‹ Le pacha à mille et une queuesChapitre 5 sur 22 · chapitre: IV · texte numérisé non relu

chapitre: IV

Le jour suivant, le pacha présidait le divan suivant sa coutume, et Mustapha, placé à ses côtés, prêtait l'oreille aux discours de divers individus qui s'adressaient à lui dans l'attitude la plus respectueuse. Ils pouvaient toujours compter sur un accueil gracieux, car le sujet de l'entretien était d'engager le visir à s'intéresser en leur faveur lorsque leur cause serait discutée devant le pacha, qui était toujours guidé par l'avis que Mus-

A MILLE ET UiNE QUEUES. 89

tapha murmurait à voix basse. Ce Mustapha avait le cœur sensible ; il n'était pas ingrat, et si quelqu'un avait un bon procédé pour lui, il ne l'oubliait jamais; il en résultait que l'insinuation qu'une bourse de tant de sequins serait déposée aux pieds du visir, si la cause qu'on allait entendre était jugée suivant les désirs du suppliant, décidait toujours Mustapha 51 se prononcer pour lui, et l'opinion de Mustapha s'accordait constamment avec celle du pacha, parce que celui-ci avait (ou qu'il était supposé avoir) la moitié delà somme promise. — Le proverbe, dit-il, est vrai, vous serez juste, avant d'être généreux, mais les arguments de Mustapha, quand il proposa pour la première fois au pacha celte méthode d'alimenter le trésor royal, furent si excellents que nous voulons les transmettre à la postérité. En premier lieu, dit Mustapha, il est évident que dans toutes ces causes le plaignant et le défendant sont deux fripons. 2° Il est impossible de croire une seule de leurs paroles. 3° En exerçant toute la capacité que le ciel vous a accordée, vous pouvez aussi bien aller à gauche qu'à droite, â" S'il arrive qu'un homme soit puni à tort par notre décision, ce châtiment est toujours mérité par ses autres méfaits. 5" Comme la seule chose digne d'estime en eux est leur richesse, en décidant pour celui qui donne le plus, vous prononcez en faveur de

l'homme le plus respectable. 6" Nous devons nous montrer reconnaissants du bien reçu, et en agissant ainsi, nous pratiquons une vertu fortement recommandée par le Koran. 7° Nous rendons service aux deux parties par une prompte décision, car une sentence contraire vaut encore mieux qu'un procès. Enfin, pour conclure, nous avons besoin d'argent.

Ce jour-là une cause allait être entendue, et quoique de puissants motifs eussent déjà décidé le verdict, cependant, ■pro forma, on interrogeait les témoins des deux côtés. L'un d'eux, à qui l'on demandait s'il avait vu le fait de ses propres yeux réponditqu'il l'avait vu sans doute, mais qu'il éprouvait des doutes sur le fond de l'affaire; puisqu'il doutait si les doutesétaient fondés.

— Des doutes, nul doute ; qu'est-ce que tout ceci ? dit d'un ton sévère Mustapha qui gardait toujours les apparences de la justice , est-ce vrai ou non?

— Je raconte rarement un fait, ainsi qu'on l'appelle, sans ressentir une demi-douzaine de doutes à son sujet, répliqua l'homme; c'est pourquoi je ne veux faire aucune assertion sans la réserve d'un doute.

— Répondez-moi franchement, reprit le visir, ou bien l'exécuteur et les bambous auront sous peu affaire à vous. Avez-vous vu payer l'argent?

A yULLK ET UNE QUEUES. 91

— Je crois , autant que je puis croire quelque chose en ce monde, que j'ai vu donner l'argent; mais je doute de la somme; je doute du métal, et j'ai encore d'autres doutes; avec la permission de Votre Hautesse, je suis un homme malheureux, je me trouve depuis ma naissance sous l'influence du doute, et c'est devenu une infirmité qui , je n'en doute pas, finira avec mon existence. Cependant j'ai déjà douté si...

—Que dit l'insensé? qu'est tout ceci sinon rien? donnons-lui une certitude.

Le pacha donna le signal , l'exécuteur parut; l'homme fut étendu à terre, et reçut cinquante coups de bambou. On s'arrêta sur un signe du pacha, qui dit :

—A présent, par notre barbe, n'est-ce pas un fait que vous avez reçu la bastonnade? s'il vous reste quelque doute, nous continuerons.

— Le fait est au-dessus d'un doute, répondit l'homme en se prosternant; mais pardonnez-moi, Sublime Hautesse, si je persiste à assurer que je ne puis reconnaître la vérité d'un fait, lorsqu'il n'est pas accompagné de preuves aussi incontestables que celles mises en œuvre par votre sagesse. Si Votre Hautesse connaissait l'histoire de ma vie, elle conviendrait que mes doutes ne sont pas. sans motifs.

92 L1-: l'AciiA

— L'histoire de sa vie! Mustapha, nous aurons un récit.

— Une autre cinquantaine de coups sous les pieds dissiperait tous ses doutes , Sublime Hautesse, répliqua Mustapha.

— Oui; mais son histoire^ que deviendrait-elle? Non, non, qu'on le garde jusqu'à ce soir, et nous verrons alors comment il se justifiera.

Mustapha donna ses ordres suivant le désir du pacha ; et le soir, dès qu'ils eurent allumé leurs pipes, l'homme fut introduit, et reçut en considération de l'enflure de ses pieds, la permission de s'asseoir, afin qu'il fût plus à son aise pour raconter son histoire, ce qu'il fit en ces termes :

HISTOIRE D'HUDUSI.

Très sublime pacha , permettez-moi d'observer d'abord que, si j'ai dernièrement soutenu ma propre opinion, je ne suis pas assez intolérant pour ne pas accorder la même licence aux autres : je ne prétends pas dire qu'il n'existe pas de faits en ce monde, et je ne blâme pas non plus ceux qui croient en eux. J'ai entendu parler aussi de dragons volants, de griffons, et d'autres animaux merveilleux. Mais sûrement il est bien suflisant pour moi ou pour tout autre, de croire à leur existence, lorsque nous aurons eu le bonheur de

les voir; de même je consens à croire un fait, lorsqu'il est complètement dégagé des brouillards du doute; mais, jusqu'à présent, je puis certifier que j'ai rarement rencontré un fait que les doutes n'escortassent pas, etchaqueannée ajoute à ma croyance sur l'extrême rareté de ceux qui existent réellement. Le doute s'est tellement identifié en moi, qu'il m'arrive quelquefois de ne pas vouloir admettre comme fait que j'existe. Je crois que c'est le cas, mais je sens que je n'ai nul droit de l'affirmer avant de savoir ce qu'est la mort, et d'avoir fait une comparaison qui puisse me conduire à une juste conclusion.

Mon nom est Hudusi;, j'ai peu à dire de mes parents; mon père assurait qu'il était le plus brave des janissaires ; à l'entendre , Rustan n'était pas digne de lui être comparé. Il parlait sans cesse du nombre des batailles où il s'était trouvé, et des blessures qu'il avait reçues en se jetant au milieu des périls; mais comme mon père se baignait souvent avec moi, etquela seule cicatrice que j'aie jamais pu apercevoir était placée sur son dos , lorsqu'il vantait sa bravoure , je doutais du fait.

Ma mère me chérissait, répétait que j'étais l'image de mon père, le doux gage de leur affection, une bénédiction envoyéedu cielsur leur mariage. Mais comme le nez de mon père était aquilin et

94 LL l'ACIIA

le mien comprimé, ou aqiiilin renversé; sa bouche grande et la mienne petite; ses yeux rouges et à fleur de tête et les miens avançants; de plus, comme ma mère était fort belle , et qu'elle avait l'habitude d'aller souvent dans la grotte d'un saint homme fort renommé, auquel je ressemblais beaucoup; il m'arrivait ^ quand il était question de la paternité du janissaire , de douter du fait.

Un vieux mollah m'apprit à lire, à écrire et à répéter des vers du Koran. — J'étais aussi avancé que ses autres écoliers, mais il me détestait pour des motifs que je n'ai jamais sus, et il me jetait le gant perpétuellement, déclarant que j'étais un réprouvé, un mécréant , un fis de Jehanum , et que je serais empalé avant d'être beaucoup plus âgé; mais me voici parvenu à quarante-cinq ans sans une égratignure, et Votre Hautesse conviendra que lorsqu'il chantait tout ceci à mes oreilles, j'avais raison de douter du fait.

Lorsque je fus grand, mon père voulut me placer dans le corps des janissaires, afin que je devinsse un lion furieux semblable à lui. Mes remontrances ne furent pas écoutées; il sollicita, je fus accepté , et je reçus au bras la marque qui faisait de moi un janissaire. Je mis l'uniforme, et fis le fanfaron avec plusieurs autres jeunes gens de ma connaissance , qui, à les entendre, étaient

prêts à manger leurs ennemis tout vifs, et qui frisaient leurs moustaches en preuve de la vérité de l'assertion. On nous envoya soumettre un pacha rebelle. Nous fondîmes sur ses troupes avec un cri capable d'effrayer le diable, si le diable pouvait connaître la peur; ils tinrent ferme; voyant qu'ils ne voulaient pas lâcher prise^ nous prîmes la fuite, laissant les moins sages être taillés en pièces. Après cela , lorsqu'un de mes camarades vantait sa valeur, ou que mon père assurait qu'il serait bientôt élevé au rang de spahi, et que j'étais un jeune VwncesiU, je doutais du fait.

Le pacha résista beaucoup plus longtempsqu'on ne s'y attendait, assez en vérité pour causer quelque effroi dans la capitale. De nouvelles troupes furent dépêchées pour le subjuguer, et le succès n'accompagnant pas nos efforts, le visir se trouva, suivant la coutume, dans la désagréable nécessité de se séparer de sa tête , qu'on demanda parce que nous avions tourné le dos. A la vérité, ce fut pour nous obliger que le sultan consentit à se priver des services d'un homme fort habile; car nous entourâmes le palais en jurant qu'il était la cause de nos défaites; mais en considérant notre conduite sur le champ de bataille. Votre Haulesse conviendra qu'il y avait des motifs pour douter du fait.

Nous marchâmes de nouveau contre ce pacha ré-

96 LE PACIÎA

volté , qui, assis sur les remparts de sa citadelle, payait trente sequins par chaque tête de janissaires que lui apportaient ses soldats ; j'ai peur qu'il n'ait dépensé de cette façon une forte somme d'argent. Nous tombâmes dans une embuscade , et une moitié du corps auquel mon père appartenait fut taillée en pièces avant qu'il pût recevoiraucun secours; enfin l'ennemi se retira. Je cherchai mon père, et je le trouvai expirant; comme parle passé, il avait récusa blessure dumauvaiscôté, une lance l'ayant transpercé entre les deux épaules. — Vous direz combien je suis mort en brave , dit-il, et vous assurerez à votre mère que j'ai été en paradis. Bien que je promisse de m'acquitter du message , la connaissance intime que j'avais du caractère de mon honorable père en qualité de voleur, menteur et poltron, me fit beaucoup douter de ces faits.

Afin que Votre Hautesse puisse comprendre comment il m'arriva de rester seul et en vie sur le champ de bataille, je dois l'informer que j'ai hérité d'une portion considérable de l'esprit courageux de mon père, et que, n'aimant pas le bruit de coups de pistolet en face, je m'étais jeté par terre , préférant être foulé aux pieds plutôt que de me mêler de ce qui se passait dans la région supérieure.

— Par l'épée du Prophète! voici un fait ; vous étiez un très grand poltron , observa le pacha

— Parmi tons mes doutes, Sublime Hautesse , il s'en trouva certainement quelques-uns sur ma bravoure.

— Par la barbe du pacha ! je n'ai nul doute à ce sujet, s'écria Mustapha.

— Sanschercher à défendre mon courage, puis-je observer à Votre Hautesse qu'il m'était parfaitement indifférent lequel serait victorieux du sultan ou du pacha ; et que je me souciais peu de recevoir de rudes meurtrissures, sans aucune chance de mettre quelques sequins en poche. Je n'ai jemais entendu parler d'aucun homme, tant brave qu'il pût être, qui se battît pour l'amour de se battre ou pour son amusement ; nous essayons tous en ce monde à gagner de l'argent, et c'est, je crois, le mobile secret de toutes nos actions.

— Est-ce vrai , Mustapha? demanda le pacha.

— Avec la permission de votre Sublime Hautesse , si ce n'est pas la vérité , il s'en faut de peu. Continuez, Hudusi.

L'idéeque j'aioséexprimeren présence de votre Sublime Hautesse se présenta à moi lorsque j'étais assis au milieu des morts et des mourants, et je pensais combien les soldats du pacha étaient mieux traités que ceux de notre Sublime Sultan, qui n'avaient rien à recevoir que de cruelles blessures, tandis que les troupes du pacha touchaient trente sequins j)ar tête de janissaires; et une idée ame-

Page 1