers ! combien Allah m'a favorisé par votre heureuse présence ! je suis votre esclave.— Honorez-moi en acceptant quelques rafraîchissements sous mon loit/|

Yussouf jeta alors au mailre de l'âne une demidrachme et le congédia. Puis respirant comme si la course l'eût fatigué il essuya son front avec sa manche. Le confiseur le fit asseoir à sa propre place , envoya en toute hâte au bazar chercher un plat entier de kabob , étendit une serviette devant Yussouf, et ouvrant une grenade, la couvrit de sucreenpoudreetlaplaça devant lui avec des gâteauxetdumiel. 0 chef des beeldars! dit le confiseur, daignez rompre votrejeûnedansla maison de votre serviteur 5 amusez-vous avec ces bagatelles, tandis qu'on prépare quelque chose de meilleur. Un des garçons apporta une jatte dans laquelle il versa un sorbet avec le jus distillé de la fleur de lotus mêlé à de l'eau de rose. Le maître le présenta à Yussouf en le suppliant de le prendre 5 mais Yussouf, jouant l'homme d'importance, tint la tête haute sans regarder de ce côté. Faites-moi la grâce de goûter à ce sorbet, ô chef! continua le confiseur , ou je jure par Allah que je divorcerai avec la plus jeune et la plus aimée des femmes.

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— Assez , assez, frère ! répliqua Yussouf, plutôt que de laisser souffrir l'innocent, je céderai à vos instances , quoique , pour dire la vérité , je n'aie nul appétit, ayant reçu mon déjeuner de la table du calife en dix plats contenant chacun trois volailles apprêtées de diverses manières. Je suis si rempli, que j'ai peine à respirer,

— Je comprends que si vous accédez à ma prière, c'est par pure compassion pour votre esclave.

— Hé bien, dit Yussouf, c'est pour vous obliger j et soulevant le bol de sorbet qui contenait, plusieurs pintes, il l'avala d'un trait, à la grande surprise du confiseur. Le kabob parut alors, entouré d'une légère pâtisserie Alite de la farine la plus fine; Yussouf le fit disparaître aussi avec une rapidité qui étonna les assistants, et il necessa de manger que lorsqu'il n'y eut plus rien sur la table. Ce confiseur était stupéfait. Cet homme , pensait-il , a déjeuné avec dix plats contenant chacun trois volailles. Combien c'est heureux pour moi ! Que n'eût-il pas dévoré s'il avait été affamé ! Il n'aurait fallu rien moins qu'un bœuf farci de pistaches pour le satisfaire. Plût au ciel que je fusse débarrassé de lui !

Pendant ce temps, Yussouf ne bougeait pas, il avait repris toute son importance. Le confiseur exprima le désir de savoir si Sa Ilautcsse daigne-

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rait attendre qu'on lui préparât à dîner. En vérité, mon ami, peu m'importe, l'affaire principale c'est que vous veniez avec moi au trésor payer les cinq mille drachmes qui sont dues.

— Permettez, mon aga, répliqua le confiseur, je reviens dans une minute. Mullem Osman remplit alors un large sac des sucreries les plus délicates, et mettant trente draclnnes dans un papier, il s'approcha de Yussouf en disant : Mon prince, je vous supplie d'accepter ce léger cadeau de friandises et ces trente drachmes pour les frais d'un bain après la course pénible que vous avez faite ; daignez aussi me favoriser de votre protection : le commerce est gêné , l'argent ne vient pas , bientôt je paierai tout.

Yussouf, qui était persuadé que l'ordre n'avait été donné qu'afin qu'il pût tirer quelques drachmes du confiseur, lui répondit alors avec beaucoup de politesse.— Recevez mon conseil, Mullem, dit-il, c'est de ne pas franchir le seuil de votre porte aujourd'hui. — Rien ne presse, — peu importe le délai d'un jour, d'une semaine, d'un mois, d'une année; je puis dire même que vous pouvez ne pas vous remuer , car vous avez ma protection ; ainsi ne prenez pas la peine d'aller au palais.

Le soleil était au moment de se coucher lorsque cette course fut terminée. Yussouf retourna

SOUS son toit les mains chargées de présents, s'écriant tout en marchant : Je suis Yussouf, tout me vient de Dieu ! Arrivé chez lui l'âme remplie de projets agréables, il changea de vêtements et sortit avec sa corbeille et sa cruche; il revint plus chargé ([u'à l'ordinaire , car ayant gagné quarante-deux drachmes , il résolut de se bien traiter. Par Allah ! dit-il , je veux doubler mon ordinaire, à la confusion de ces maudits marchands de Moussul , ces oiseaux de mauvais augure ; en conséquence, il dépensa deux fois plus d'argent , et prit aussi double quantité de bougies et d'huile, si bien que sa maison était un foyer de lumière lorsqu'il se plaça devant sa table, plus heureux que jamais, buvant davantage et chantant plus jhaut qu'il ne l'avait jamais fait.

Le laissant à son banquet solitaire, nous devons observer que le calife ayant su que Yussouf avait reçu la bastonnade, se croyait sûr qu'il serait sans provisions d'aucun genre; il résolut de lui faire une autre visite. Je pense, GiaiTar, que j'ai enfin envoyé ce coquin se coucher sans souper, en relourde m'avoir appelé un infidèle, et il faut que j'aille jouir de sa colère et de son indignation , accrue encore par les coups que le cadi lui a fait infliger. Giaffarlui représentaen vainquece serait attaquer un lion irrité et blessé dans sa caverne; que sa rage serait telle, et que sa force étant si im-

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mense , qu'ils ne pouvaient s'attendre à rien moins qu'à être anéantis s'ils s'approchaient de sa porte.

— Tout ceci peut être vrai^ répliqua le calife; mais j'irai et je le verrai encore, quelque chose qui puisse en arriver.

— J'ai ma dague, commandant des fidèles , observa Mesrour , et je ne le crains pas.

— Ne vous en servez pas , Mesrour , répliqua le calife. Allez vite préparer nos habits, et partons.

— Je me promets d'avance que nous ne verrons pas de lumière cette fois, si ce n'est celle d'une lampe solitaire, à la lueur de laquelle il bassine ses pieds meurtris.

Us sortirent, et en arrivant ils s'étonnèrent de l'éclat dont brillait l'appartement de Yussouf; son chant était aussi plus bruyant , et il semblait avoir déjà fait de nombreuses libations. Parfois il s'écriait : Je suis Yussouf! maudits soient les marchands de Moussul, — ma confiance est en Dieu!

— Par l'épée du Prophète! s'écria le calife, cet homme déjoue tous mes plans. TS'ai-je pas désolé la ville entière , ne l'ai-je pas forcée de se soumettre à des décrets qui semblent promulgués par un fou , purement pour châtier ce buveur de vin; et voyez il se réjouit encore! je suis las de chercher à le vexer ; ttkhons cependant de savoir ,

s'il est possible, de quelle manière il a pourvu à son souper. Ho, ho! ami Yussouf, êtes-vous là? Yoici vos hôtes qui viennent se réjouir de votre bonne fortune, cria le calife de la rue.

— Quoi! encore, mugit Yussouf, hé bien, vous en subirez les consé(iuences ; fuyez, ou vous êtes des hommes morts. J'ai juré par Allah que non seulement vous n'entreriez plus dans ma maison , mais que je vous bâlonnerai partout où je vous recontrerai.

— Non , perle des hommes, océan de douceur , lève-loi et reçois-nous, c'est notre destin ; qui peut l'empêcher?

— Eh bien alors ! répliqua Yussouf en venant sur la terrasse avec son gros bâton , si c'est votre destin , ce ne sera pas ma faute.

—Mais, bon Yussouf, répondit le calife, écouteznous , c'est la dernière fois que nous demandons à entrer, nous le jurons par le nombre trois. \ous nous traitez comme si nous vous avions nui , et cependant vous devez reconnaître que chaque chose, tout en paraissant malheureuse au premier abord , a tourné à votre avantage.

— C'est vrai, reprit Yussouf; mais ce sont vos pernicieux présages qui m'ont forcé de changer d'emploi tous les jours. Quel sera celui de demain?

—Votre confiance n'est-elle pas en Dieu ? ré-

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pliqua Giaffar ; de plus, nous le promettons de ne plus dire un seul mot à ce sujets et que ce sera la dernière fois que nous réclamons ton hospitalité.

— Cest bon, répliqua Yussouf, qui était toutà-fait ivre ; je vous ouvrirai la porte une dernière fois , car je ne dois plus lutter avec le destin. En parlant ainsi ^ il descendit et les fit entrer.

Le calife remarqua la même profusion ; Yussouf chanta quelque temps sans faire attention à eux; à la fin il dit : — Misérables Moussuls, pourquoi ne me demandez-vous pas de vous raconter la cause de ma bonne fortune? Vous en mourez d'envie, je présume, mais vous l'entendrez ; et si vous osez vous retirer avant que mon récit soit fini , je ferai pleuvoir une telle grêle de coups sur vos cervelles, que je vous laisserai plus malades qu'avec une bastonnade de cinq cents.

— Nous sommes tout obéissance et humilité , ô prince des hommes! répondit le calife.

Yussouf leur raconta alors les événements de la journée, en finissant par : Je suis Yussouf, ma confiance est en Dieu! Beeldarje vivrai, bceldar je mourrai en dépit du calife, et de son grand visir par-dessus le marché; je me moque de tous deux. 11 avala ensuite un verre de rack, et, succombant à l'ivresse, il s'endormit profondément.

Le calife et Giaffar soufflèrent les bougies, puis

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se retirèrent très divertis par les aventures de Yussouf; ils rentrèrent par la porte secrète du sérail.

Le lendemain matin Yussouf s'éveilla^ et trouvant qu'il était tard, il se hâta de revêtir ses meilleurs habits, disant en lui-même : Je suis un becldar,, et je mourrai beeldar. 11 peigna sa barbe, la tressa de manière à se donner un air féroce; prenant son épée imaginaire, il ne perdit pas de temps pour se rendre au palais^ et se mit au milieu des beeldars de service, espérant que le chef lui donnerait un message analogue à celui du jour précédent. Le calife ne tarda pas à paraître au divaU;, et reconnut sur-le-champ Yussouf sous son singulier costume, Nevois-je pas là notre ami Yussouf, dit-il à Giaffar ; je le tiens enfin, et à présent je le tourmenterai à mon aise avant de le lâcher. Le chef des beeldars étant appelé, s'avança et se prosterna :

— De combien de membres se compose votre corps? demanda le calife.

— Ils sont trente en tout, Sublime Hautesse, et dix font chaque jour le service.

— Je veux passer en revue ceux qui sont présents, et examiner chacun en particulier.

Le chef des beeldars frappa la terre de son front, et se retournant vers ses compagnons : — Beeldars, leur dil-ilà haule voix^ c'est le bon plai-

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sir du commandant des croyants de vous voir défder devant lui.

Cet ordre s'exécuta aussitôt, et Yussouf fut forcé de se montrer avec les autres aux regards du calife, non sans crainte, et se disant à luimême : Quel peut être le but de tout ceci? ma chance ordinaire; hier j'ai vidé mon compte avec le cadi, et mes talons ont payé la balance; si j'ai affaire au calife, je serai heureux de m'en tirer avec ma tête.

Durant ce temps, le calife adressait quelques questions à chaque beeldar; il arriva enfin à Yussouf, qui avait pris soin de se tenir en arriére. Ses manœuvres et son embarras divertirent tellement le calife et Giaffar^ qu'ils eurent peine à s'empêcher d'éclater de rire. Le dernier des beeldars venait d'être examiné, et il était passé du côté droit, Yussouf restait seul. Tout en lui annonçait l'hésitalion, et il regardait tour à tour le calife et la porte, se demandant s'il devait avoir recours à ses jambes ; mais il sentit que ce serait inutile. Lecalife lui demanda trois fois qui il était, avant que la confusion de Yussouf lui permît de répondre; et le chef des beeldars, lui secouant fortement les bras, le regarda sans le reconnaître, mais il supposa qu'il avait été nommé depuis peu par l'un des aulres chefs. — Répondez donc au calife, grande brute, dit-il à Yussouf en lui don-

nanl une autre lorgnole dans les côtés avec le manche de son poignard; mais la crainte rivait la langue de Yussouf à son palais, et il continuait à trembler sans prononcer un mot. Le calife répéta encore : Quel est votre nom, celui de votre père, et le montant de votre salaire comme beeldar? et comment avez-vous obtenu votre nomination ?

— Dois-je parler, ô Hadji calife? balbutia enfin Yussouf.

— Oui, répliqua gravement le calife.

Giaffar, qui se tenait près de son maître, lui

cria alors : — Oui, pauvre ombre d'un beeldar, répondez vite, ou une épée sera appliquée à votre cou.

Yussouf répondit comme en se parlant à luimême : — J'espère qu'alors ce sera la mienne. Puis il répondit à la question : — Oui, oui, tout est bien. Mon père était un beeldar et ma ?îièreaussi avant lui. A cette extravagante réponse, le calife et sa cour ne purent se contenir plus longtemps, et leurs éclats de rire rendirent un peu de courage à Yussouf.

— Ainsi, répliqua Haroun, il paraît que vous êtes un beeldar, le fils d'un beeldar, et que vos honoraires sont dix dinars par an et cinq livres de mouton par jour.

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— Oui, mon Umeer^ répliqua Yussouf, je crois que c'est exact. Ma confiance est en Dieu.

— C'est bien; à présent, Yussouf, allez avec trois autres beeldars au donjon de Sang, et amenez-moi les quatre voleurs qui sont condamnés à mort pour leurs nombreux forfaits.

Ici Giaffar s'interposa et demanda respectueusement au calife s'il ne serait pas mieux que le premier geôlier les conduisît. L'ordre fut donné, et cet officier se présenta aussitôt avec les quatre criminels liés et la tête nue. Le calife ordonna à trois des beeldars de saisir chacun un prisonnier , de lui bander les yeux , d'ouvrir le haut de leurs vêtements, et d'attendre le signal. Les trois beeldars s'inclinèrent et obéirent, plaçant les coupables à genoux, appuyés sur leurs jarrets, avec le cou nu et les yeux couverts. Tandis que les trois beeldars se tenaient ainsi prêts, Yussouf était dans une horrible anxiété. — La fuite est maintenant impossible, se disait-il à lui-même; maudits marchandsdeMoussul! ilsavaient raison de dire qu'ils neviendraient plus, car dans peu d'instants j'aurai cessé d'exister.

— Comment, l'homme! vous êtes un des beeldars en service , et vous ne connaissez pas votre devoir! cria Giaffar. Pourquoi n'imitez-vous pas vos compagnons ?

Yussouf, forcé d'obéir, s'empara du quatrième

prisonnier, couvrit ses yeux, mit son cou à découvert , et se plaça derrière lui , mais sans tirer son épée. — Je ne pourrai jamais me tirer de ce mauvais pas, pensa Yussouf; encore quelques secondes et l'on verra que j'ai pour toute arme un morceau de bois de palmier, et je perdrai ma tête au milieu des risées du peuple. Néanmoins ma confiance est en Dieu : au diable tous les marchands de Moussul! il détacha son épée prétendue de sa ceinture , et , sans la sortir du fourreau , l'éleva sur son épaule.

Le calife, qui ne le perdait pas de vue, s'amusait extrêmement de ses manœuvres. — Beeldar? cria-t-il, pourquoi ne tirez-vous pas votre épée ?

— Mon épée, répliqua Yussouf^ elle est d'une trempe qui ne doit pas briller trop longtemps aux yeux du commandant des fidèles.

Le calife parut satisfait^ et se tournant vers le premier beeldar , il lui ordonna de frapper; au moment même la tête du voleur toucha la terre. — Bravo, dit le calife, vite et bien, qu'il soit récompensé ! Il donna alors le signal au second d'exécuter son criminel : l'épée tournoya, et d'un coup la tête du condamné vola à quelque distance des épaules. Le troisième félon fut dépêché avec une égale dextérité. — A présent , dit le calife à Yussouf, c'est à vous, mon beeldar, àcouper la tête du

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criminel , et à recevoir une récompense égale à votre habileté.

Yiissouf avait , durant ce temps , recouvré à un certain point sa présence d'esprit; il n'avait pas exactement arrangé ses idées, mais elles flottaient confuses, même dans son cerveau. — Souffrez , Sublime Hautesse , que je dise quelques mots au criminel, demanda Yussoufpour gagner du temps.

— J'y consens, répliqua le calife en passant sa robe sur sa bouche pour s'empêcher de rire.

— Le calife a ordonné que votre tête soit tranchée; il serait à propos de prononcer la profession de la vraie foi , voleur, car vous n'avez plus qu'une courte minute à vivre.

Le criminel s'écria aussitôt : — Il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son prophète.

Yussouf alors releva sa manche et montra son bras nerveux, puis roulant des yeux féroces, il tourna trois fois autour de son prisonnier : — Déclarez maintenant la justice de votre sentence, cria-t-il tout haut ( mais en même temps il disait à l'homme à voix basse : Jurez que vous êtes innocent ) ; dites, votre arrêt n"est-il pas juste?

— Non, non, répliqua l'homme à haute voix, je suis innocent.

Le calife, fort attentif à tout ce qui se passait, s'amusait du manège de Yussouf, et était curieux de voir comment la chose se terminerait.

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Yussouf s'avança alors , se prosternant aux pieds du calife : — 0 calife ! vice-régent du prophète, daignez prêter l'oreille à votre fidèle beeldar , tandis qu'il raconte une étrange aventure qui lui est arrivée il y a peu de jours.

— Parle, beeldar, nous sommes tous attention ; souviens-loi que tes paroles doivent être celles de la vérité.

— C'était le soir qui précéda le décret par lequel Votre Hautesse défendit de vendre au bazar aucune eau du Tigre ; j'étais assis dans ma maison remplissant mes devoirs de piété et étudiant le Koran , que je lisais à haute voix, lorsque trois marchands de Moussul réclamèrent et obtinrent mon hospitalité. Le Koran désigne cette vertu comme nécessaire à tout vrai croyant , et je me hâtai d'ouvrir ma porte et de les recevoir.

— En vérité, répliqua le calife en regardant Giatfar j dis-moi, beeldar, quelle sorte de personnages pouvaient être ces marchands de Moussul?

— La nature les avait maltraités : l'un avait un gros ventre, la figure d'un vaurien, et une grande barbe qui lui donnait l'air de sortir de prison (le calife cligna de l'œil à son visir, comme pour lui dire : Voilà ton portrait); l'autre avait labarbe noire, d'épais sourcils qui se réunissaient, et toute la tournure de mériter la corde (Giaffar s'inclina avec respect) ; et le troisième était le sque-

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letle d'un nègre à grosses lèvres (Mesrour porta sa main à sa dague avec impatience). En un mot , Votre Hautesse, je puis dire avec toute sûreté que les trois criminels dont les têtes viennent d'être sacrifiées à la justice semblaient , en apparence du moins, d'honnêtes gens, comparés à ces marchands de Moussul. Néanmoins, enchaîné par le devoir, je reçus ces trois hommes ; je leur donnai asile, et je plaçai devant eux une table couverte des meilleurs mets ; ils se régalèrent de kabobs et demandèrent du vin et du rack , boisson défendue dont je n'ai jamais goûté ; je sortis et j'allai leur en acheter; ils mangèrent et burent jusqu'au point du jour, puis se retirèrent. — Vraiment ? dit le calife.

— La nuit suivante ils revitirent encore, à mon grand déplaisir , me troubler au milieu de mes dévotions ; je vis encore disparaître ma subsistance en pourvoyant à leurs besoins , et après avoir bu et mangé au point d'en avoir la raison altérée , ils partirent, et j'espérai ne plus les revoir, car ils n'épargnaient pas les observations au sujet du nouveau décret de Votre Hautesse sur la fermeture des bains.

— Continuez , bon Yussouf.

— La troisième nuit je les revis encore n'ayant plus d'argent de côté, et trouvant qu'ils faisaient de ma maison une taverne, je complais qu'ils ne

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reviendraient pas davantage; mais ils revinrent la quatrième nuit , et se conduisirent alors avec beaucoup d'indécence , chantant des chansons fort libres , demandant à grands cris du vin et du rack ; si bien qu'il me fut impossible de les supporter davantage, et je leur dis que je ne pouvais plus les recevoir. Le gros ventre, dont je vous ai déjà parlé, se leva et dit : — Yussouf, nous avons éprouvé votre hospitalité , et nous vous en remercions; nul autre n'eût reçu trois individus d'un extérieur si peu prévenant , et ne les eût régalés pour l'amour de Dieu, ainsi que vous l'avez fait. Nous voulons à présent te récompenser. Tu es un beeldar du palais, voici l'épée de justice qui a été perdue depuis les jours du grand Salomon; prends-la, et ne la juge pas à son apparence extérieure. Lorsqu'on t'ordonnera de trancher la tête d'un criminel, .s'il est coupable, tu verras l'épée flamboyer , et elle ne faillira jamais; au contraire s'il est innocent, elle deviendra une inoffensive latte de bois. Je pris le présent , et j'allais exprimer mes remerciements, quand les trois marchands revêtirent peu à peu la forme d'êtres célestes, et disparurent.

— En vérité , c'est une étrange histoire. — Quoi! l'homme au gros ventre devint semblable à un ange ?

— A un ange , ô calife !

— Et la face de nègre ?

— Semblable à une houri , ô calife !

— C'est bien, répliqua le calife; vous allez maintenant, Yussouf, essayer le pouvoir de cette étonnante épée. Frappez la tête de ce criminel.

Yussouf se rapprocha du voleur, qui était resté à genoux, et marcha autour de lui en criant à haute voix : — 0 épée! si cet homme est coupable, fais ton devoir; mais s'il est innocent, ainsi qu'il l'a déclaré lui-même dans ses derniers moments, sois sans force. En parlant ainsi, Yussouf tira son épée et montra une lame de bois de palmier. Cet homme est innocent, ô calife! il a été condamné injustement , et doit être mis en liberté.

— Très certainement, répliqua le calife enchanté de la ruse de Yussouf; qu'on le laisse libre. Chef des beeldars , nous ne pouvons pas nous séparer d'un homme tel que Yussouf, qui possède une arme si merveilleuse; qu'on choisisse dix beeldars de plus, et que Yussouf les commande avec les mêmes privilèges et le même salaire que les autres chefs.

Yussouf se prosterna devant le calife, ravi de sa bonne fortune , et en se retirant, il s'écriait : — Je suis Yussouf, ma confiance est en Dieu. Allah conserve les trois marchands de Moussul!

Il ne se passa pas un longtemps avant que le calife, GiaflfaretMesrourreparussentchez Yussouf dé-

guisés en marchands, et jouirent de son embarras et de sa confusion lorsqu'ils se firent connaître à lui.

Yussouf conserva la faveur d'Haroun jusqu'à la fin de sa vie ; en ceci plus heureux que Giaffar et beaucoup d'autres qui tombèrent victimes de la colère et des soupçons du tout puissant calife.

— Telle est, ô pacha! l'histoire de Yussouf, le porteur d'eau.

— Et c'est une excellente histoire; en savezvous une autre , Menouni ?

— Votre Hautesse, répondit Mustapha, la caravane doit partir à la pointe du jour, et Menouni n'a que trois heures pour se préparer. S'il restait plus longtemps, le chef ferait un rapport aux autorités, et cela produirait un mauvais effet.

— Qu'il parte et qu'on le récompense, nous tâcherons de trouver un autre conteur d'histoires , jusqu'à ce qu'il revienne de son pèlerinage.

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