‹ Le pacha à mille et une queuesChapitre 13 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

— Mustapha , dit le pacha en ôtant sa pipe de sa bouche , pourquoi les poëtes parlent-ils toujours du livre du destin ?

— Le livre du destin. Votre Hautesse, est celui où est écrit notre Talleli, ou notre sort. C'est tout ce que je puis vous dire.

— Allah hibor! Dieu est grand ! et ce que vous avez dit est bien dit , mais pourquoi dire un livre, puisque personne ne peut y lire?

— Voici de belles paroles , marquées au coin de la sagesse. 0 pacha, Nafiz ne dit-il pas : Regardez chaque moment dont vous jouissez comme un gain? Qui peut dire quel sera le résultat des événements?

— W^allah Ihaib! C'est bien dit, de par Allah ! Alors , pourquoi un livre , puisque ce livre est scellé?

200 i.i; j'ACiiA

— Cependant , il y a des hommes sages qui peuvent lire notre Kismet et le livre des destinées.

— Oui, cela est vrai ; mais j'ai observé qu'ils n'avertissent des événements que lorsqu'ils sont passés. Qu'est-ce que c'est que ces astrologues? Bosli , rien. J'ai dit. Et le pacha se remit à fumer sa pipe en silence.

— S'il plaît à Votre Hautesse , dit Mustapha , j'ai ici un misérable qui demande la permission de ramper jusqu'en votre présence. Il arrive du pays éloigné de la Chine. C'est un infidèle avec deux queues.

— Deux queues ! Était-il pacha dans son pays?

— Pacha, Dieu me pardonne! Un chien, un misérable chien ; maiscependant il a deux queues.

— Que le chien à deux queues soit admis , répondit le pacha : nous avons dit.

Un vieux chinois maigre et ridé, à peau jaune, fut amené entre deux gardes ; ses yeux étaient petits, les os de ses joues proéminents. Tout ce qu'on pouvait distinguer de son nez , c'étaient deux larges narines à sa base; sa bouche était démesurément grande , et ses dents aussi noires que de l'ébène. Aussitôt que les gardes s'arrêtèrent , il s'agenouilla, et jetant sa tête en avant, il s'inclina neuf fois dans la poussière , puis il s'arrêta, le visage courbé sur le plancher.

— Que le chien à deux queues se lève ! dit le pacha.

Cet ordre n'étant pas immédiatement suivi par l'humble Chinois , chacun des deux gardes qui étaient auprès de lui le saisit par une des mèches de cheveux qui formaient une queue et qui avaient près d'une aunedelong,etdecette manière ils enlevèrent sa tête. Le Chinois resta lesjambes croisées et les yeux humblement fixés sur la terre.

— Qui es-tu , chien ? dit le pacha charmé de l'humilité de cet homme.

— Je suis Chinois et votre plus humble esclave, répondit le nouveau venu en turc très correct. Dans mon pays jesuis poète. La destinée m'a amené ici , et je travaille maintenant dans les jardins du palais.

— Si vous êtes poète, vous pouvez me raconter beaucoup d'histoires.

— Votre esclave en a raconté des milliers dans son temps; tel a été mon destin.

— Yous parlez de destin, ditMustapha,pouvezvous dire à Sa Hautesse une histoire dans laquelle une destinée ait été prédite et accomplie? S'il en est ainsi , commencez.

— 11 y a une histoire de mon propre pays , ô visir ! dans laquelle une destinée fut prédite , et malheureusement accomplie.

—Vous pouvez commencer, dit Mustapha après un signe du pacha.

Le Chinois mit sa main sur sa poitrine , à travers l'ouverture de sa chemise de coton bleu , et en tira un instrument fait avec une écaille de tortue , où trois ou quatre cordes étaient attachées en travers; et d'une voix basse, monotone, quelque chose entre le chant et la plainte , qui n'était pas cependant sans une certaine harmonie , il commença son histoire. Mais auparavant il <frappa son instrument , et en tira un des sons qu'on pourrait comparer à une série de fausses notes, rappelant ce qui suit :

Titum, titum^ tilly-lilly , lilly-lilly , titum titum , tilly-lilly , tilly-lilly y titum , ti.

Et en avançant dans son histoire, lorsqu'il était fatigué, il s'arrêtait et frappait quelques notes de son barbare instrument.

MERVEII.I.EUSS: HISTOIRE DE HABT.

Nul hommen'était plus passionné, mieux formé pour l'amour que le grand Han-Koong-Shew , connu dans les archives célestes sous le nom du Sublime Yonantee , frère du soleil et de la lune. Quelle cause était plus superbe que la sienne ! quelles armées étaient plus nombreuses! quel royaume était plus vaste ;, borné par les quatre

mers qui bornent aussi l'univers ! Cependant le destin l'avait condamné à être malheureux. Je vais donc commencer son histoire merveilleuse, celle des chagrins du magnifique Yonantee.

Titum , tilly-lilly.

Hélas! il sentait qu'il lui manquait quelque chose; tout son pouvoir, ses richesses, ses honneurs, ne remplissaient point son âme. Les ouvrages du grand Fo, lui-même , n'avaient plus de charmes à ses yeux ; il les parcourait avec distraction^ et se disait : — Il me faudrait une compagne à qui je pourrais dire : « Tout ceci est à moi. « Son cœur soupirail enhn après une femme, une beauté devant laquelle il pût se prosterner : lui qui voyait l'univers à ses pieds , dont le monde était l'esclave, appelait de tous ses vœux une amoureuse captivité; il demanda des chaînes. Mais quelle jeune fille pouvait-on choisir qui fût digne de river ses chaînes au frère du soleil et de la lune, au grand maître de l'univers? où pouvaiton la rencontrer?

Titum, tilly-lilly, titum, ti.

Oui, il existait une jeune fille, une seule digne d'être la compagne, d'être la reine d'une terre d'éternel printemps, remplie d'arbres dont les troncs seraient d'or, les branches d'argent^ les feuilles d'émeraudes, dont les fruits seraient les véritables pommes de l'immortalité. Mais où se

Î204 i e l'ACUA

Irouvait cette lune, digne fiancée du soleil? Elle était abîmée dans la douleur, plongée dans un torrent grossi de ses propres larmes, et dans le jardin même de la joie! Ses yeux, qui auraient illuminé une cour de princes, étaient voilés par un éternel chagrin. Mais quelle pouvait être la cause de celte éclipse, sinon les persécutions du ministre Amour-de-l'or, Suchong SoUijlioug Kate-tow.

ïitum, tilly-lilly.

Les mandarins furent convoqués par le grand Yonanlee, et la cour, dans toute sa splendeur, inclina la tête dans la poussière du délice, en écoutant les miracles de son éloquence : — Écoutez-moi, dit-il, vous premiers mandarins, pairs, seigneurs, princes de l'empire, écoutez les paroles de Yonantee. Chaque oiseau qui vole dans l'air n'a-t-il pas une compagne dans son nid? Les bêtes féroces elles-mêmes n'en trouvent-elles pas une dans leur tanière? Vos regards, à vous tous, ne se posent-ils que sur vous seuls? et suis-jedonc si inforlunément grande ou si grandement infortuné, qu'il ne me soit pas permis de descendre jusqu'à l'amour? Le frère du soleil et de la lune lui-même ne peut pas pendant toute sa carrière être condamné à la solitude! Cherchez donc dans tout l'univers une jeune vierge pour votre seigneur, afin que, comme mon frère le soleil qui se repose chaque soir dans le sein de la mer, je

puisse me reposer aussi sur le sein d'une compagne. Cherchez, vous dis-je, parcourez tousiescoins du monde, afin que ses trésors soient répandus devant nos pieds dorés, et qu'une pierre précieuse en soit tirée pour notre usage spécial. Mais auparavant^ ô astrologues et hommes sages, consultez les planètes et les étoiles de la destinée, afin de vous assurer par leur conjonction ce que doit attendre notre céleste personne, ou notre empire sans bornes.

Titum, tilly-lilly, titum, ti.

Quelle est l'étoile qui n'aurait pas bondi de joie dans sa course pour obéir aux désirs du frère du soleil et de la lune ? Quelle est la planète qui ne se serait pas réjouie de prêter assistance à un aussi proche parent? Elles entendirent^ et s'inclinèrent devant les astrolabes des astrologues, comme les coursiers généreux qui s'agenouillent pour recevoir leurs cavaliers. Cependant lorsque les astresse rencontrèrent pour jeter de la lumière sur les pages du destin, leur lueur fut obscurcie, lorsqu'ils s'aperçurent qu'il était plein de larmes, et que la joie qui flottait sur les pleurs n'avait pas plus de consistance que celle des bulles de savon. Les hommes sages soupirèrent lorsque les décrets de la destinée furent remis entre leurs mains, et, les regards attachés à la terre, ils fi-

20G LE P A Cil A

rent part du contenu des pages révélées au magnifique Yonantee.

Le frère du soleil et de la lune se mariera. La beauté se prosternera à ses pieds dorés; la perle sans prix sera trouvée et perdue. 11 y aura de la joie^ il y aura de la douleur; joie dans la vie, douleur dans la vie et dans la mort, car un dragon noir, ennemi du céleste empire, le menace comme un nuage qui contiendrait la tempête.

Les étoiles ne peuvent rien révéler de plus.

Titum, tilly-lilly, titum^ ti.

Ici, le pacha en regardant Mustapha fit un signe d'approbation qui voulait dire : — Maintenant nous arrivons au moment intéressant.

Mustapha s'inclina, et le poète chinois continua ainsi.

— Les yeux d'or du grand Yonantee se remplirent de larmes d'argent, lorsque la page du destin lui fut lue; mais le soleil de l'espérance se leva et chassa la rosée sacrée du ciel. Puis il appela le ministre, qui sera à jamais maudit dans l'histoire, Suchong Pollyhong Ka-te-tow, et lui ordonna de voyager à travers l'univers, ses domaines, afin de réunir les plus belles vierges, pour qu'elles fussent amenées à ses pieds célestes, à la prochaine fête des lanternes. Mais avant qu'il leur fût permis de lancer les rayons de l'a-' mour à travers les brouillards delà gloire qui en-

touraitle trône impérial, avant que leurs charmes essayassent leur pouvoir sur le cœur de la magnanimité, il fut jugé nécessaire que leur portrait fût soumis au grand Yonantee, dans la salle des délices; c'est-à-dire que sur vingt mille vierges dont l'image devait être reproduite sur l'ivoire, cent seulement, choisies par un comité de goût, composé de princes et de mandarins de première classe^ seraient honorées d'un rayon de l'œil céleste.

L'avare chercheur d'or, SuchongPollyhongKate-low^ avait accompli sa lâche. Ses richesses étaient enfouies dans ses coffres par les parents ambitieux, impatients de se vanter d'une alliance avec le frère du soleil et de la lune, et bien des portraits furent rejetés par le comité de goût, surpris des notions du ministre sur la beauté.

11 y avait un certain mandarin, dont la fille était citée, dans la province de Karton, conime un miracle d'attraits, et son père Whanghang, l'amena dans une litière au ministre Suchong Pollyhong Ka-te-tow. Il ressentit que ses charmes étaient aussi perçants qu'une flèche, et qu'il avait trouvé une digne compagne du soleil et de la lune; mais son avarice demanda une somme que le père ne voulut pas payer. H n'osa pas refuser d'envoyer son portrait; il fut donc placé avec les autres, et Whanghang se regarda- comme le beau-père du

208 LE PACIIA

céleste Yonantee. Le jeune peintre qui avait été employé, ayant fini sa tâche, posa son pinceau, et mourut de regret et d'amour, ne pouvant espérer obtenir une semblable perfection. Le portrait fut envoyéau vil ministre, (|ui le garda pour lui seul, et écrivit le nom de cette perle sans prix au bas d'un autre portrait dont l'original aurait été indigne de détacher sa ceinture, et de lui servir de femme de chambre. Le comité de goût mit cependant ce portrait au nombre des cent qui devaient être placés dans la salle de délices, non pas parce qu'il était parfait, mais parce que la réputation de beauté de celle dont le nom y était écrit était venu jusqu'à la cour, et ils trouvèrent juste que l'empereur jugeât par lui-même. Les vierges dont les portraits avaient été ainsi réunis, reçurent l'ordre de se rendre au palais impérial, et le magnifique Yonantee entra dans la salle de délices qui était illuminée de dix mille lanternes; il jeta les yeux sur les portraits des cent beautés, mais pas un de ces visages ne toucha son cœur; il tourna la tête avec dégoût des attraits dégénérés du siècle. — Est-ce là tout ce que le monde peut mettre aux pieds de son seigneur? s'écria -til^ et le comité de goût se prosterna lorsqu'il contempla son indignation. —Et cela, ajouta-t-il en montrant le portrait supposé de la fille de Vhang-

A uni. m: et une queues. 209

hang, quelle est la présomptueuse qui ose souiller de ses traits la salle des délices?

—0 Empereur! dit le vil Sucliong Pollyhong Ka-te-tow , c'est la célèbre beauté Chaoukeum , dont le père fut assez insolent pour dire que si le portrait de sa fille n'était pas envoyé , il porterait sa plainte jusqu'à vos célestes pieds. Dans sa province, sa beauté est célèbre; je ne voulus pas être accusé de partialité , c'est pourquoi ce portrait a été placé devant l'œil impérial.

—Alors, s'écria l'empereur, proclamez d'abord que toute la province de Karton est peuplée de fous, et levez ensuite un impôt de cent mille onces d'or pour lui apprendre à manquer de goût. Envoyez ensuite cette présomptueuse beauté dans la tour de l'Est de notre palais impérial , afin qu'elle soit condamnée à une éternelle réclusion. Que les autres vierges soient renduesà leurs parents, car on n'a point encore trouvé une digne fiancée pour le frère du soleil et de la lune.

On obéit aux ordres royaux. Ainsi s'accomplit la première partie de la prophétie: « La perle sans prix fut trouvée et perdue. »>

Titum, tilly-lilly, titum, ti.

Oui, elle fut perdue , car la resplendissante Chaoukeum fut enfermée pour cacher sa beauté sans pareille dans les larmes et dans la soliludo. Une petite {errasse était la seule promenade qu'on

lui avait accordée pour jouir de la brise du ciel. La nuit venait de se lever dans toute sa splendeur sur l'injusticedes hommes, lorsque le magnanime Yonanlee, qui n'avait point imaginé que le frère du soleil et de la lune put être condamné à un si amer désappointement, quitta le palais, comme c'était depuis quelque temps son habitude, pour se promener dans les jardins accompagné de ses seules pensées. Il plut au destin que la perle au-delà de tout prix, la négligée Chaoukeum, fut aussi invitée, par la douceur et la tranquillité de la nuit, à presser le sable qui couvrait la terrasse, avec ses pieds si petits , si petits, qu'ils pouvaient à peine soutenir le poids de son corps. Une larme tremblait dans ses yeux en pensant au bonheur dont elle jouissait naguère sous le toit de son père, et elle maudissait cette beautéqui , au lieu de l'avoir élevée au trône, l'avait, par la méchanceté et l'avarice d'un ministre, condamnée à une éternelle solitude. Elle regardait le ciel couvert d'étoiles, mais elle n'éprouvait aucune admiration ; elle reposait ensuite ses yeux sur le jardin au bas de la terrasse, et tout lui semblait triste et désolé. Ah! c'est que depuis longtemps elle n'avait d'autres compagnons que ses larmes et son luth dont les sons étaient aussi plaintifs que sa voix.

—0 ma mère ! s'écria-t-elle , chère mais trop ambitieuse mère! si je pouvais une heure seule-

ment , reposer ma tête sur votre sein ! Que fatal a été le rêve que vous avez fait pour moi à ma naissance, lorsque la lune brilla au ciel et vint descendre sur la terre à vos pieds ! J'ai brillé un peu , bien peu de temps, et maintenant, dans les plus belles années de ma jeunesse, je suis cachée à tous les yeux. Enfermée dans celte tour solitaire, mes espérances sont détruites. Mon portrait ne peut pas avoir été vu , et maintenant je suis perdue à jamais. 0 luth ! seul compagnon de ma misère , que nos voix se joignent pour se plaindre! Imaginons-nous que les fleurs écoutent notre voix , et que les gouttes de rosée qui couvrent leurs pétales à demi fermées sont des larmes qu'elles répandent sur mes souft'rances. Et Chaoukeum prit son luth et chanta ainsi :

Oh ! dis-moi , glorieux soleil , s'il n'y avait point de terre pour s'imbiber de les rayons, ta course ne se ferait-elle pas en vain? ne régnerais-tu pas sur la nuit?

Ainsi les allrails furent créés pour régner sur les cœurs et sur la jeunesse, et la beauté n'est point si elle n'est pas reconnue au moins par un être adoré.

Titum , tilly-lilly, titum, ti.

Les chants de Chaoukeum ne furent point jetés seulement sur les fleurs muettes et sans oreilles; ils vibrèrent dans l'âme du magnanime Yo-

212 LE PACUA

nantee qui s'était assis sur le dos d'un énorme dragon de métal placé dans une allée au-dessous de la terrasse. L'empereur écoula avec autant de surprise que d'admiration cette voix enchanteresse. Pendant quelque temps, il se livra à une profonde rêverie ; puis se levant, il marcha vers la porte de la tour et frappa dans ses mains. Un eunuque parut. — Gardien de la Tour jaune, dit l'empereur, j'entends les sons d'un luth.

—0 maître du monde, répondit l'esclave , cela est vrai.

— N'est-ce pas plutôt un ange qu'une mortelle dont la voix accompagnait l'instrument ?

— Certainement elle est au-dessus d'une mortelle, puisque sa mélodie a trouvé faveur devant vos célestes oreilles , répondit le noir gardien de la Tour jaune.

— Va, et invite promptement nos plus hauts officiers de l'État à étendre leurs robes sur la terre, afin qu'elle puisse passer par-dessus pour arriver jusqu'à notre présence, au dragon sur la terrasse.

Le magnanime Yonantee, frère du soleil et de la lune, retourna reprendre sa place, rempli d'une agréable perspective, tandis que l'esclave s'empressait d'obéir à ses commandements. Les mandarins de première classe se hâtèrent d'accourir. Leurs manteaux de velours et de fourrure, riches

Page 1