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trombe en même temps que moi, puis j'étais entouré de petits bassins d'eau fraîche. Mais le froid était épouvantable; je sentais que je ne pouvais pas le supporter longtemps, et le moyen de descendre était un problème que je ne pouvais pas résoudre.
Il ne tarda pas cependant à l'être; le nuage ayant achevé ses travaux chimiques, descendit aussi vite qu'il était monté, et joignit un groupe de nuées qui se livraient un rude combat. En les voyant s'élancer l'une vers l'autre et décharger le fluide électrique par la violence de la collision, je me sentais pénétré de terreur, et il me semblait que j'allais être précipité dans l'abîme ou réduit en poudre par l'artillerie céleste. Mais j'eus le bonheur déchapper à ces périls. Le nuage qui me portait arriva à quelques centaines de toises delà terre, et le vent m'entraîna alors avec un tel fracas, que je m'aperçus que nous assistions à une tempête.
En approchant de la terre, le nuage, ne pouvant plus résister à la force de l'attraction, fut obligé de laisser aller sa proie, et je tombai avec de tels torrents d'eau, que le souvenir du déluge me vint à la pensée. L'orage était alors dans toute sa violence, le vent mugissait, et telle était sa puissance, que je tombai dans un angle aigu.
— Dans quoi tombâtes-vous? interrompit le pacha. Je ne sais pas ce que c'est.
— Je tombai dans une direction obh'que, Sublime Hautesse, décrivant l'hypothénuse créée entre la base et la perpendiculaire, par la force du vent et l'attraction de la gravitation.
— Bienheureux Prophète ! Qui peut entendre un tel galimatias? Parlez clairement; vous moquez-vous de nous, à notre barbe ?
— Min Allah! que Dieu m'en préserve! votre esclave mangerait plutôt de la boue , répondit Huckaback.
Je voulais dire simplement que le vent était si fort, qu'il m'enleva, et lorsque je rencontrai l'eau, ce qui m'arriva au sommet d'une vague, je bondis, et fus renvoyé, à plusieurs reprises, d'une vague à l'autre, telle qu'une balle tirée sur la surface de l'eau, ou la coquille d'huître lancée sur le lac par l'enfant déçœuvré. Le dernier bond me jeta au milieu desagnèis d'un petit navire qui était sur son bau, et j'eus à peine le temps de retenir mon soufïle qui s'échappait. Je grimpai sur ses bords, et je m'assis à califourchon sur la quille.
Je restai là deux ou trois heures, attendant que la tempête se calmât!... Les nuées se dissipèrent enfin, le soleil reparut dans tout son éclat, la mer recouvra sa tranquillité précédente, et la nature
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sembla sourire avec malice au mal qu'elle venait de faire. La terre se trouvait peu éloignée, et le bâtiment dériva à la côte : c'était l'Ile-de-France.
Ainsi, dans le cours de douze heures^ j'avais été miraculeusement transporté d'une extrémité du globe à l'autre. — L'île offrait un triste spectacle de dévastation; le désordre d'une heure avait détruit les travaux de plusieurs années. — Les champs étaient bouleversés, — les maisons renversées, les vaisseaux brisés dans le port. — Tout était misère et désolation.
Je fus néanmoinsaccueilli avec bienveillance par mescompatriotesquihabitaientrîle,et,au boutde deux heures , nous dansions et chantions aussi gaiement que s'il ne fût rien arrivé. J'inventai un charmant quadrille, appelé la Tempête, qui jeta l'île entière dans des transports d'admiration et leur fil oublier tous leurs malheurs. Mais j'étais impatient de retourner dans ma patrie, et un vaisseau hollandais mettant à la voile pour Marseille, je me trouvai heureux d'être reçu à bord aux mêmes conditions qui m'avaient déjà permis de quitter les Indes Occidentales. On leva l'ancre; mais à peine avions-nous passé vingt-quatre heures en mer, qu'il me fut prouvé que le capitaine était un homme violent et despote. Ma constitution, assez peu robuste, ne me permettait pas de remplir devant le mât des fonctions auxquelles je n'a-
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vais pas été habitué. On me frappa avec tant de cruauté, que je balançais en moi-même si je tuerais le capitaine et sauterais ensuite à la mer^ ou si je me soumettrais à mon sort. Mais une nuit que je gémissais étendu sur le gaillard d'avant, après un châtiment qui m'avait rendu incapable d'aucun travail, il m'arriva une aventure étonnante qui, non seulement me fit embrasser la religion mahométane, mais qui fut aussi la source des expressions qui attirèrent l'attention de Votre Hautesse lorsqu'elle passa déguisée. — Pourquoi donc suis-je destiné à être toujours persécuté? m'écriaije désespéré. Comme je prononçais ces mots, un vénérable personnage portant une longue barbe, et tenant un livre dans sa main, parut devant moi, et me répondit :
— Parce que vous n'avez pas encore, Iluckaback, embrassé la vraie foi.
—Quelle est la vraie foi ? demandai-je surpriset tremblant.
— Il n'y a qu'un Dieu, répliqua-t-il , et je suis son prophète.
— Allah est miséricordieux! s'écria le pacha. Était-ce Mahomet lui-même?
— C'était lui , Sublime Hautesse, quoique je ne le susse pas alors. — Prouvez-moi que c'est la véritable foi, lui dis-je. — Je le ferai, répliqua-
t-il; je changerai le cœur du capitaine infidèle. U disparut.
Le lendemain , à ma grande surprise, le capitaine vint me trouver, me demanda pardon de ma cruauté, versa des larmes sur mes souffrances, et ordonna qu'on me transportât dans sa cabine, me plaça dans son propre lit, et me soigna comme un û\s chéri. Je ne tardai pas à me rétablir, mais il ne voulut jamais que je me livrasse à aucun travail, répétant sans cesse que j'étais son hôte , et m'accablant de marques de bienveillance.
— Dieu est grand! murmura le pacha.
— J'étais dans mon lit, méditant sur toutes ces choses, lorsque le vénérable vieillard m'apparut encore.
— Êtes-vous convaincu à présent?
— Je le suis, répondis-je.
— Prouvez-le, alors, en vous soumettant à la loi aussitôt que vous le pourrez. Vous serez récompensé, — pas tout de suite^ mais lorsque votre foi aura été éprouvée. Écoutez-moi , continuez votre profession de marin , et lorsque vous vous trouverez assis dans le divan du Caire avec deux individus qui auront fait dans l'origine le même métier que vous, avec qui vous serez seul, et auxquels ce secret sera connu, vous serez alors nommé commandant de la flotte du pacha , qui sous vos ordres , sera toujours vie-
torieuse. Telle sera la récompense de votre fidélité.
— lly a maintenant quatre ans que j'ai embrassé la vraie foi ; accablé du poids de la misère, j'ai laissé échapper l'exclamation que Votre Hautesse a entendue, car comment puis-je espérer de me trouver jamais seul dans le divan avec deux barbiers?
— Saint Prophète! combien c'est étrange! Mustapha a été barbier! et moi aussi ! s'écria le pacha.
— Dieu est grand! répondit le renégat en se prosternant; commanderai-je votre flotte?
— Dès ce moment, répliqua le pacha. Mustapha, faites connaître mes intentions.
— Le chef actuel , reprit Mustapha , qui n'était pas dupe du rusé renégat, est chéri de ses troupes.
— Alors envoyez-lui le cordon^ il doit se soumettre aux ordres de Mahomet.
Le visir s'inclina^ et le pacha sortit du divan.
Le renégat , avec le sourire sur les lèvres , et Mustapha fort étonné, se regardèrent durant quelques secondes.
—Vous avez un grand talent, Sélim, observa le visir.
— Grâce à vous et à ma propre invention, il va enfin être mis en action. Souvenez-vous , visir,
que je suis reconnaissant, vous me comprenez. Et le renégat quitta la salle du conseil, laissant Mustapha encore stupéfait.
CHAPITRC: III.
— Mustapha, dit le pacha en ôtant la pipe de ses lèvres après avoir fumé une demi-heure en silence, je réfléchissais combien il est bizarre que notre saint Prophète (béni soit son nom !), se soit donné tant de peine pour un fds desatan, tel que ce coquin de renégat, Huckaback , dont toute la religion consiste à porterie turban. Par l'épée du Prophète, n'est-il pas étrange qu'il me l'ait envoyé pour commander ma flotte?
— La volonté de Votre Sublime Hautesse , reprit Mustapha, a été de lui confier le commandement de sa flotte?
— Masliallah ! n'était-ce pas la volonté du Prophète?
Mustapha se mit à fumer et ne répondit rien.
—C'est un grand conteur d'histoires, observa le pacha après une autre pause.
— Sans doute, réph'qua sèchement Mustaplia , nul kessehgou de nos vrais croyants ne pourrait l'égaler; mais cette source est tarie , et le chien d'un isauri doit se montrer un vrai hustam pour le service de Votre Sublime Hautesse. Persuadé que Votre Grandeur aurait besoin de distraction, et que c'est le devoir de voire esclave de vous en procurer, lui qui ne brille que du reflet de votre éclat, dès avant-hier, du moment où le soleil s'est caché en rougissant de voir sa gloire éclipsée par celle de Votre Hautesse, j'ai ordonné des recherches exactes dans le monde entier, et j'ai découvert qu'il se trouve campé maintenant dans la caravane aux environs de la ville, un fameux kessehgou, se rendant à la Mecque pour honorer le tombeau de notre Prophète: je lui ai dépêché un messager fidèle pour le conduire en présence du nain Bashi, devant qui votre esclave et les millions d'hommes qu'il régit ne sont que poussière. Et Mustapha s'inclina profondément.
— Aferin, excellent! s'écria le pacha ; et quand sera-t-il ici ?
— Avant que le tube honoré dans ce moment
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de la pression des lèvres de Votre Hautesse ait laissé échapper toute l'essence de la plante parfumée qu'il va contenir,, les pantoufles du kessehgou seront déposées sur le seuil du palais.
— C'est bien, Mustapha. Esclave, continua le pacha en s'adressant au Grec qui se tenait debout les bras croisés et les genoux fixés sur la terre, le café et l'eau forte du giaour.
La pipe du pacha fut remplie, les deux tasses de café versées dans le gosier des deux musulmans, et les liqueurs interdites humées avec un double délice, provenant de la défense même.
— 11 y a sûrement là quelque méprise, Mustapha. Le Koran ne dit-il pas que tout ce qui est bon est destiné aux vrais croyants, et cette boisson n'est-elle pas bonne? Comment donc peut-elle être défendue? Pourquoi est-elle réservée aux giaours? Puissent eux et les tombeaux de leurs pères être un objet d'éternel opprobre!
— Amen ! répondit Mustapha en posant la coupe et poussant un profond soupir.
Mustapha avait calculé juste ; la pipe du pacha n'était pas finie , que l'arrivée du diseur de contes fut annoncée , et après une attente de quelques minutes, exigée par le décorum, et qui parut éternelle à l'impatient pacha , Mustapha frappa des mains et l'homme fut introduit.
— Kosh amedeid! vous êtes bien venu , dit le pacha au kessehgou.
C'était un individu d'environ trente ans, d'un extérieur gracieux et élégant.
— Je suis venu pour obéir à la volonté du pacha, dit l'étranger d'une voix pleine d'harmonie et en se baissant jusqu'à terre. Que demande SaHautesse de son esclave Menouni?
— Sa Hautesse demande une preuve de ton talent , et une occasion de faire éclater sa munificence.
— Faible atome, je devrais couvrir ma tête de cendre pour ne pas sentir mon âme s'élever au septième ciel par la condescendance de Votre Hautesse; cependant j'ai hâte d'exécuter ses ordres et de partir,, car un vœu au Prophète est un serment sacré; ainsi le dit le Koran.
— Ne pense pas à présent au Koran , bon Menouni; nous requérons un échantillon de ton savoir. Conte-moi une histoire.
— Ce sera pour moi un grand honneur. Ma face n'en sera-t-elle pas blanchie pour toute l'éternité? Votre esclave doit-il raconter les amours de Leilah et Majnoun?
—Non, non ! répondit le pacha ; raconte quelque chose qui m'intéresse.
— Alors, je dirai l'histoire de l'amant cicatrisé.
—Ceci s'annonce bien, Mustapha, observa le pacha.
— Qui peut égaler la perspicacité de votre Sublime Hautesse? répliqua Mustapha. Menouni , le pacha désire que vous commenciez.
— Votre esclave obéit. Votre Sublime Intelligence n'est que trop familière avec la géographie.
— Non pas que je sache. A-t-il jamais laissé ses pantoufles à notre seuil , Mustapha ?
— Je suppose, répondit Mustapha, qu'ayant parcouru le monde entier, il doit être venu ici. Poursuivez, Menouni, et ne faites plus de semblables questions. Par la vertu de ses fonctions , Sa Sublime Hautesse n'ignore rien.
— C'est vrai , dit le pacha en secouant la tête d'un air digne et satisfait.
— Si j'ai osé hasarder cette question , répondit Menouni , dont la voix était douce et argentine comme le soji de la flûte dans une silencieuse soirée d'été, c'est que j'ai cru une notion de cette science nécessaire pour concevoir parfaitement de quelles portions de l'univers mon conte a été transmis ; mais j'ai frotté mes lèvres de boue , et suis couvert de honte par une indiscrétion que je n'aurais pas commise, si le Sublime Sultan , lorsque j'eus l'honneur de lui raconter la même histoire , ne m'eût pas interrompu , parce qu'il n'était pas toul-à-fait convaincu que la partie du
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monde où elle se passa lui fût bien connue. Je vais maintenant commencer mon récit , qui se déroulera majestueux comme le pas du chameau, orgueilleux de traverser les déserts pour se rendre au tombeau de notre saint Prophète.
Xi'AMASffT CICATRISÉ.
Au nord-est de la vaste péninsule de l'Inde, il existe un royaume étendu et florissant, remarquable par la beauté du pays, la fertilité du sol et la salubrité du climat. Cet état est borné à l'orient par une contrée appelée Lusitanie, qui est située au nord vers la côte d'Islande, ainsi nommée par l'excessive chaleur de l'hiver. Au sud il est limité par une langue de terre dont le nom s'est échappé de mon souvenir, mais qui s'étend jusqu'aux mers qui sont sous la domination du grand kan de Tartarie. A l'ouest se trouve un autre royaume dont j'ai aussi oublié le nom , et au nord un autre encore qu'il m'est impossible de désigner. Après cette explication, il est à peine besoin de dire à votre Sublime Hautesse, dont la science est à celle du sage Lokman ce qu'est la graine comparée au melon d'eau, qu'il s'agit de l'ancien royaume de Souftra.
- — Menouni, vous avez tout-à-fait raison, observa le pacha: continuez.
— Il est heureux pour votre esclave d'être en
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présence d'une si profonde sagesse , poursuivit Menouni, car j'étais dans le doute. La splendeur de votre ombre avait troublé ma mémoire comme le passage de la caravane agite le jeune zèbre du désert.
Dans ce délicieux royaume ;, où l'on entend sans cesse léchant du rossignol amoureux de la rose, où les roses exhalent leurs parfums jusqu'à ce que l'atmosphère ne soitplus qu'un flacon de délices semblable à celui querespirent les vrais croyantslorsqu'ils approchent des portes du paradis, et sont ravis par les doux appels des hourisdela vallée dorée, vivait une belle princesse indienne , douée de mille charmes, et le sourire était un ordre d'être heureux pour tous ceux qui en étaient honorés; cependant, par des raisons (jue je dirai plus tard, elle avait vu dix-huit printemps, et était fiUeencore. Dans cette région, alors peuplée, par Allah ! d'inlidèles chargés de la féconder pour les vrais croyants et d'être leurs esclaves lorsqu'ilss'y établiraient, cequi arriva peuaprès les événements que je raconte, ce n'est pas l'usage des femmes de mener la vie voilée permise seulement à celles qui partagent les délices des adhérents au Koran; et , bien que ce fût avec une extrême modestie, elles laissaient, dans les grandes occasions, les regards du public s'arrêter sur leurs charmes, crime pour lequel il n'y a nul doute
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que, malgré leur beauté, leurs âmes, si elles en avaient, auront été damnées pour l'éternité. La cii'ilisation, ainsi que Menou l'a dit , doit s'étendre en long et en large avant que les autres nations soient assez policées pour imiter la splendeur, la sécurité et le bonheur de nos harem; et lorsque je ferai en outre observer à Votre Hautesse
— Continuez votre récit, bon Menouni, interrompit ftfustapha, SaHautesseaimepeu les observations.
—Non, par notre barbe! ajouta le pacha; c'est à vous de raconter l'histoire , et à nous de faire les remarques lorsqu'elle sera finie.
— Je suis en présence de la sagesse , dit Menouni qui s'inclina et poursuivit :
La belle Babe-bi-bobu, car tel était le nom de la princesse, qui signifiait dans la langue du pays « crème délicieuse, » fut laissée reine des Souffrarians par la mort de son père , dont le testament, ratifié par tous les grands de l'empire , lui ordonnait de se choisir un époux à l'âge de douze ans , ajoutant la condition expresse que le jeune homme préféré serait de la même caste que la princesse , et aurait la peau exempte de toute cicatrice ou tache. Aussi , lorsque , deux ans après la perte de son père , la charmante Babe-bi-bobu eut atteint l'âge fixé, des coureurs rapides à pied,
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et d'actifs messagers portés par les dromadaires les plus légers et les chevaux arabes de la race la plus pure, parcoururent en tous sens le royaume de SoulFra pour faire connaître les volontés du dernier roi. La nouvelle vola dans les états voisins, et de là dans le reste du monde ; nul ne l'ignorû. Mais dans l'empire où le choix devait se faire , toute la jeune noblesse était en fermentation, parce que chacun pouvait aspirer à cet honneur ; les castes inférieures s'agitaient par la raison contraire , et toutes les femmes , nobles ou non , prenaient part à l'agitation , parce que , — parce que...
— Parce qu'elles sont toujours ainsi , interrompit le pacha. Continuez, Menouni.
— Je rends grâce à Votre Sublime Hautesse de m'avoir tiré d'embarras; car quel est celui qui peut rendre raison de la conduite des femmes ?
Il suffira de dire que la contrée entière était dans un état de fermentation , provenant de l'espérance, du désespoir, de la jalousie, de l'envie, de la curiosité, de l'étonnement, du doute, et de beaucoup d'autres causes qu'il serait fastidieux de rénumérer.
Dès lepremier mot qu'il entendit, chaque jeune Soufîrarian suspendit sa mandoline à son cou et se dit qu'il serait Thomme privilégié. L'espoir prit possession de cet heureux pays , les roses
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doublèrent de prix ; l'essence fut altérée pour satisfaire au surplus des demandes^ et le rossignol presque adoré; mais tout cela ne pouvait pas durer. Le doute succéda à l'espérance , lorsque la réflexion leur démontra que sur trois millions d'éligibles, un seul individu pouvait être heureux. Quand les conseillers sont si nombreux, la décision se fait attendre , et il y eut tant d'assemblées, de débats, de discussions , de harangues , et une telle variété d'objections naissant de la grandeur de l'état, qu'à l'âge de dix-huit ans , le bel oiseau de paradis, encore solitaire, gazouillait son chant original dans la solitude des bosquets royaux.
— Mais pourquoi, interrompit le pacha, pourquoi ne pas la marier, quand il y a trois millions de jeunes gens prêts à l'épouser ? Je ne puis comprendre la cause de ces six années de retard.
— La cause, Très Sublime Hautesse, c'est que les grands de Souffra n'étaient pas doués de votre profonde sagesse ; s'ils l'eussent possédée, la belle Babe-bi-bobu n'eût pas langui si longtemps dans l'isolement. Tout ce retard provenait du doute. Ce n'est pas sans raison que le poète l'appelle le père du délai. Ce doute s'était élevé dansTesprit d'un des brahmines, qui, lorsqu'il ressentait une atteinte de ce genre de mal, examinait la matière sous toutes les faces, sans pouvoir s'arrêter à au-.
ciine; c'est ainsi qu'il mit en péril la conservation de la branche royale. Durant des années entières, on vit les aspirants au trône , et à une beauté plus que royale , errer aux alentours du palais, avec une mandoline sous le bras , et suivis d'un page portant un énorme rouleau de sonnets amoureux; cependant la belle princesse Babe-bi-bobu restait fdle.
— Je doute , s'écria le pacha avec impatience, si nous en arriverons jamais au doute , ou la princesse à un mari.
— Le doute va maintenant être déposé aux pieds de Votre Excellence ; il s'agissait de savoir si le sens exact de ces mots , sans cicatrices ou taches, comprenait ou non les signes, autrement dits grains de beauté. Le brahmine pensait que les signes sont des taches, et bon nombre de gens partageaient son avis, c'est-à-dire tous ceux dont la peau était entièrement nette ; tandis que ceux qui avaient reçu de la nature ces marques dislinctives , soutenaient que , bien loin d'être des taches, elles devaient être considérées comme un superflu de beauté accordé par le ciel à ses favoris. La discussion s'échauffa, et la belle princesse ne se mariait pas. Cette grande question fut à la fin portée aux muftis ; ces sages la pesèrent , la tournèrent, la soumirent à toutes les opérations mathématiques; discutèrent à jeun et l'estomac
plein ; rêvèrent , dormirent , s'éveillèrent avec elle, l'analysèrent, la critiquèrent , écrivirent vingt-quatre volumes pour, et vingt-quatre contre ; le tout eut pour seule conclusion , que des signes sont des signes : et la princesse Babe-bi-bobu resta fille.
La question fut prise alors par les derviches et les fakirs sous le point de vue religieux ; ils se séparèrent en deux corps, et débattirent cette importante difificulté à l'ombre d'un bananier, dans une discussion qui dura dix-huit mois, laps de temps qui ne permit pas à la moitié de ces saints personnages d'exprimer leur opinion. Fatigués de paroles, ils en vinrent aux actions , lancèrent les uns sur les autres de mutuelles excommunications , et finirent par avoir recours à l'empalement, comme moyen de conviction. Plus d'un mille périrent de chaque côté, et la belle princesse Babe-bi-bobu resta fille.
Les collèges et les universités du royaume s'emparèrent du sujet , le disséquèrent métaphysiquement , et après avoir irrévocablement perdu dans la lutte vingt-deux millions d'arguments subtils, la question resta aussi intacte que jamais , et la belle princesse toujours fille.
Mais ce n'est pas tout , la nation entière prit enfin part à la querelle; elle se divisa en factions violentes et acharnées , qui séparèrent les villes
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des villes, les habitants des habitants, les maisons des maisons, les familles des familles, le mari de la femme, le père du fils , le frère de la sœur, et parfois, lorsqu'il y avait doute des deux côtés , un homme de lui-même. Toute la nation courut aux armes, se distinguant sous les noms de signisles et antisignistes ; quatre cents émeutes et quatre guerres civiles en furent le résultat ; le plus fâcheux était le célibat de la princesse. Votre Sublime Hautesse conviendra que c'était une qiieslion fort délicate.
— Quelle est votre opinion, Mustapha? demanda le pacha.
— S'il est permis à votre esclave de parler, il dira qu'il était absurde de changer ainsi une taupinière en montagne.
— Vous avez raison, Mustapha, cette princesse ne se mariera jamais; continuez, bon Menouni.
— J'observerai à Votre Sublime Hautesse que les signistesélaient le parti le pi us fort et le plus courageux. Noncontents déporter les marques naturelles, ils imprimaient sur leur figure des signes de diverses couleurs, et les adhérents les plus obstinés semblaient être sous l'influence de quelque maladie cutanée. On remarqua aussi la singulière circonstance que nul signiste ne changea de drapeau, tandis qu'après le bain bon nombre d'antisignisles apostasiérent honteusement. Le désastre
était général, l'anarchie et la confusion au comble, lorsque la question fut heureusement résolue par l'observation judicieuse d'un petit esclave d'environ douze ans, qui était fouetté régulièrement chaque soir par son maître sur un soupçon de signisme, et chaque matin par sa maîtresse, sur un second soupçon d'antisignisme. Le pauvre enfant dit tout bas à l'un de ses camarades que les signes étaient deslachesounon^ suivant la manière de penser des gens; que pour lui il n'avait pas d'opinion sur cet objet. L'espionnage avait acquis alors un tel degré d'exactitude, qu'un mot glissé à l'oreille s'entendait à la distance d'un mille; ceux-ci furent donc répétés; l'idée parut neuve, sans doute parce qu'elle était neutre, lorsque la neutralité était loin de tous les esprits. On s'en occupa; elle fut jugée merveilleuse, se répandit avec la rapidité du feu follet à travers les faubourgs^ les cités, franchit le seuil du palais, pénétra enfin dans le sanctuaire du divan, qui prononça qu'elle était une inspiration de la divinité, et rendit aussitôt un édit solennel où l'on posait comme un des points les pi us importants et les pi us positifs de la croyance so utfrariane, que les signes nesontpas des cicatrices, mais seulement des taches lorsqu'on les regarde comme tels. Chacun loua la sagesse du décret; il fut lu et adopté à l'égal d'un article de foi; les villes et les campagnes se félicitèrent, les parents se serrèrent la main; chose encore plus étrange! les
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maris et les femmes se réconcilièreni. — Et ce qui était encore mille fois préférable, la belle princesse Babe-bi-bobu entrevit enfin la possibilité d'être mariée bientôt.
Cet heureux édit , par lequel il était évident que ceux qui croyaient qu'un signe était une tache avaient raison , et que ceux qui ne le croyaient pas n'avaient pas tort, remit tout dans l'ordre accoutumé ; la capitale se remplit d'aspirants , l'air imprégné d'essence de roses gémit sous les sons de la mandoline. Qui pourrait essayer de décrire la magnificence du palais et la splendeur de la salle où siégeait la princesse pour recevoir les hommages de rex(|uise fleur des Souffrarians? Douces, molles, insinuantes, étaient les notes gazouillées par les asparas ou chanteuses, dont les voix mélodieuses, s' élevant et s'abaissant tour à tour, guidaient les pas des danseuses qui, voltigeant gracieuses et légères , semblaient réclamer une partie de l'admiration due seulement à l'être incomparable qui brûlait et languissait sur son trône d'éméraude. La princesse avait passé trois jours dans ce salon de délices , ennuyée , excédée du concours des jeunes gens de Souftra qui se prosternaient à ses pieds et se retiraient. La quatrième aurore brillait, et nul ne pouvait dire qu'un geste , un soupir , un regard eut exprimé l'ombre d'une préférence. Les jeunes
nobles désespérés murmuraient entre eux 5 plus d'un pied frappa la terre avec une impatience peu convenable , et pins d'une moustache fut nattée avec indignation ; les habitants de la capitale blâmaient l'impétuosité de la jeunesse , qui , à vrai dire, si elle n'était pas déloyale, était peu galante, et , ce qu'il y a de pis , dénotait de l'indifférence pour la prospérité des citoyens sur lesquels chacun d'eux aspirait à régner, car ils devaient être persuadés que l'incertitude qui retenait la multitude des prétendants était pour les citadins une source de richesses, et ils ajoutaient avec raison qu'une princesse qui avait été forcée d'attendre six ans pour la solution des doutes d'autrui, avait le droit incontestable d'attendre un nombre égal de jours pour la satisfaction des siens. Le matin du quatrième jour , la belle Babe-bi-bobu se replaça sur ses coussins dorés, les jambes croisées, et ses petits pieds cachés sous les plis de son caleçon flottant de satin azuré; on crut remarquer plus de vivacité dans ses regards et plus d'éclat à son teint que les jours précédents, mais la foule passa encore inaperçue. L'impatience gagna jusqu'aux savants brahmines, qui se tenaient debout et immobiles de chaque côté du trône. Ils prirent pour sujet d'entretien l'inconstance du sexe, la difficulté de le soumettre à la raison; ils citèrent à voix basse les sages dictons et les proverbes