‹ Le pacha à mille et une queuesChapitre 7 sur 22 · CHAPITRE \f · texte numérisé non relu

CHAPITRE \f

Le lendemain matin , le pacha et le visir , après avoir terminé les aflaires du divan , et la tête fatiguée encore des doutes d'Hudusi , ou des moyens qu'il avait pris pour les éloigner, prêtèrent l'oreille à la continuation du récit , sans être toutefois dans une très bonne disposition d'esprit.

—J'ai entendu remarquer, continua Hudusi, que la possession soudaine de l'or rend un homme brave prudent, et celui qui n'est pas brave plus poltron qu'auparavant. Il est certain que pour moi la chose se passa ainsi 5 mes cinq cents pièces d'or produisirent un tel effet , que tout ce qui avait

Tapparence de la valeur s'échappait par le bout de mes doigts. Je réfléchis encore , et le résultat fut la résolution de ne plus prendre aucune part à l'affaire^ et de priver le sultan et le pacha du secours de mon bras. Une sortie devait avoir lieu cette nuit, et grâce à ma réputation de bravoure, j'étais un de ceux qui commandaient. Je relevai mes moustaches, je jurai de ne pas laisser un janissaire en vie , et brandissant mon cimeterre , je marchai à la tête de ma troupe , puis , faisant usage de mesjambes, j'arrivai sain et sauf chez ma mère en deux jours de marche. Dès que j'entrai , je déchirai mon turban et répandis de la poussière sur ma tête en l'honneur de la mémoire de mon père, puis je m'assis à terre. Ma mère m'embrassa,-— nous étions seuls.

—Et votre père? est-ce pour lui que nous devons pleurer?

—Oui, répliquai-je , il était un lion et il est en paradis.

Ma mère se mit à gémir , puis s'arrêtant toulà-coup, elle dit :— Mais, Hudusi, il n'est pas utile de s'arracher les cheveux et déchirer de bons vêtements pour rien , êtes-vous sûr que votre père soit mort?

—Tout-à-fait sûr, répondis-je, jel'ai vu à terre.

—Mais il pouvait n'être que blessé ! répliqua ma mère.

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— Non, ma chère mère, abandonnez tout espoir, car j'ai vu son corps séparé de sa tête ?

— Êtes vous certain que c'est son corps que vousavez vu sans tête?

— Très certain , chère mère , car j'ai été témoin de cette cruelle opération.

— S'il en est ainsi , reprit ma mère , il ne peut jamais revenir; cela est évident. Allah acbar, — Dieu est grand. Alors il faut pleurer. Et ma mère courut dans la rue en criant, sanglottant, arrachant ses cheveux et ses habits de manière à attirer les regards et la compassion de tous ses voisins qui lui demandèrent le motif de sa douleur. Ah ! Wahi, la tête de ma maison n'est plus! s écria-t-elle ; mon cœur est tout amertume , mon âme est desséchée , mon sang est tourné en eau. Ah! Wahi! ah! Wahi! et elle continua à verser des larmes et à s'arracher les cheveux refusant toute consolation. Ses voisins vinrent à son secours; ils lui parlèrent, tâchèrent de calmer la violence de son désespoir et finirent par y parvenir. Us déclarèrent tous que c'était une perte , immense , mais qu'un vrai croyant allait au ciel ; — tous s'accordèrent à dire que nulle femme ne pouvait avoir une conduite plus exemplaire et montrer plus d'afl'eclion pour son mari. Je gardai le silence, mais je dois avouer que l'entretien

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que nous avions eu ensemble et la quantité de pileau qu'elle dévora le soir à son souper me firent douter du fait.

Je ne restai pas long-temps au logis ; le devoir m'obligeait sans doute d'instruire ma mère de la mort de mon père, maisil fallaitaussi paraître retouner à mon corps. Quant à cela, j'avais résolu de n'en rien faire ; je réfléchis qu'une vie paisible et douce convenait mieux à mon caractère, et je me décidai à entrer dans une société religieuse. Avant de quitter le toit de ma mère , je lui donnai trente sequins, ce qui excita d'autant plus sa gratitude, qu'elle se trouvait alors fort gênée.— Ah! s'écriat-elle tout en enveloppant soigneusement l'argent dans un chiffon , si vous aviez pu seulement apporter avec vous la tête de votre pauvre père , Hudusi! —J'aurais pu lui répondre qu'elle venait de recevoir juste le prix de la vente; mais je pensai qu'il était aussi bien de ne rien dire à ce sujet, je l'embrassai donc et je partis.

Des espèces de derviches avaient établi leur résidence à environ sept milles du village que ma mère habitait, et comme ils ne restaient jamais longtemps à la même place, je me hâtai d'aller les joindre. En arrivant je demandai à parler à leur chef; et s'imaginant que j'étais venu réclamer des prières pour obtenir quelque faveur du ciel, je fus admis.

— Khoda shefa midhed! — le secours vient de Dieu , dit le vieillard. Que désires-tu , mon fils? Khost Ameded, — vous êtes le bien venu.

Je répondis qu'un sentiment de piété me faisait désirer d'entrer dans leur société, et que je désirais y être reçu.

— Tu ne sais pas ce que lu demandes, mon fils; notre vie est pénible, c'est une vie de pénitence,, de mortification et de prières ; — des herbes et de l'eau, voilà notre nourriture; la nuit notre sommeil est interrompu , et nous ne savons où poser nos têtes. Va , galia bibi , mon ami , va en paix.

— Mais, mon père, répliquai-je (car pour dire la vérité à Votre Hautesse , malgré les assertions du vieillard sur l'austérité de leur vie , je doutai beaucoup du fait), je suis préparé à tout ceci , et même à plus si c'est nécessaire. J'ai apporté ma petite fortune, et je contribuerai au bien-être de votre sainte communauté; ne me refusez pas, je vous prie. Je m'aperçus que les yeux du vieillard s'animaient à la simple mention de l'or, el je tirai de ma sacoche vingt-cinq sequins que j'avais séparés des autres avec l'intention de les lui offrir. Voici, saint père, continuai-je , l'offrande que je voulais faire.

— Darik allah! — que Dieu soit loué! s'écria le derviche, de nous avoir envoyé un vrai croyant. L'offrande est acceptée, toutefois il ne faut pas t'at-

tendre à être admis encore aux austérités de notre ordre. J'ai ici plusieurs disciples qui portent l'habit, et qui ne sont pas cependant aussi réguliers que de bons derviches doivent l'être; mais il y a un temps pour toutes choses , et lorsque le penchant qui les entraîne au mal se calmera , ils deviendront (insliallah , Dieu le veuille) , plus saints et plus dévots. — Vous êtes reçu.

Et le vieux derviche avança la main pour recevoir les sequins , qu'il saisit avec avidité et cacha sous sa robe.

— Ali , dit-il à des l'un religieux qui s'était tenu à l'écart durant mon audience, ce jeune homme : —Quel est votre nom ?—Hudusi.— est admis dans notre communauté. Emmène-le, donne-lui le costume de l'ordre , et avant qu'il soit initié à nos mystères , fais-lui prêter le serment du silence, Murakas, bon Hudusi, vous êtes congédié.

Mon guide me conduisit, par un étroit passage, à une porte à laquelle il frappa ; on ouvrit et je traversai une cour où j'aperçus plusieurs derviches étendus par terre dans différentes postures; leur respiration était lourde , et ils paraissaient insensibles.

— Ceux-ci , dit mon conducteur sont de saints personnages favorisés par Allah ; vous les voyez dans une extase ; durant cet état , le Prophète les visite , et leur permet de pénétrer dans le

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septième ciel et de voir les gloires préparées pour les vrais croyants. Mais comme il était évident qu'ils étaient sous l'influence de l'ivresse la plus complète^ je doutai beaucoup du fait.

Je reçus l'habit de la confrérie, je prêtai le serment du secret , et je fus introduit parmi mes compagnons, (|ui n'étaient rien autresqu'une réunion de créatures dissolues, se livrant à tous les vices, riant de toutes les vertus, et vivant dans l'oisiveté au moyen des contributions levées par eux sur le peuple, qui croyait fermement à leur prétendue sainteté. Leur chef, le vieux derviche à la barbe blanche, était le seul qui ne se livrât pas àladébauche; il avaitsurvécuauxpassionsdu jeune âge, et les avait remplacées par le vice de la vieillesse, — un amour de l'argent qui était insatiable. J'avoue que la compagnie et le genre de vie me convenaient mieux que les veilles, l'abstinence et la prière constante dont le vieillard m'avait menacé lorsque j'avais demandé à être reçu ; je ne tardai pas à devenir un habile hypocrite, et je gagnai l'afléction de mes confrères.

J'ai oublié de faire observer à votre Sublime Ilaulesse, que la secte dont je faisais partie était alors désignée sous le nom de âerslches hurleurs j toute notre religion consistait à hurler , à l'imitation des chacals ou des hyènes , de toutes nos forces , j usqu'au moment où nous tombions dans des con-

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vulsions réelles ou feintes. Mon cri passait pour le plus elfrayant et le plus surnaturel qu'on eût jamais entendu, et comme de raison^ ma sainteté s'accrut en proportion. Nous étions en roule pour Scutari , lieu ordinaire de notre résidence , et nous logions de côté et d'autre durant le voyage , seulement pour plumer les âmes pieuses. Moins de dix jours après ma réception , ils se remirenten marche, et après une semaine de courses très profitables , ils traversèrent Constantinople , passèrent le Bosphore, et regagnèrent leur domicile. Nous fûmes reçus avec grande joie par les habitants, de qui le vieux chef et plusieurs autres de notre troupe étaient bien connus.

— Yotre Sublime Hautesse doit savoir que les derviches sont non seulement consultés parles vrais croyants^ maisdeviennentsonvent leurs banquiers, et sont chargés de garder leur argent. Mon vieux chef(dontle nom, que déjà j'aurais dû dire, était Yhe-Bibi) avait ainsi entre les mains des sommes considérables aux différentes personnes de sa connaissance: mais l'avarice le porlantà prêtera de gros intérêlsles dépôlsreçus^ ilétaitfort difficile de les retirer lorsqu'on le désirait, quoiqu'ilsfussent toujours religieusement rendus. Aprèsquelquesmois deséjour àScutari,jemetrouvaidansune haute faveur, grâce au sonétrangequi sortait de mon gosier, et à la durée de mes convulsions. Mais durant ces

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états, que l'habitude rendit bientôt spasmodiques, et qui se prolongeaient presque jusqu'à l'extinction des fonctions vitales, l'esprit conservait toute son activité, et je restai plongé dans un océan de doutes fort pénibles. Ainsi épuisé, je doutais de tout ; je doutais si mes convulsions étaient réelles ou imaginaires ; jedoutaissi j'étaisendormi ou éveillé ; je doutais si j'étais en extase, ou dans un autre monde, ou mort, ou...

— Ami Hudusi , interrompit Mustapha , nous demandons les faits de votre histoire, et non pas vos doutes. N'ai-jepas raison. Sublime Hautesse? Qu'est-ce que tout cela sinon du vent? — rien.

— Vous avez raison, répliqua le pacha.

— Il me semblait parfois que je prenais possession d'un fait, mais il glissait entre mes doigts, comme la queue d'une anguille.

— Fais-nous connaître les faits qui ne t'ont pas échappé, ami; et que les brouillards du doute s'éclipsent devant la splendeur du pacha, reprit Mustapha.

— Je me chauffais un jour à la chaleur du soleil, près de la tombe d'un vrai croyant, lorsqu'une vieille femme s'approcha de moi : — Vous êtes bien venue, dis-je.

— Votre humeur est-elle bonne? dit-elle.

— Elle est bonne, répondis-je.

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Elle s'assit prés de moi, et au bout d'un quart d'heure elle reprit :

— Dieu est grand.

— Et Mahomet est son prophète, répliquai-je. Au nom d'Allah, que désirez-vous?

— Où donc est le saint homme? j'ai de l'argent à lui confier. Ne puis-je pas le voir?

— Il est en prière, — mais qu'importe^ ne suisje pas un de ses frères? ne dois-je pas veiller lorsqu'il prie. — Inshallah , — par le bon plaisir de Dieu, nous ne sommes qu'un. Donnez-moi le sac.

— Le voici, dit-elle en tirant l'argent, sept cents sequins, la dot de ma fille 5 mais il y a des hommes méchants qui volent , et de bons auxquels on peut se confier. N'est-ce pas bien dit?

— Très bien dit, répliquai-je, et Dieu est grand.

— Vous trouverez le compte exact, dit-elle; vérifiez-le.

Je comptai les sequinS;, et je les remis dans le sac de peau de chèvre. — Tout est bien, dis-je; laissez-moi à présent, femme, il faut que je me relire.

La vieille me quitta en remerciant Allah que son magot fût en sûreté; mais de certaines idées (|ui me trottaient par l'esprit me faisaient douter du fait; je m'assis, la cervelle encombrée de dou-

les. Je cloutais si la vieille femme avait acquis cet argent honnêtement, et si je devais le donner au chef des derviches. Je doutais si je pouvais le garder, ou si je m'exposais à quelque malheur. J'avais aussi mes doutes.

— Je n'ai pas le moindre doute, interrompit Mustapha, que vous ne l'ayez gardé pour vous. Dites, — n'est-ce pas ainsi ?

— Il est vrai que mes doutes se résolurent en ce fait. Je calculai en moi-même que sept cents sequins ajoutés à quatre cents que je possédais encore, dureraient quelque temps, et que j'étais fatigué de la vie d'un derviche hurleur. En conséquence, je poussai un longhurlement final, afin de faire connaître à mon ancien que j'étais présent, et sur-le-champ je devins absent. Je courus au bazar, et achetant à l'un une veste, à l'autre un châle, à celui-ci un turban, je me débarrassai de mon costume religieux, et après avoir pris un bain et passé quelques minutes entre les mains d'un barbier, on pouvait me comparer au papillon sorti de sa noire chrysalide; et nul n'eût reconnu le dégoûtant derviche dans le jeune Turc élégant. J'allai à Constantinople , où je menai joyeuse vie, en dépensant mon argent; mais je trouvai qu'une fois en rapport avec le monde, il est nécessaire non seulement d'avoir un yalagham, mais de posséder aussi le courage de s'en servir; et, dans

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plusieurs querelles qu'amena mon usage trop fréquent de l'eau (le giaour^ j'éprouvai constamment que si ma voix était celle du lion, mon cœur était celui de l'agneau; et le doigt du mépris ne fut que trop souvent levé en ma présence. Un soir que je m'échappais d'un café après avoir tiré mon poignard, sans avoir le courage de faire face à mon adversaire, celui-ci m'asséna un coup qui fendit mon turban, et pénétra fort avant dans ma tête. Je m'enfuis à travers les rues , poussé par les ailes de la crainte, et enfin je me heurtai contre un objet inconnu; je le renversai, et nous roulâmes ensemble dans la poussière. Revenu à moi, et m'apercevant que j'avais affaire à quelque chose d'animé, j'imaginai, dans l'excès de ma frayeur, que c'était Satan lui-même; mais si ce n'était pas le diable en personne, c'était du moins un de ses fds, — un mécréant, un giaour, un vil chien ; en un mot, c'était un médecin français, — si renommé dans l'art de guérir, qu'on disait qu'il s'entendait avec le diable.

— L'ahnelbe shitan! maudit soit le diable, dit Mustapha en retirant la pipe de sa bouche et crachant.

— Wallah thaib ! c'est bien dit, répliqua le pacha.

J'étais si persuadé que ce n'était rien de ce monde, qu'aussitôt que je me retrouvai sur mes

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jambes, je le frappai avec mon yatagham, bien convaincu qu'il disparaîtra en une flamme de feu au toucher d'un vrai croyant; mais au contraire, il se releva aussi, para le coup que je lui portai avec une grosse canne à pomme d'or, et m'en appliqua ensuite un tel coup sur la tête, que retombai je derechef, tout-à-fait sans connaissance. Quand je repris mes sens, j'étais sur une natte, dans un hangar, et mon adversaire s'occupait à me panser : — Ce n'est rien, dit-il en bandant ma tête; mais je souffrais tant, et la perte du sang m'avait tellement affaibli, qu'en dépit de son assertion je doutais du fait. Dois-je décrire ce fils de Jehanum? et si je le fais, Votre Haulesse doutera-t-elle du fait? maudite soit ma tête si je mens! Il était moins qu'un homme, car il n'avait pas de barbe, il ne portait pas de turban, mais un morceau de filet, couvert avec la chevelure d'autres hommes qui ne sont plus, et qu'il asperge chaque matin avec de la fleur de farine, pour nourrir son cerveau. Il a autour du cou une bande de mousseline aussi serrée que la corde d'un arc, afin de préserver sa tête d'être abattue par quelques vrais et pieux croyants lorsqu'il va dans les rues. Son habit était de la couleur de l'enfer, noir et fermé étroitement sur sa poitrine; cependant il doit avoir été un homme d'importance dans son propre pays, car il était évidemment un pacha à deux

queues, ces marques dislinctives pendent derrière lui. C'était un terrible personnage à voir de près, il ne craignait rien ; il allait dans les maisons des pestiférés, — il touchait ceux qu'Allah avait visités avec la peste, — il s'approchait du lit, et le malade se levait et marchait. Il combattait avec le destin, et nul ne pouvait dire quel serait son sort tant que le docteur n'avait pas parlé. Il tient dans sa main la clef des portes de la région de la mort, et, qu'ajouterai-je encore? il dit : Vis, et le croyant est guéri; il dit : Meurs, et les houris le reçoivent dans le paradis.

— Unyesedi! un adorateur du diable, s'écria Mustapha.

— Que sa tombe et celle de son père soient éternellement souillées! répondit le pacha.

Je restai une quinzaine entre les mains d'Hakim avant d'être assez bien pour sortir, et quand j'eus réfléchi, je doutai s'il ne serait pas plus sage d'embrasser une profession plus paisible. Le docteur qui parlait bien notre langue me dit un jour : — Tu es plus propre à guérir les blessures qu'à en faire : tu m'aideras , car celui qui est à présent avec moi ne veut pas rester. J'y consentis, et prenant un costume moins belliqueux, je passai plusieurs mois avec le médecin français, voyageant sans cesse et restant rarement longtemps dans le même lieu; il suivait les maladies au lieu de lesfuir, et je

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doutais sijàforcede tenir compagnieaiix mourants, je ne finirais pas par mourir moi-même, si bien que je résolus de le quitter à la première occasion favorable. Il m'avait déjà enseigné plusieurs choses merveilleuses : — que le sang est nécessaire à la vie, et que sans air un homme meurt, — qu'une poudre blanche guérit les fièvres, et que des gouttes noires arrêtent la dyssenterie. Nous arrivâmes enfin dans cette ville; et l'autre jour, tandis que je broyais la drogue de la réflexion dans le mortier de la patience, le docteur me dit de prendre ses lancettes et de le suivre; je cheminai à travers les rues derrière le savant Hakim, jusqu'à une maison d'humble apparence, située dans un quartier écarté de la grande ville sur laquelle Votre Ifautesse règne par la justice. Une vieille femme, tout en pleurs, nous conduisit près du lit où gisait une créature dont les formes égalaient en beauté celles d'une houri. La vieille pria le docteur de lui tâter le pouls à travers le rideau, mais il lui rit au nez (car elle n'en avait pas), il prit sans cérémonie une main si petite et si délicate qu'elle semblait destinée à nourrir le prophète lui-même, près du trône de l'ange Gabriel, avec l'immortel pilau, préparé pour les vrais croyants. Son visage était couvert, et le Français désira qu'on écartât le voile. La vieille femme s'v refusa, et il tourna les talons, laissant

la malade livrée aux assauts de la mort. La tendresse de la vieille pour sa (ille l'emporta sur ses scrupules religieux, et elle consentit qu'elle parût sans voileaux regards d'un infidèle. J'étaisen extase devant ses charmes, je l'aurais volontiersdemandée pour femme, mais le Français demanda seulement à voir sa langue ; l'ayant regardée , il se détourna avec autant d'indifférence que s'il se fût agi d'un chien mourant, me dit de lui bander le bras, et tira plein un bassin de son sang doré, puis il remit une poudre blanche à la vieille femme en lui promettant de revenir. Je tendis alors la main pour recevoir l'or, mais rien ne vint.

—Nous sommes pauvres, cria la vieille femme au docteur , mais Dieu est grand.

—Je n'ai pas besoin de votre argent , bonne femme, répliqua-t-il; je guérirai votre fille. Il s'approcha du lit et adressa des paroles de consolation à la malade , lui disant de prendre courage et que tout irait bien. La jeune fille répondit avec une voix plus douce que celle du rossignol , qu'elle n'avait à lui offrir en retour que des remercîmenls, et ses prières au Très-Haut. — Oui, dit la vieille femme en élevant la voix , un misérable coquin de derviche hurleur m'a volé à Scutari tout ce que j'avais pour vivre et la dot de ma fille, sept cents sequins dans un sac de peau de chèvre! et alors

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elle se mit à maudire : Puissent les chiens de la cité poursuivre de leurs hurlements sa décrépite figure! — Quel torrent de malédictions! elle maudit mon père et ma mère ; elle maudit leurs tombes ; elle jeta de la cendre sur mes frères et mes sœurs et cracha sur la génération entière, elle m'envoya à Schanum et dans tous les lieux les plus infects ; c'était horrible d'entendre maudire ainsi ! Je baissai mon turban sur mes yeux ahn qu'elle ne pût me reconnaître 5 et couvrant mon visage avec une veste pour ne pas être souillé de la pluie de malédictions qu'elle me lançait comme un nuagede poussière, je m'assis attendant que la tempête se calmât. Par malheur , en levant ma veste , j'exposai aux regards de la vieille sorcière le maudit sac de peau de chèvre qui pendait à ma ceinture et contenait non seulement son argent , mais le reste du mien.

— Mashallah ! que les voies de Dieu sont merveilleuses! s'écria la vieille enragée. Et s'élançant telle qu'une tigresse, elle arracha le sac de peau de ma ceinture. L'ayant mis en sûreté, elle appliqua ses dix ongles sur mon visage que j'avais si malheureusement couvert d'abord et découvert ensuite. Que dirai-je de plus ? les voisins arrivèrent ; on me traîna devant le cadi avec la vieille femme et le médecin français ; on m'enleva l'argent et le sac; je fus congédié par le docteur. C'était mon destin,

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et j'ai dit mon histoire ; votre esclave peut-il se retirer?

— Non, répliqua le pacha, par notre barbe, nous devons examiner cela, Mustapha ; dis , Hudusi^ quelle fut la décision du cadi? nos oreilles sont ouvertes.

— Le cadi prononça l'arrêt suivant : Que j'avais volé l'argent, qu'ainsi je serais puni parla bastonnade ; que vu que la vieille femme déclarait que le sac contenait sept cents sequins et qu'il s'en trouvait plus de onze cents, l'argent ne pouvait pas lui appartenir; en conséquence, il le gardait jusqu'à ce qu'il pût découvrir le vrai propriétaire. Le docteur paya >cinquante sequins d'amende pour avoir regardé une femme turque, et cinquante déplus pour lui avoir découvert l'épaule. La fille entra dans le harem du cadi, parce qu'elle avait perdu sa dot, et la vieille femme fut renvoyée vaquer à ses affaires. Tous les assistants déclarèrent que la sentence était la sagesse même; mais pour ma part je doutais beaucoup du fait.

— Mustapha , dit le pacha , envoyez chercher le cadi , le docteur français , la vieille femme , la fille et le sac de peau de chèvre ; nous devons reviser l'affaire.

Les officiers partirent, et en moins d'une heure, durant laquelle le pacha et son visir fumèrent en

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silence, le cadi et les autres personnages parurent.

— Puisse l'ombre de Votre Hautesse ne jamais diminuer dit le cadi en entrant.

— Mobaret î soyez heureux , répliqua le pacha. Qu'ai-je appris , cadi ? il y a un sac de peau de chèvre et uneiille qui ont été soustraits à notre justice. Ces secrets sont-ils du genre de ceux que cache le voile de Kushan. Parlez ! de quelle cendre vous étes-vous nourri ?

— Que puis-je dire? répondit le cadi ; je ne suis que cendre 5 voici l'argent et voici la fille. Le pacha doit-il être importuné des querelles de toutes les femmes, ou suis-je venu devant lui avec une ou deux pièces d'or. Min allah ! que Dieu m'en préserve! n'ai-je pas ici l'argent et sept bourses de surplus ! la fille n'était-elle pas visitée par l'ange de la mort, et pouvait-elle paraître en votre présence , maigre comme un chien de bazar? n'estelle pas ici? ai-je bien parlé?

— Très bien, cadi Murakas, vous êtes congédié. L'amende du docteur français s'accrut alors de cent sequins , cinquante pour avoir tâté le pouls, et autant pour avoir regardé la langue d'une femme turque. La jeune fille fut envoyée au harem du pacha , la vieille et Hudusi congédiés^ l'une pouvait maudire tout à son aise, et l'autre avec

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la permission de douter de tout, excepté de la justice du pacha.

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