‹ Le pacha à mille et une queuesChapitre 14 sur 22 · MILLE KT UNE QLIK'LIES · texte numérisé non relu

MILLE KT UNE QLIK'LIES

d'orneiuciUs d'or et d'argent;, furent étendus depuis la tour jusqu'au dragon, formant un riche tapis aux couleurs variées. La perle sans prix, la belle Chaoukeunn^ comme la lune dans sa splendeur ;, passa dessus, en présence du grand Yonanlee.

— Immortel Fo, s'écria l'empereur, tandis que ses esclaves élevaient leurs lanternes afin (lu'ilpût examiner la jeune vierge, par quelle noire machination une semblable beauté m'avait-elle été cachée ?

Alors la perle sans pareille raconta en peu de mots la trahison et l'avarice de Suchong Pollyhong Ka-te-tow.

— Hâtez-vous, ô mandarins, que les ciseaux de la disgrâce coupent les deux queues de ce misérable, et qu'ensuite le sabre de la justice abatte sa tête!

Mais le bruit de cette sentence était parvenu promptement aux oreilles de Suchong Pollyhong Ka-te-tow, et avant que l'exécuteur fût parvenu jusqu'à lui, il avait monté un coursier plus rapide que le vent, et, le portrait de la belle Chaoukeum sur son sein, il avait quitté la ville.

Titum, tilly-lilly, titum , tilly-lilly, titum, ti.

Où le mécréant s'enfuit-il pour sauver sa tête maudite? chez les nations sauvages du nord, chez les cavaliers de chevaux sauvages , aux cimeter-

res aigus, aux longues lances. Pendant trois jours et trois nuits , les fers de son impétueux coursier firent jaillir l'étincelle des cailloux que sa course rapide arrachait de la terre , et , comme un poëte immortel l'a déjà dit, « ce coursier pencha la tête et mourut. » Le portrait de la perle sans prix toujours dans son sein, et ses vêtements de mandarin relevés sous chaque bras , le mécréant Suchong Pollyhong Ka-te-tow arriva jusqu'en la présence du grand Khan. — 0 Khan de Tartarie , dit-il, que ton sabre soit toujours aigu , que ta lance ne ploie jamais, et que ton coursier soit prompt, je suis ton esclave! 0 toi qui commandes des milliers de guerriers, ton esclave a-t-il la permission de s'adresser à toi ?

— Parle et va au diable, répondit le chef guerrier, dont les mâchoires étaient occupées à broyer de la chair de cheval.

— Tu sais, ôKhan, que, de temps immémorial, le céleste empire a l'habitude de fournir une damoiselle pour ton lit nuptial ; c'est le prix payé par le céleste empire pour prévenir les ravages de la guerre. 0 Khan, il existe une fille dont j'ai le portrait charmant avec moi. Elle est digne d'être élevée jusqu'à la couche. Et le mécréant mit aux pieds du grand Khan le portrait de la perle sans prix Chaoukeum.

Le chef finit son repas, et sa lance retourna le

portrait de la perle sans prix. Il le regarda et le passa autour de lui. Les sauvages guerriers contemplèrent le portrait sans admiration ; mais ils étaient avides de guerre. — Dites-rnoi, ô chefs, demanda le grand Khan , si cette face d'enfant vaut la peine qu'on se dérange pour elle?

Les chefs répondirent tout d'une voix que la jeune fdle était digne de partager la couche du grand Khan.

— Qu'il en soit comme vous le dites, je ne suis pas juge en beauté. Que le camp soit rompu ; ce soir nous nous dirigerons vers le sud. Et le chef lartare entra dans les provinces septentrionales du céleste empire avec ses cent mille guerriers , détruisant tout par le fer et le feu, prouvant son désir sincère de s'unir à la nation chinoise en massacrant indistinctement les hommes, les femmes, les enfants, et son ardent amour pour la perle sans prix en faisant une torche nuptiale de chaque ville et de chaque village.

Titum, tilly-lilly, titum, ti.

Mais nous allons retourner à la cour céleste , et surprendre le monde par le récit des événements merveilleux qui y eurent lieu. Les astrologues et les sages avaient consulté les cieux , et ils avaient assuré qu'il fallait que le cortège du mariage pût se mettre en route à la trente-troisième minute après la treizième heure sans quoi l'hymen ne se-

rait pas prospère. Qui pourrait décrire la pompe et la gloire de ce spectacle, et donner une juste idée de sa splendeur? Hélas! ce serait impossible même si cela était tenté parsix mille poètes, ayant chacun dix mille languesd'argent,et chantant pendant dix mille ans. Tel était cependant l'ordre du cortège.

On voyait d'abord dix mille officiers de justice avec de longs bambous, frappant à droite et à gauche pour éclaicir le chemin , et suivant dans leurs mouvements la cadence d'une douce musique mêlée aux cris plaintifs de ceux qui se sauvaient en sautant, ou frottaient leurs membres endoloris.

Puis paraissaient , dix de front , cent mille hommes portant des lanternes pour aider la lumière du soleil , en partie éclipsée par la splendeur du cortège.

Venaient ensuite , et suivant lentement la mesure d'une marche funèbre, cinq mille criminels décapités , portant chacun sa propre tête par sa longue queue do cheveux.

— Staffir Allah! ceci n'est qu'un mensonge , ' s'écria le pacha. Avez-vous entendu ce que le chien souffle dans nos oreilles^ Mustapha. i

— Puissant pacha , reprit le Chinois avec humilité, si votre sagesse prononce que cela est un mensonge, cela en doit être un certainement.

Cependanl ce n'est pas un mensonge de votre esclave, qui raconte l'histoire comme elle lui a été transmise par l'immortel poëte oriental.

—N'importe^ c'est une légère erreur^ dit Mustapha. Faut-il continuer la marche du cortège , ô pacha ?

— Oui, oui; mais, par le Prophète, que le chien tremble, s'il s'avise encore de rire à notre barbe.

— Après les criminels décapités contre lesquels Votre Hautesse trouve quelque objection , on vit d'autres criminels qui portaient leur tète sur leurs épaules, et qui devaient subir la peine de leurs crimes le jour du bonheur universel.

On voyait ensuite deux mille voleurs condamnés à être pendus par les talons, emblème de leurs désirs de mettre les choses sens dessus dessous. Ils doivent rester dans cette posture incommode jusqu'à ce qu'ils soient becquetés par les corbeaux ou mis en pièces par les vautours.

La bannière de l'innovation !

Un des chefs de voleurs était condamné à être écrasé par un bloc de pierre qui était suspendu à son cou.

Un des autres chefs de voleurs , cet homme , quoiqu'un des habitués de la cour et éclairé par la céleste présence, avait osé prononcer de vils mensonges contre la dynastie. Il fut condamné à

être écorché vif , et à avaler ses propres paroles jusqu'à ce que la mort s'ensuivît par la violence du poison qu'elles contenaient.

Le plus important des criminels parut alors ; il avait été en grande faveur à la cour , et on lui avait confié la haute charge de médecin de la céleste conscience. Il avait été convaincu d'avoir tenté de l'endormir avec del'opium . Il s'était encore rendu coupable de beaucoup d'au 1res fautes , comme de s'être enivré revêtu de sa robe de mandarin, et d'avoir jeté de la boue au premier chef des mandarins; enfin, d'avoir mis de côté sa dignité, et de s'être associé avec des saltimbanques, faiseurs de tours et danseurs de corde. Toutes ses fautes étaient écrites sur un long parchemin suspendu à son cou. H était condamné à la torture du désappointement et de l'envie, suivie d'une mort politique.

Après lui venait un mandarin jaune en disgrâce, qui avait été un ennemi du criminel qui le précédait. Il était assis sur un trône de jais, et ses bras supportés dérisoirement par deux gladiateurs. Son crime était d'avoir joué à des jeux vulgaires avec le peuple. Il n'était condamné qu'à l'exposition.

Tels étaient les criminels qui devaient subir la peine de leurs fautes dans ce jour de bonheur et de félicité publique.

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Vinrent ensuite cinquante mille archers du bataillon des dragons bleus^ portant dans leurs mains des crins de queues de cheval afin de chasser les mouches importunes.

Paraissaient ensuite dix mille vierges , modestes, charmantes, couvertes de légères draperies , chantant des hymnes en l'honneur de Ganesa , le dieu du pur amour.

Elles étaient suivies de dix mille jeunes gens qui accompagnaient les dix mille vierges et chantaient les louanges du grand Fo.

Cinquante mille archers du bataillon du dragon vert , portant chacun à la main droite une longue plume de paon pour s'assurer de quel côté soufflait le vent.

Les cinq cents médecins ordinaires de la cour céleste, portant chacun une boîte d'argent remplie de pilules d'or.

Le médecin en chef des esprits célestes, et toujours à son poste en cas de crise ; il portait dans sa main droite une vessie pleine de pois au bout d'une baguette, afin de rappeler les esprits de Sa Majesté , s'ils venaient à errer, il était suivi par cinq mille fous^ marchant cinq de front, dans l'union la plus parfaite.

Cinquante mille coquins marchant en avant, et mettant la main sur tout ce qu'ils pouvaient trouver.

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Vint ensuite un faquir bien connu , chef d'une secte célèbre; il ne portait qu'une queue au lieu des deux queues en usagedans notre nation; mais cette queueavait quarante piedsde long. Il était suivi de dévots, qui jetaient leurs biens célestes à ses pieds; en retour il leur offrait des écrits et des harangues , infaillibles contre toutes les maladies.

Dix mille jeunes femmes mariées faisant taire un enfant qui reposait sur leur sein gauche , au son des clairons et des trompettes , emblèmes de la paix et de la tranquillité du mariage.

La bannière d'impudence.

Cinq mille faiseurs de tours politiques, se contredisant l'un l'autre, et s' exerçant pour l'amusement du peuple , qui souffrait beaucoup de leurs tours de passe-passe.

Un de leurs chefs expliquait leur système en langue inconnne.

Le jongleur de l'empereur, qui étonnait l'empire entier par ses tours extraordinaires , et la rapidité avec laquelle il délivrait les habitants de l'argent qu'ils avaient dans leurs poches.

La bannière de l'amour.

Le secrétaire céleste avec des ailes d'oie aux épaules, des plumes d'oie dans chaque main, ressemblant lui-même à une oie, monté sur une mule couverte d'un caparaçon de quatre couleurs, et de clochettes de cuivre.

Cinq mille vieilles femmes chantant les louanges diidit secrétaire, et prenant du tabac au son du hautbois.

La prospérité du céleste empire porté par le fou delacourdans un panier merveilleusementtravaillé en noyaux de cerises sauvages, et gardé par cinquante mille archers du bataillon des dragons rouges, se curant les dents aux son d'une douce musique.

Dix mille poètes chantant chacun en môme temps, sur un ton diftérent , une ode composée en l'honneur de cette glorieuse occasion.

Le poëtc immortel du siècle, revêtu de velours et portant des bagues, des chaînes d'or et et des pierres précieuses. Il tenait une harpe d'argent dans les mains, et il était monté sur une magnifique haquenée blanche, le visage tourné vers la queue, afin de contempler les charmes de la perle sans prix, et d'être inspiré par eux.

Alors paraissait le magnifique Yonantee et la perle sans prix Chaoukeum, assis sur un char massif de nacre de perles, incrusté d'yeux d'oiseaux vivants et bourdonnant, et tiré par douze étoiles bleues, offertes par les corps célestes au frère du soleil et de la lune.

Vingt mille jeunes hommes , beaux comme des anges, revêtus de peaux de renards noirs.

jouant sur des harpes en ivoire, et montés sur des chevaux d'un noir d'ébène.

Vingt mille nègres laids comme des diables, revêtus de peaux de l'ours polaire , faisant résonner les doux accords d'une musique infernale, et montés sur de blancs coursiers arabes de pur sang.

Tous les mandarins de première classe du céleste empire , levant les yeux au ciel et désirant que la procession fût finie.

Tous les mandarins de seconde classe, étouffés de poussière, et envoyant la procession au diable.

Vingt millions de peuple exaltant la générosité du grand empereur, demandant à grands cris du pain.

Dix millions de femmes qui avaient perdu leurs enfants dans la foule, et pleuraient en les cherchant.

Dix millions d'enfants qui avaient perdu leurs mères dans la foule , et qui jetaient des cris en les cherchant.

Le reste des habitants du céleste empire.

Tel fut le pompeux et immense cortège, qui se composa de toute la population , de sorte qu'il n'y avait point de spectateurs , excepté trois vieilles femmes aveugles, qui éprouvèrent des émotions

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si fortes lorsqu'il passa, qu'elles inclinèrent la tête et moururent.

Titum , tilli-lilly , titum , tilly-lilly , titum ti.

Le cortège arriva au palais; le cœur d'Yonantee était oppressé d'amour , car la perle sans prix était devenue sa fiancée. Ils étaient assis l'un à côté de l'autre sur un trône de joyaux; mais quel était le feu des diamants, comparé à un éclair de ses yeux? quel était le rouge brillant des rubis, comparé à là fraîcheur de ses lèvres ? quelle était la blancheur des perles lorsqu'elle souriait et montrait ses dents? L'arc de ses sourcils était mieux tracé quel'arc-en-ciel. Les roses des célestes jardins devenaient pâles d'envie en contemplant les couleurs de ses joues; et par compassion pour les courtisans, dont plusieurs étaient déjà devenus aveugles pour avoir arrêté étourdiment leurs regards sur ses charmes, on avait promulgué un édit(|ui permettait aux mandarins et aux princes de porter des lunettes vertes pour la conservation de leur vue. Le magnifique Yonantee était consumé d'amour comme par une fièvre chaude , et les médecins de l'empereur étaient alarmés pour sa céleste santé. D'après leur avis, Chaoukeum consentit à ne le recevoir que dans un demi-jour. Tout était joie , Tempire était plein des louanges de la perle sans prix. On ordonna que les prisons fussent rasées; les criminels re-

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curent leur pardon, l'épéede la justice resta dans le fourreau , et la bastonnade fut oubliée ; l'odieux impôt de la lanterne lui-même fut aboli en l'honneur de la perle sans prix, Chaoukeum, dont les louanges furent chantées par tous les poètes de l'empire, jusqu'à ce qu'ils fussent trop enroués pour chanter , et le peuple trop las pour les écouter.

Titum, tilly-lilly, titum, tilly-lilly, litum^, ti.

— Je ne suis pas surpris de leur lassitude, dit le pacha en bâillant, si les poètes vous ressemblaient.

— Dieu est grand! répondit Mustapha en bâillant aussi. Faut-il qu'il continue?

— Oui, je ne demande pas mieux 5 éveillez-moi lorsqu'il aura fmi, dit le pacha en posant sa pipe.

— Hélas! combien le délire de bonheur devait être vile passé, comme cette prophétie devait être promptement remplie , qu'il n'y aurait pas seulement de la joie dans la vie, mais qu'il y aurait aussi de la douleur! le magnifique Yonanlcc fut éveillé de son rêve de délices par des courriers (|ui se succédaient avec rapidité et déposaient aux pieds célestes la nouvelle de l'arrivée de cent mille guerriers. Un conseil solennel fut assemblé, et il parut un édit impérial, ordonnant que les Barbares seraient repoussés dans leur terre de glace et de neige. Les armées du céleste empereur

quittèrent la capitale, chaque individu jurant par ses deux queues qu'il dévorerait tout ce qu'il tuerait. Ce vœu sanguinaire fut accompli en ce sens qu'ils ne tuèrent personne. Ils revinrent consternés, sans arc, sans flèches, fuyant devant la rage du chef tarlare. Alors se leva le magnifique Yonantee en grande colère, et il fit paraître un autre édit qui ordonnait que les Barbares fussent repoussés jusque dans la mer qui borde l'empire du monde. Les armées se mirent en marche de nouveau, et revinrent une seconde fois consternées, disant : — Comment, nous (pii mangeons des côtelettes de mouton , pouvons-nous nous mesurer avec des Barbares qui non seulement combattent à cheval, mais mangent aussi du cheval? L'édit céleste ne fut point respecté des Tartares; que pouvait-on attendre d'eux? c'étaient des Barbares, et ils continuèrent à avancer jusqu'à une journée de la céleste capitale. Le frère du soleil et de la lune, le magnifique Yonantee, fut obligé de se soumettre à la disgrâce de recevoir un envoyé des Barbares qui s'exprima ainsi avec beaucoup de douceur :

— Le grand khan des Tar lares congratule le magnifique Yonantee : il a massacré quelques millions de ses sujets, parce que c'étaient des traîtres qui ne voulaient pas défendre le céleste empire; il a brûlé plusieurs milliers de ses villes,

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