octobre 1729. Affaires étrangères : Turquie
chrétiennes crurent voir immédiatement la Turquie se relevant par sa main et redevenant redoutable. Venise en particulier s'émut, trembla pour ses possessions de l’Adriatique, et résolut de conjurer le péril par des moyens dont elle n'avait pas entièrement perdu l'usage. Les Inquisiteurs d'Etat prononcèrent contre Bonneval une condamnation à mort et chargèrent l'ambassadeur ou baile de la République à Constantinople de la mettre à effet. On sait comment s'exécutaierit ces séntences rendues dans l'ombre, par un poison discret ou un coup de poignard anonyme. Bonneval retenu loin de Constantinople, le baile dut nécessairement . suspendre l’accomplissement des ordres du tribunal d'Etat : « Que Vos Excellences, écrivait- » il aux inquisiteurs, me laissent le temps; il » est certaines opérations délicates qui ne sau- » raient se brusquer : il convient de les pré- » parer avec beaucoup de patience et d'attendre » des conjonctures favorables 1. » Le baïle mourut lui-même peu de temps après, sans avoir rencontré l’occasion de s'acquitter de sa mystérieuse commission.
1. Lettre du baile Daniel Dolfin én date du 13 septembre 1729. Archives de Venise. Nous devons la connaissance de ce document et des détails qui précèdent à l’obligeance de M. Armand Baschet. Voyez la lettre des Inquisiteurs du 3o juillet dans l'ouvrage de M. Lamanskÿ : Les secrets d'Etat de Venise. Cf. Revue historique, xx, 119.
Cependant Bonneval, ignorant du péril qui l'aurait menacé dans la capitale de l'Empire, s'irrite de-se voir arrêté à ses premiers pas sur la terre d'Orient. Il ronge son frein dans la
chétive bourgade qui lui a été assignée pour
résidence. Emprisonné entre de hautes montagnes, environné de paysans bosniaques à tournure de bandits, réduit à vivre d’une maigre pension de dix piastres par jout qu'il lui faut partager avec ses compagnons d’infortune, devinant les intrigues allemandes derrière l'hostilité des fonctionnaires turcs, il sent le pouvoir auquel] il a cherché à se soustraire peser sur lui plus lourdement que jamais. Les rares nouvelles qui Jui arrivent du dehors de-
viennent chaque jour plus inquiétantes. À Cons-
tantinople, l'envoyé impérial continue à agir ;
en Bosnie même des agents autrichiens inondent
le pays et méditent un enlèvement. Lui faudra-
t-il soutenir un siège dans sa maison, comme
Charles XII à Bender, ou succomber dans un guet-apens et subir un trépas misérable, après avoir tant de fois mérité une belle mort? Bientôt il ne rêve plus que persécutions, l’eau qu’il porte
à ses lèvres lui semble empoisonnée, sa vie de-
vient intolérable, et peu à peu se dresse devant lui, comme une extrémité fatale, la nécessité de forcer la protection des Turcs en prenant leur religion et en se déclarant un des leurs.
Il hésite pourtant et ne se résout à rien
avant d'avoir tenté une suprême démarche auprès de l’ambassadeur de France. Un messager déguisé remet de sa part à Villeneuve une seconde léttre. Le ton en est pressant sans cesser d’être haut; Bonneval indique clairement que, repoussé par la France, il se réfugiera dans l'apostasie, mais tout en montrant la protection de l'ambassadeur comme sa dernière ressource, il la réclame encore comme un droit : « Je doute fort, dit-il, que Votre » Excellence ait reçu la lettre que j'ai eu l’hon- » teur de lui écrire par le courrier et neveu du » pacha de Bosnie. » 11 revient ensuite sur ses projets en abaïissant ses prétentions, ne demande plus que la permission d'organiser un corps de Moldaves et de Valaques avec lequel il entamera, au premier signal, la Hongrie ou la Transylvanie, puis il termine ainsi : « Au » reste, je ne suis point Allemand, mais Fran- » çais, comme vous savez, et cependant les » manèges des Impériaux m'arrêtent dans ce paÿs sauvage depuis six mois. [l est vrai que » j'ai servi l'Empereur vingt-deux ans en qua- » lité d'officier général, mais comme il m'a » donné la démission de tous mes emplois et la » commission de’ me retirer où bon me sem- » blerait, hors la seule ville de Viénne et la » cour, je suis rendu au Roi. Je ne saurais » croire que Votre Excellence se soit jointe » aux Allemands auprès du grand-vizit pour
La
suspendre mon voyage et m'arrêter ici, puisque vous n'aviez pour cela qu’à me faire savoir les intentions du Roi! J'ai donc l’honneur de vous supplier, Monsieur, de considérer que les Allemands, n'ayant plus aucun droit sur ma personne, font une injure à Votre Excellence et à toute la nation quand ils se prévalent de mes services passés pour continuer leur juridiction sur moi !. »
Enchaîné par ses instructions, Villeneuve continua à garder le silence, et Bonneval se prépara à exécuter sa menace en se faisant musulman. A cet instant, ne se livra-t- il pas en Jui un dernier combat? Il s’en est toujours défendu, prétendant qu'à son départ de Venise il était prêt à tout et ne reculait devant aucune des conséquences possibles de sa. détermination : » Je crois, disait-il plus tard à Casanova, que » si on m'eût donné le commandement de cin- » quante mille Juifs, j'aurais été faire le siège » de Jérusalem ?. » À nous, qui avons connu ses espérances, qui avons assisté à ses déboires, à ses angoisses, qui avons entendu ses appels, il est difficile de le croire sur parole, Un éclair de sensibilité passa-t-il dans cette âme toute aux passions violentes? Songea-t-il à l'abîme qui allait désormais le séparer de tous les