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de Ferdistan et d'autres, sur les caprices des femmes et l'instabilité de leur nature; leurs remarques devenaient plus amères à mesure que leurs jambes souffraient davantage d'une position perpendiculaire trop prolongée. Pauvres vieux insensés ! la belle princesse n'avait-elle pas fait l'abandon de sa propre volonté durant six années, pendant lesquelles les doutes et les discussions de ces vénérables personnages aux cerveaux épais avaient entraîné toute la nation dans la controverse des signistes et antisignistes !
Il était environ une heure après midi quand la belle Babe-bi-bobu, se relevant tout-à-coup^ frappa l'une contre l'autre ses jolies petites mains, et faisant signe à sa suite, sortit avec grâce de la salle d'audience. Grande fut la surprise, et ce qui l'augmentait encore, c'est qu'au moment du départ de la princesse, le fils unique du brahmine, qui avait le premier soulevé la question, et qui était le chef du parti antisigniste , était prosterné aux pieds du trône, le front touchant le sol, il est vrai, mais le sein gonflé d'ambition et d'espoir.
La princesse courut se réfugier sous un bosquet d'orangers, au fond des jardins du palais, et s'y assit hors d'haleine. Elle choisit quelquesunes des fleurs éparses autour d'elle, et les jeta à son serviteur et à son musicien favori, Acota.
A MILLE ET UNE QUEUES. bi
Qui, dans le royaume entier de Souffra, aurait pu tirer de la mandoline des sons plus doux! et cependant quel est celui, qui non seulement à Souffra^ mais dans le monde entier, aurait frappé des notes aussi discordantes que le faisait alors Acota? et cela, aux oreilles de la belle Babe-bibobu, qui, loin d'en être mécontente, paraissait approuver la violence désordonnée qui menaçait de rompre non seulement les cordes de l'instrument, mais lès tympans des assistants, qui ne tardèrent pas à s'enfuir, laissant la belle princesse jouir seule de ces sons discordants, et soupçonnant peu qu'ils étaient créés afin que l'harmonie de leurs âmes ne fût pas troublée par la présence d'autrui, et que la voix mélodieuse d' Acota serait pour elle une ample compensation de la fausseté de ses accords.
Sur un signe de la princesse, Acota s'assit, et se mit à jouer, si l'on peut appeler ainsi les secousses violentes qu'il donnait à l'instrument, en tirant de chaque corde des sons si aigres, que les jeunes suivantes de la princesse se bouchèrent les oreilles en plaignant la belle Babe-bi-bobu d'avoir si mauvais goût.
— Ah ! Acota, dit la princesse en versant sur lui toute la tendresse de ses grands yeux, combien je suis excédée d'être assise sur ce coussin, et de voir cette succession de fats et de fous se prosterner devant moi! de plus, je suis suffoquée par
leurs parfums. Frappez votre mandoline encore plus fort, bien-aimé de mon âme; plus encore, que je sois enfin délivrée de cette foule importune.
Sur ce, Acota saisit sa mandoline, et fit retentir l'air d'une telle confusion de fausses notes, d'un si odieux charivari, que tous les oiseaux à cent toises de distance s'envolèrent en criant, et que le vieux chambellan, que la princesse trouvait toujours trop près d'elle, et qui lui-même s'en trouvait toujours trop loin, s'écria, tandis que ses dents claquaient : — Yab-yab-baba senna, que sa mère soit maudite, et sa mandoline par-dessus le marché ! Puis il s'éloigna aussi vite que son embonpoint le lui permit. Les fidèles damoiseisqui entouraient la princesse ne pouvaient plus rester ni assis ni debout; — ils souffraient le martyre, toutes leurs dents étaient ébranlées; et enfin lorsque Acota, par un dernier effort, rompit toutes les cordes, ils oublièrent toutes les règles du décorum, et s'enfuirent chacun de leur côté, laissant la princesse et Acota seuls.
— Bien-aimé de mon âme ! dit la princesse, j'ai à la fin inventé un plan qui assurera notre bonheur ! Ils causèrent alors à voix basse, mais sans se regarder pour ne pas éveiller les soupçons du chambellan. Acota écouta durant quelques ins-
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tanls les doux accents de la princesse; puis relevant sa mandoline brisée, et faisant un profond salut en l'honneur du vieux Argus, il se retira.
Durant ce temps, le bruit s'était répandu qu'un examen public de tous les candidats aurait lieu au soleil couchant, sur les bords du fleuve rapide qui arrose une prairie spacieuse aux environs de la ville, afin de rejeter tous ceux qu'une cicatrice ou tache empêcherait d'être compris dans le sens exact du testament du feu roi. Douze vieux fakirs et vingt-quatre mollahs, armés de lunettes, furent choisis pour examinateurs. On prévoyait que la cérémonie ayant un caractère religieux, toutes les femmes de Souftra , remarquables par leur piété, ne manqueraient pas d'y assister, — et tout le monde était empressé qu'on commençât l'examen. C'était plaisir de voir trotter et galoper les jeunes rayaks Souflrarians, qui s'attendaient à être examinés; et un étranger aurait cru qu'une peste soudaine avait envahi la ville en voyant les myriades d'habitants qui se précipitaient hors des portes et couraient vers la rivière : mais à la surprise du peuple, presque tous les rayaks, dès qu'ils étaient à cheval, prenaient une direction opposée; les uns déclaraient qu ils étaient certainement sans tache ni cicatrice -aucune, mais qu'ils ne pouvaient consentir à exposer leurs personnes à la vue de tant de milliers d'individus; d'autres
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affirmaient qu'ils s'en allaient à cause des marques laissées par d'honorables blessures reçues dans les combats. Jusqu'à celte soirée mémorable , les Souffrarians ne s'étaient pas douté de combien de modestie et de gloire ils avaient le droit de s'enorgueillir sur leur terre favorisée; plusieurs regrettaient, en suivant de l'œil la ligne interminable de jeunes braves qui s'éloignaient, que le testament du feu roi eût fait, de cicatrices reçues au champ de bataille, un obstacle à l'avancement; mais ils étaient réprimandés par des brahmines, qui leur disaient qu'il y avait un saint mystère caché sous cette volonté du vieux roi.
— Par la barbe du Prophète, on est bien longtemps à trouver un mari pour votre princesse, Menouni^ observa le pacha en bâillant.
— Votre Sublime Hautesse ne peut s'en étonner, en réfléchissant aux conditions du testament.
L'examen était on ne peut plus rigide , et une légère coupure suffisait pour exclure un jeune homme ; une élevure était considérée comme une tache , — et celui qu'une sangsue avait piqué pour lui sauver la vie , n'avait plus de chance d'obtenir la princesse.
— Dites-moi, je vous prie, si un barbier lui avait coupé la peau en le rasant , était-ce considéré comme une cîcatricel
— 11 n'y a pas le naoindre doute , Sublime Ilautesse.
— Alors , ces fakirs , ces mollahs avec leurs lunettes, et ces brahmines étaient une troupe de fous. N'est-ce pas vrai , Mustapha ?
— La sagesse de Votre Hautesse est semblable à ce qui découle d'un pot de miel , répondit Mustapha.
— Vous savez aussi bien que moi, Mustapha, qu'il est presque impossible de ne pas tirer du sang, s'il se trouve un bouton , ou si le rasoir est mauvais; mais, cependant, continuez, Menouni, et , s'il est possible , mariez cette belle princesse.
Deux heures environ avant le coucher du soleil, la belle Babe-bi-bobu , la crème délicieuse, entra dan sla salle d'audience, plus parée encore que la première fois, et vit avec surprise que de tant de milliers déjeunes nobles, il n'en restait pas cinquante qui pussent prétendre à sa main et au trône. Au milieu d'eux, non plus sous l'humble habit d'un musicien, mais portant le costume de sa haute caste, paraissait le fier Acota; si ses joyaux n'égalaient pas la beauté de ceux qui l'entouraient, l'éclat de ses yeux compensait la différence. Près d' Acota se tenait Mezrimbi , le fils du chef des brahmines , et le seul qu'on pût comparer à Acota pour les agréments personnels mais son caractère était connu; il était orgueil-
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leux , despote et cruel. La belle Babe-bi-bobu le craignait, car il y avait une clause dans le testament de son père qui disait qu'au cas où l'objet du premier choix de la princesse serait frappé d'exclusion par un accident imprévu , le chef des brahmines aurait le droit de choisir pour la princesse, et sa décision serait également inviolable. Les beaux yeux de la princesse s'arrêtèrent d'abord sur les traits de Mezrimbi, et elle trembla; mais le maintien calme et ferme d'Acota la rassura; elle s'assit et parla ainsi aux jeunes nobles rassemblés : — Fidèles et nobles rayaks, ne m'accusez pas d'un manque de modestie, si la gracieuse timidité de la vierge est remplacée par le langage qui convient à la reine. Lorsque tous semblent posséder tant de mérites , comment puis-je prononcer une décision qui les repousse tous, un seul excepté ? Souffrez que je laisse plutôt à l'immortel Yishnou le soin de décider quel est le plus digne de régner sur notre royaume de Soufi'ra. Que lui-même vous inspire ; j'ai placé une fleur sur ce cœur qui bientôt appellera l'un de vous son maître. Nommez la fleur , et que le premier qui dira son nom soit proclamé le roi légitime de Souffra. Prenez vos instruments , nobles rayaks ; et, guidés par leurs accords harmonieux, dites le nom de la fleur cachée sur laquelle repose mon choix. Ainsi , le destin décidera la question , et nul ne pourra dire que son mérite a été dédaigné.
En finissant de parler^ la belle princesse laissa tomber son voile , et garda le silence. Un torrent d'applaudissements fut suivi du son confus produit par l'accord des mandolines ; parfois chacun se grattait le front ou le turban , pour se rappeler tout ce qu'Hafiz a jamais écrit, ou pour s'aider dans le travail de l'improvisation. Le temps s'écoulait, et aucun des jeunes rayaks ne semblait disposé à commencer.
Enfin, l'un d'eux s'avança et nomma la rose dans un couplet emprunté. D'un signe gracieux, la princesse le congédia ; et , plein d'impatience , il brisa sa mandoline en quittant la salle. Us continuèrent ainsi l'un après l'autre à épuiser la nomenclature des fleurs, puis à s'éloigner désespérés. Ces beaux Souffrarians, rangés devant la princesse , forts de leurs espérances , et baignés du soleil de sa présence, ne pouvaient-ils pas se comparer eux-mêmes aux plus belles fleurs? L'espoir détruit, n'était-ce pas encore les mômes plantes , qui , séparées de leurs tiges languissantes sous les rayons d'un astre maintenant trop puissant, ou chargées d'une rosée de larmes, allaient au loin mourir inaperçues? Il n'en restait qu'un faible nombre quand Mezrimbi , qui se croyait sûr d'avoir deviné juste, et à qui la physionomie d'Acota , empreinte d'une impatiente indifférence, faisait supposer qu'il avait rencontré la même idée , et
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qu'il pourrait être devancé par lui , s'avança tenant sa mandoline. Mezrimbi passait pour l'un des poètes de Souffra ; au fait, il avait tous les talents, mais pas une vertu. Se posant avec grâce, il chanta les paroles suivantes :
Que fait le tendre rossignol? hélas ! nous le savons, il chante son amour dans le silence des nuits, et ne dit jamais le nom de celle qu'il adore.
Les fleurs ne sont-elles pas le langage de l'amour? et n'est-ce pas sur l'épine que le rossignol se repose, alors qu'il exhale ses notes plaintives.
Tire de ion sein la douce fleur de mai qui s'y trouve cachée, emblème de ton amour, et de la douce peine qu'il a causée.
Lorsque Mezrimbi eut fini les deux premières stances, la belle princesse frémit de crainte qu'il n'eût découvert son secret, et ce fut avec une sensation d'agonie qu'elle prêta l'oreille au dernier; un transport de joie lui succéda en voyant que le but était manqué. Elle agita la main avec impatience, et Mezrimbi, tout aussi impatiemment, quitta la salle.
Acola fit alors un pas en avant , et, après un prélude dont l'harmonie étonna tous ceux qui entouraient la reine et qui n'avaient nulle idée qu'il
pût jouer dans le ton, il chanta d'une voix claire et mélodieuse les vers suivants :
Sur tes joues brillantes de fraîcheur la rose s'épanouil, Ion haleine est le parfum de ses bocages, ton sein a la blancheur des lys, tes paroles mêmes paraissent des fleurs.
Mais le lys , la rose et les fleurs , qu'on voit éclore dans les jardins de Tlnde, trouvent la mort sur ce cœur où il serait si doux de se reposer.
La fleur cueillie sur l'ortie est renfermée dans ion beau sein; née au milieu des épines, elle ne cause cependant aucune douleur : c'est le bonheur trouvé au milieu du poison.
Acota se tut; la belle princesse tremblante se leva lentement, et prenant dans son sein le bourgeon de l'ortie, elle le remit aux mains de l'heureux Acota, en disant avec un profond accent de piété : —C'est la volonté du ciel.
— Mais comment est-il possible qu'Acota ait découvert que la princesse avait une oriie dans son sein ? interrompit le pacha; nul homme ne l'avait deviné. Je ne puis concevoir cela, et vous, Mustapha?
— Votre Sublime Hautesse a raison, personne n'eût deviné une chose semblable, répliqua Mus-
tapha; il n'y a qu'une manière de l'expliquer, c'est que la princesse lui aura fait part de son projet, lorsqu'ils étaient seuls dans le jardin royal.
— C'est très juste, Mustapha; — enfin qu'Allah en soit béni ! la princesse est mariée.
— J'implore le pardon de Votre Sublime Hautesse, mais la belleprincesse n'est pas encore mariée, dit Menouni; l'histoire n'est pas finie.
— Walleh el Nebi! s'écria le pacha. Par Dieu et son Prophète ne sera-t-elle jamais mariée?
— Elle le sera, Votre Sublime Hautesse, mais pas encore à présent. Dois-je continuer?
— Oui, Menouni , et plus vite vous irez, mieux ce sera.
— Au milieu des cris de Vive Acota^ le roi légitime de Souffra...
— Légitime, dites-moi , bon- Menouni, que signifie ce mot ?
— Légitime^ Sublime Hautesse, veutdirequ'un roi et ses descendants sont choisis par Allah pour régner sur un peuple.
—C'est bien; mais je ne vois pas qu'Allah eût beaucoup à se mêler du choix d'Acota.
— Ni du choix d'aucun autre prince, je suppose. Sublime Hautesse; mais le peuple est habitué à le croire, et c'est tout ce qu'il faut. Allah n'intervient que dans le choix de ceux qui gou-
vernent les vrais croyants ; le sultan est le vicegérant du Prophète sur la terre; — et guidé par Mahomet il donne la vertu et la sagesse, aussi bien que le kalaah à ses pachas.
— Très vrai, dit le pacha, le sultan est inspiré par Allah; et, ajouta-t-il tout bas à Mustapha, quelques centaines de bourses par-dessus le niar-^ ché. Menouni, vous pouvez poursuivre.
— Au milieu des cris de vive Acota, roi légitime de Souffra, les grands du royaume le conduisirent au trône, où il reçut les hommages de toute l'assemblée. Les nobles et les mollahs convinrent entre eux que le mariage serait célébré le lendemain. La séance fut levée, et chacun alla se préparera la cérémonie prochaine.
Qui pourrait exprimer la jalousie , l'envie et l'indignation qui fermentaient dans le sein de Mezrimbi et de son père, le chef des brahmines? Us se virent, se parlèrent, et la trame fut ourdie. Acota n'était pas encore roi , bien qu'il fût proclamé ; — il ne l'était pas jusqu'à son mariage avec la belle Babe-bi-bobu , la crème délicieuse; et s'il lui arrivait d'être cicatrisé ou marqué avant la solennité du lendemain, ce serait alors le brahmine, qui, suivant la volonté du feu roi, choisirait son successeur; et qui pouvait-il choisir si ce n'est son propre fils?
— Mon père, dit le jeune Mezrimbi, dont la belle
figure était bouleversée par les plus viles passions de Jehanuni, voici mon plan : j'ai des muets disposés à exécuter tous mes ordres , et un acide corrosif et brûlant, qui pénétrera profondément la chair de l'orgueilleux Acota. Je sais qu'il ne quittera pas le jardin du palais. Je connais même le bosquet où il a courtisé et obtenu la belle princesse. Mandons les muets en notre présence, expliquons-leur nos désirs, et , au lever du soleil, le trône de Souffra appartiendra à la race de Mezrimbi.Ne sommes-nous pas du sang le plus pur de la plaine, tandis qu' Acota n'est qu'un rayak des montagnes?
Le chef des brahmines agréa la proposition de son fds. Les muets parurent : ces noires et hideuses créatures, privées d'une portion de leurs organes, s'inclinèrent humblement , et suivirent leur maître , qui , avec le chef des brahmines , prit une route détournée pour s'introduire dans l'enceinte du parc royal. D'un pas lent et soupçonneux, ils se dirigèrent vers le bosquet, où, ainsi que Mezrimbi l'avait prévu, Acota attendait sa chère princesse. Par bonheur, un serpent réveillé en sursaut et sifflant de colère, fit faire au vieux brahmine une exclamation qui tira Acota de sa délicieuse rêverie. A travers le feuillage, il aperçut et reconnut Mezrimbi, son père et les muets. Convaincu qu'il se tramait un complot contre lui, il
se cacha sous les buissons de roses, et y resta couché sur le sol ; mais dans son empressement il oublia son manteau et sa mandoline. Mezrimbi entra dans le bosquet, et expliqua par signes aux muets ce qu'il désirait d'eux; il leur montra le manteau et la mandoline pour désigner l'objet de sa colère, et il leur remit la fiole d'acide corrosif. A leur tour , ils firent entendre qu'ils l'avaient compris, et la troupe se sépara : le chef des brahmines retourna chez lui, les muets se glissèrent sous un buisson pour guetter la venue d'Acota, et Mezrimbi se retira au fond de la grotte attendant avec impatience l'issue du complot. Acota, parfaitement instruit de ce qui se préparait, rit dans sa barbe et remercia Allah de cette heureuse découverte; il rampa sur ses mains et ses genoux de façon à ne pas être aperçu, et se retourna se cacher avec son manteau et sa mandoline, épiant aussi les mouvements des autres.
C'est ainsi qu'ils restèrent tous sur le qui vive jusqu'à ce que le soleil disparût derrière les collines bleues qui séparent le royaume de SoufPra de cet autre empire, dont ma perfide mémoire a osé oublier le nom en présence de votre Sublime Hautesse. Mezrimbi était le seul qui ne se tînt pas immobile; il se promenait de long en large, agité par l'anxiété de l'espoir et de la crainte; enfin il s'arrêta, et fatigué par la lutte de ses pro-
près sentiments, il s'assit au pied d'un arbre, juste auprès de l'endroit où Acota était caché. Le rossignol faisait alors entendre sa douce mélodie, et propice aux amants il continua jusqu'à ce que Mezrimbi^ qui l'avait écouté et qui avait senti ses violentes passions se calmer sous l'influence de ces doux accents, s'endormit profondément. Acota s'en aperçut et s'approchant doucement , il posa le manteau sur lui, et prenant sa mandoline il en lira un son qu'il savait ne pas devoir échapper aux oreilles attentives des muets, quoique trop faible pour éveiller Mezrimbi. Le calcul d' Acota était bon , une minute après il vit les muets, rampants sous les massifs, comme le tigre qui a senti sa proie; lui resta caché sous le feuillage ; ils s'approchèrent, semblables à des fantômes noctures, et virent Mezrimbi dormant avec le manteau d' Acota et la mandoline, que celui-ci avait laissée à ses côtés , après avoir fait vibrer une des cordes. C'en fut assez; le visage de Mezrimbi fut couvert de l'acide corrosif avant même que ses yeux ne se rouvrissent ; ses cris furent étouffés dans un châle, et persuadés qu'ils avaient obéi aux ordres de leur maître , les muets s'en allèrent rendre compte du succèsde la mission, prenant néanmoins la précaution de lier les pieds et les mains de Mezrimbi , afin qu'il ne pût pas retourner chez lui pour réclamer le secours qui lui était
si nécessaire. Sortis du jardin , ils firent entendre au chef des bralimines que l'opération avait réussi, et qu'ils avaient laissé Acola dans le bois. Par réflexion, le vieux Mezrimbi jugea convenable de s'emparer de la personne d'Acota, afin de pouvoir le faire paraître au moment requis, le jour suivant. En conséquence il ordonna aux muets d'aller chercher Acota, de l'amener chez lui et de le garder avec soin , de peur qu'il ne s'échappât. Dès que les muets s'éloignèrent, Acota sortit de sa cachette, et vint auprès de l'infortuné que la douleur faisait gémir , mais dont la tête était enveloppée de façon à cacher ^es traits. Acota avait d'abord eu la pensée d'insulter son perfide ennemi , mais son bon cœur l'en empêcha. Une autre idée lui vint alors à l'esprit ; il prit le manteau de Mezrimbi et y substitua le sien , il échangea de même les turbans et les cimeterres, puis le quittant il s'en retourna chez lui. Peu d'instants après, les muets revinrent, chargèrent sur leurs épaules le malheureux Mezrimbi , et l'emportèrent au logis du chef des brahmines, qui, après avoir ordonné qu'on l'enfermât dans un pavillon , fit ses prières et se mit au lit.
Le soleil se leva et inonda de ses rayons la terre souffrariane ; des milliers d'habitants s'étaient levés avant lui pour se préparer au jour trois fois heureux qui devait leur donner un roi, et
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dans lequel la belle princesse Babe-bi-bobu , la crème délicieuse, devait cesser aussi de rester fille. Les taffetas et les satins de la Chine , les châles et lesécharpes de cachemire, les joyaux, l'or , les diamants, — des chevaux, des chameaux et des éléphants, couvraient la plaine et la cité de Soufîra ; tout était joie, jubilation et félicité, car la belle princesse Babe-bi-bobu se mariaitaujourd'hui.
— Plût au ciel qu'elle le fût, observa le pacha avec impatience.
— Avec la permission de votre Sublime Hautesse, elle le sera bientôt.
On proclama de très bonne heure que la princesse allait prendre elle-même un époux de la haute caste des Souffrarians , et que tous ceux qui s'y intéressaient devaient se rendreau palais pourassister à la cérémonie. Comme elle intéressait tout Souffra, — tout Souffra y fut. Le soleil touchait au zénith , et regardait presque avec envie le joyeux spectacle qui se passait au-dessous de lui, tout en faisant fermenter les cervelles du bon peuple de Souffra , dont les têtes pavaient une surface de dix milles carrés, lorsque la belle princesse Babe-bi-bobu fit son entrée dans la salle d'audience , accompagnée de ses filles d'honneur et des grands du royaume qui étaient les exécuteurs du testament de son père. A leur tête mar-
chait le chef des brahmines, cherchant avec anxiété dans la foule son fils Mezrimbi, qu'il n'avait pas vu le matin. Il ajDerçut enfin sa riche parure, son manteau , son turban et le cimeterre éclatant de diamants; mais le fin tissu du cachemire voilait son visage, elle vieux brahmine sourit de l'ingénieuse idée qu'avait eue son fils d'envelopper sa belle figure de la même manière que celle de son rival , le cicatrisé Acota. Mille trompettes d'airain, appuyées par la décharge de deux mille pièces d'artillerie, ordonnèrent alors le silence ; un espace de dix milles carrés rempH de peuple répéta le commandement en poussant de grands cris. — A la fin le silence obéit à l'ordre, et le vol d'une mouche eût pu s'entendre. Le chef des brahmines se leva^, et après avoir prononcé une prière spontanée , convenable à la solennité et à l'importance de la scène, il lut le testament du feu roi. — Puis commentant la controverse Signiste, il expliqua comment un article de la foi Souffrariane, qu'il fallait croire sous peine d'hérésie et de pal, était maintenant que les signes ne sont pas des cicatrices, mais seulement des taches lorsqu'on les considère comme tels. — Le choix de la princesse , continua le savant brahmine, n'a cependant pas été fait; elle a laissé au hasard ce qui devait émaner de sa libre volonté , et cela sans consulter les ministres de notre sainte
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religion ; mon cœur m'a dit avant-hier qu'une telle marche était peu régulière , et contraire , non seulement à la volonté du roi, mais à celle du ciel; et j'ai médité longuement sur ce sujet , après avoir prié neuf fois. —Un songe m'a visité durant mon sommeil , et j'ai entendu une Voix dire que lesconditionsdutestamentseraientremplies.comment expliquer cette réponse d'en-haut? Je l'ignore. Peut-être le jeune homme qui a donné la fleur est-il aussi l'objet du choix de la princesse.
— C'est cela même, dit la princesse, de sa voix douce et mélodieuse, et ainsi le testament de mon père sera exécuté.
— Où donc alors est l'heureux rajah? dit le chef des brahmines; qu'il paraisse!
Babe-bi-bobu, qui, aussi bien que le reste des assistants, avait en vain cherché Acota , et qui s'étonnait de ne pas l'apercevoir, fut encore plus surprise lorsqu'elle le vit, ainsi qu'elle le croyait, s'avancer soutenu par les quatre muets noirs, avec la figure couverte d'un châle.
— Voici, dit le chef des brahmines, le jeune homme favorisé, l'heureux Acota : ôtez le châle^ et conduisez-le à la princesse.
Les muets obéirent, et, à l'horreur de Babe-bibobu, Acota parut, du moins elle le pensait, avec le visage tellement cicatrisé et brûlé, que ses traits n'étaient pas reconnaissables. Elle se précipita
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de son Irone, poussa un cri sauvage, qu'on dit avoir été entendu aux extrémités des dix mille carrés occupés par la population, et s'évanouit entre les bras de ses femmes.
— Nous reconnaissons ses vêtements, très nobles seigneurs, reprit le chef des brahmines , mais comment pourrions-nous reconnaître dans cet objet le jeune homme sans cicatrices ni taches? C'est la volonté du ciel, poursuivit le vieux brahmine en faisant une profonde et pieuse inclination, et tous les autres seigneurs répondirent avec la même démonstration de piété.
— C'est la volonté du ciel, je dis, continua le chef des brahmines, que ceci doit provenir de ce que la princesse n'a pas choisi, ainsi que l'ordonnait le testament de son père, et qu'elle a abandonné au hasard ce qui devait être décidé par son plein et libre vouloir. Ne voit-on pas ici la main^ ledoigtde la Providence? ajouta-t-il en se tournant vers les grandsdu royaume? ettouss'inclinèrentet déclarèrent que la main et le doigt de la Providence étaient manifestes, tandis que les muets, qui savaient que c'étaient leurs mains et leurs doigts qui avaient agi, riaient, autant qu'ils le pouvaient, avec le reste de leur langue. Et maintenant, reprit le chef des brahmines, nous devons obéir au testament du feu roi, qui statue expressément que s'il survient quehpie accident après le choix
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de la princesse, c'est moi, le chef de notre sainte religion, qui choisirai son époux. En vertu de la puissance qui m'est confiée, j'appelle au trône mon fils Mezrimbi. — Rendez hommage à Mezrimbi, le futur roi des Souffrarians.
Acota, masqué jusqu'aux yeux^ et vêtu des habits de Mezrimbi, s'avança; le chef des brahmines et toute l'assemblée, en obéissance à ses ordres, se prosterna aux pieds d' Acota, le front dans la poussière. Acota saisit ce moment pour laisser tomber le châle, et quand ils se relevèrent, ils le virent près du trône resplendissant de beauté et d'orgueil. A sa vue, le chef des brahmines poussa un cri qui, non seulement l'emporta sur celui de la belle princesse Babe-bi-bobu, mais qui eut le pouvoir de la rappeler à la vie et au souvenir.
Tous les assistants jetèrent une exclamation de surprise en contemplant Acota sous les vêtements de Mezrimbi.
— Qui donc est là? demanda le chef des brahmines à son fils, portant le costume d'Acola.
— Je suis, s'écria son fils, accablé de douleur et de honte, je suis, —j'étais Mezrimbi.
— Nobles seigneurs, dit Acota d'une voix élevée, le chef des brahmines l'a déjà attesté, et voire assenliment l'a confirmé; vous voyez en ceci le
doigt du ciel qui punit toujours l'hypocrisie, la cruauté et l'injustice.
Le chef des brahmines tomba en convulsions et on l'emporta avec son malheureux fils Mezrimbi.
Durant ce temps, la belle princesse Babe-bi-bobu avait repris ses sens et était dans les brasd'Acota qui, après l'avoir remise aux soins de ses femmes adressa à l'assemblée un discours si éloquent, si beau et si admirable, qu'on l'écrivit en lettres à' or commelenec plus uUrà du langage soufîrarian; il leur expliqua les criminelles tentatives de Mezrimbi pour contrecarrer les décrets du ciel, et de quelle manière il était tombé dans les pièges qu'il avait tendus aux autres. Quand il eut fini, tous le saluèrent comme leur roi, et la population qui couvrait un espace de dix milles carrés cria : Vive, vive à jamais le roi Acota et sa belle princesse Babe-bi-bobu, la crème délicieuse!
Quelle langue pourrait essayer de décrire la magnifique procession qui eut lieu dans la soirée? qui pourrait exprimer la noble fierté du roi Acota, ou l'éclat des yeux de la belle princesse Babe-bibobu ?Dois-je dire comment les rossignols chantèrent jusqu'à la mort?dois-je
— Non, je vous en prie, interrompit le pacha, dites-nous une seule chose, la belle Babe-bi-bobu se maria-t-elle enfin?
— Elle le fut ce même soir. Sublime Hautesse.
—Allah soit loué! répondit le pacha; Mustapha, faites connaître à Menouni ce que vaut l'honneur de raconter une histoire à un pacha, lors même qu'elle est un peu longue; je pensais que la princesse ne se marierait jamais. Sur ce, le pacha se leva et passa dans son harem.