‹ Le pacha à mille et une queuesChapitre 8 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Mashallah! que Dieu soit loué ! nous voici délilivrés de cet original et de ses doutes. Je réfléchissais , Mustapha, tout en fumant ma pipe, qu'un homme qui a autant de doutes ne peut pas être un vrai croyant; je regrette de ne pas l'avoir envoyé aux Mollaks, nous aurions pu avoir la récréation d'un empalement, ce qui est un objet rare de nos jours.

— Dieu est grand, répliqua Mustapha , et un pieu est un puissant argument, capable d'éloigner bien des doutes; mais j'ai un infidèle dans la cour extérieure qui raconte d'étranges choses. Il a été pris comme une bête sauvage; c'est un galiougi français qui a voyagé autant que ce (ils de

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Satan , Huckaback; on l'a trouvé dans la rue accablé sous le jus défendu , après avoir battu plusieurs des sujets de Votre Hautesse^ et le cadi lui aurait administré les bambous volontiers; mais c'était un lion et il dispersa les esclaves comme de la paille jusqu'au moment où il tomba sans pouvoir se relever. Je l'ai retiré des mains du cadi et l'ai amené ici. Il ne parle que la langue française; mais le soleil qui m'éclaire sait que j'ai été dans cette contrée, et Inshallah, grâce au ciel , je puis interpréter ses paroles.

— Quelle sorted'homme est-ce^ Mustapha?

— C'est un baj baj^ — un homme vigoureux, — à la large panse; c'est un anhunkter, un mangeur de fer. Il a navigué sur les vaisseaux de guerre des Francs; il tient d'une main une bouteille de la liqueur défendue, de l'autre il brandit un gros bâton sur ceux qui veulent l'examiner; il a dans une de ses joues une forte poignée de la plante précieuse dont nous faisons usage pour nos pipes, et ses cheveux pendent sur son dos, roulés en masse , aussi épais que le bras de votre esclave.

— C'est bien. — Nous le recevrons ; que des hommes armés se tiennent à portée. Qu'on remplisse ma pipe! Dieu est grand, continua le pacha en tendant son verre, et la bouteille est

presque vide. Placez les gardes, et que l'infidèle entre.

Peu de minutes après les soldats amenèrent en présence du pacha un gros et robuste matelot anglais , portant le costume ordinaire et une queue qui tombait au-dessous de sa ceinture. Le marin ne paraissait pas très satisfait ; et tandis qu'on le poussait dans le divan, il jetait décote et d'autre des regards irrités sur ceux qui le conduisaient. 11 était calme, (juoique ses yeux portassent des traces d'une ivresse récente , et son mâle et beau visage était défiguré par une énorme quantité de tabac placée dans sa joue droite, ce qui lui donnait l'apparence d'une difformité naturelle. Dès qu'il fut assez près du pacha, on le laissa en liberté. Jack secoua sa jaquette, releva son pantalon, et dit en regardant ses gardiens avec des yeux élincelants :

— Hé bien, misérables que vous êtes, avez-vou& fini enfin?

Mustapha lui adressa la parole en anglais, lui disant qu'il était en présence de Sa Hautesse le pacha.

— Quoi! cette vieille mâchoire, enveloppée de châles et de fournies j, — c'est le pacha? je ne pense pas que ce soit grand'chose de bon ; et le matelot considéra tout ce qui l'entourait, ouvrant la bouche de surprise, et ne se doutant nullement

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combien il était près d'un individu qui pouvait abattre sa tête ou sa queue par le simple mouvement d'un de ses doigts.

—Queditle Franc, Mustapha?demanda le paclia.

—Il est muet d'étonnement de l'éclat de Votre Majesté et de tout ce qui l'environne.

—C'est bien dit, par Allah!

— Je suppose que je ferai aussi bien de mettre en panne, dit le matelot , qui , joignant l'action aux paroles , se laissa tomber sur la natte. Là , continua-t-il en croisant ses jambes à la façon des Turcs, comme c'est la mode dans ce pays d'avoir une croix au trou de l'écubier , je puis être fainéant aussi bien que vous-même. Peu m'importerait si je souffrais un nuage comme vous, vieux pendard à l'air bourru.

— Que dit le giaour ? Quel fils de chien est-il pour s'asseoir en notre présence? s'écria le pacha .

— Il dit;, répondit Mustapha, que dans son pays, nul n'ose se tenir debout en présence du roi des Français; et vaincu par son humilité, ses jambes lui refusent leur office, et son corps foule la poussière devant vous. Il a dit la vérité, car j'ai voyagé dans ce pays, et telle est la coutume de cette nation non civilisée. Mashallah! mais il vit dans !a crainte et le tremblement.

— Par la barbe du Prophète, il n'en laisse

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rien paraître, répliqua le pacha; mais cela peut aussi être la coutume.

— J'en jure par mes yeux , reprit Mustapha, c'est l'usage. — Franc, dit le visir, le pacha vous a fait venir pour que vous lui fassiez le récit de toutes les choses merveilleuses que vous avez vues. Il faut mentir et vous aurez de l'or.

— Mentir! c'est-à-dire filer une fusée; c'est bien , je le puis ; mais ma bouche est desséchée de soif, et sans une goutte de quelque chose , le diable ne pourrait rien tirer de moi; vous pouvez le dire à ce vieux cochon gras qui est perché làhaut.

— Que dit le fils de Satan? demanda le pacha avec impatience.

— Le mécréant déclare que sa langue est attachée à son palais , parla terreur que lui cause la présence de Votre Hautesse. H aurait besoin d'eau pour se remettre , et trouver la force de parler.

— Qu'on lui en apporte, répondit le pacha.

Mais Mustapha en avait assez entendu pour savoir que le matelot ne se contenterait pas du simple élément; et il continua ainsi :

— Votre esclave doit vous dire que^ dans le pays des Francs, ils ne boivent rien autre chose que l'eau de feu, que les vrais croyants ne se permettent que rarement.

—Allah achar! rien que l'eau de feu ! que font-ils alors de l'eau ordinaire?

— Ils n'ont que celle du ciel ; les rivières sonl toutes de la même force.

— Mashallah, combien Dieu est admirable! je voudrais que nous eussions une rivière ici. Qu'on lui en donne alors, car je désire entendre son histoire.

Une bouteille d'eau-de-vie fut apportée et remise au matelot, qui la posa sur ses lèvres, et la quantité de liqueur qu'il avala avant de s'arrêter pour reprendre sa respiration , convainquit pleinement le pacha de la vérité de l'assertion de Mustapha.

— Allons, ceci n'est pas si mauvais, dit le matelot en mettant la bouteille entre ses jambes ; et maintenant je tiendrai ma parole, et je filerai au vieux Billy une fusée aussi longue que la bouline du grand mât.

— Que dit le giaour? interrompit le pacha.

— Qu'il va déposer aux pieds de Votre Hautesse les merveilleux événements de sa vie, et qu'il croit que sa face aura blanchi avant qu'il s'éloigne de votre sublime présence. Franc , vous pouvez continuer.

— A mentir jusqu'à ce que mon visage en devienne noir, — d'accord, puisque vous le désirez; mais, vieux chenapan, mon nom n'est pas Franc, il se trouve que c'est Bill, et , tandis que je suis ici, j'ai une question à vous faire. Nous avons eu

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un lambeau de discussion l'autre jour en remontant les Dardanelles sur ce que pouvait être voire religion. Jack Soames dit que vous n'étiez pas chrétiens, mais si vous l'étiez^ vous ne pourriez être que catholiques; mais je ne sais pas comment il peut en savoir quelque chose, vu qu'il n'a pas été plus de six semaines à bord d'un vaisseau de guerre. Que pouvez-vous être, — si je puis vous adresser cette question?

— Que dit-il? demanda le pacha impatienté.

— 11 dit, interrompit Mustapha , qu'il n'a pas eu le bonheur de naître dans la contrée des vrais croyants, mais dans une île pleine de vapeurs et débrouillards, où le soleil ne brille jamais, où le froid est si vif, que l'eau du ciel devient dure et froide comme un caillou.

— Ceci explique la raison qui les empêche d'en boire. Mashallah, Dieu est grand! qu'il continue.

— Le pacha m'ordonne de vous dire que notre religion est qu'il n'y a qu'un Dieu^ et que Mahomet est son Prophète ; il demande que vous commenciez votre histoire.

— Je n'ai jamais entendu parler de ce pendardlà; peu importe, — il y a du bois pour toutes les scies.

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