‹ Le pacha BonnevalChapitre 13 sur 24 · YF SO TOY · texte numérisé non relu

YF SO TOY

Sa conversion ne lui procura d’abord que la sécurité. Les Turcs le considérèrent désor-

1. Lettre écrite par Bonneval à son frère (sans date), publiée par le prince de Ligne, p. 158.

mais comme un hôte inviolable et ne sentirent plus la tentation de le livrer à ses énnemis, mais craignaient trop de fournir à l'Empereur un prétexte de rupture pour utiliser ses talents. [ls le laissèrent en Bosnie, l'y traitant mieux et augmentant sa pension, d’ailleurs ne songeant pas plus à l’employer que s’il se fût agi, suivant l'expression de Villeneuve, d’ « un sous- » lieutenant d'infanterie !. » Sa grande entreprise paraissait aboutir à un échec misérable. Mais Bonneval était de ces hommes dont il ne faut jamais désespérer; si profondes que soient les éclipses de leur étoile, elles ne sont point définitives, et il semble .que le sort se réserve toujours de faire naître à leur intention des circonstances extraordinaires, pour leur permettre d'en profiter. L'événement qui vint rompre pour Bonneval le cours de l’adversité fut une révolution à Constantinople. En 1730, la populace de cette ville se souleva et précipita du trône le sultan Achmet pour y élever son neveu Mahmoud. Cette révolte eut surtout le caractère d’uñe explosion du fanatisme musulman, indigné de l'humiliation systématique dans laquelle le précédent régime avait tenu: l'empire des califes devant l'Autriche et la Russie. Le nouveau sultan et ses ministres durent naturellement s'inspirer des passions de

1. Lettre de Villeneuve du 15 janvier 1730. Affaires étrangères : Turquie.

ceux qui les avaient portés au pouvoir, et t le Changement de règne détermina un changement de politique. Au lieu du grand-vizir Ibahim, qui avait réduit son rôle à celui d’intendant des plaisirs de.son maître, mettant tous ses soins à orner de fleurs préciéuses les jardins du sultan, à peupler ses volières d'oiseaux rares, et à construire des palais pour servir de cadre à de nouvelles fêtes, on vit un premier ministre vraiment digne de sa charge, Topal-Osman, dont l'activité guerrière et la grandeur simple rappelaient les âges héroïques de l'Islam. Tous ses efforts tendirent à préparer une guerre de revanche contre les deux cours impériales. Il comprenait que les troupes ottomanes, malgré la valeur individuelle des hommes, demeureraient inférieures à leurs adversaires tant qu'elles feraient encore la guerre comme deux siècles auparavant, c’est-à-dire par masses confuses et désordonnées, et que, pour résister aux chrétiens, il fallait leur emprunter leur manière de combaftre. I se souvint alors que le hasard avait récemment fourni à la Turquie un éducateur militaire dont elle avait dédaigné les ‘services, et l’un de ses premiers actes fut d’appeler Bonneval à Constantinople. J1 lui confia à titre d'essai le soin de commander et de réorganiser une fraction des troupes réunies au siège de l'Empire, le corps des bombardiers.

VÆn peu de temps, Bonneval accomplit le mi-

racle d'instruire des soldats dont il he connaissait pas la langue, à marcher, à manœuvrer, à faire l’exercicé comme de vieilles troupes d'Europe. Ses bombardiers devinrent un corps modèle, destiné à servir de noyau à la future armée ottomane. Ce résultat inspira aux Turcs une haute idée de ses talents; son esprit vif et primesautier plaisait à Topal-Osman ; d’ailleurs son ancienne qualité de Français lui était une recommandation de plus auprès du grand-vizir. Jadis ce ministre avait été pris par un pirate, puis livré à un Français qui l'avait bien traité et renvoyé sur parole avant le paiement de sà rançon; il en avait conservé pour notre nation une estime reconnaissante qu'il aimait à témoigner à chacun de ses membres en particulier. Il fit espérer à Bonneval le rang de pacha à trois queues, le plus élevé de la hiérarchie militaire ottomane, et nul doute qu'il n’eût tenu sa promesse, si une disgrâce imméritée ne l'était venu surprendre. En 1732, une intrigue de palais l'obligea d’échanger la charge de grand- vizir contre le gouvernement d'une province éloignée de l'Asie ; il partit, emportant les espérances que Bonneval avait pu concevoir d’une rapide élévation, mais lui donnant un bel exemple de fermeté. On le vit quitter. Constantinople d’un air calme et fier, traverser le Bosphore afin de se rendre au lieu de son exil, puis, arrivé sur la côte d'Asie,

célébrer un sacrifice pour remercier le Très- Haut de l’avoir délivré du fardeau du pouvoir. Les Turcs, dit un proverbe oriental, passent facilement des montagnes dans les vallées.

Après la disgrâce de son protecteur, la for- . tune de Bonneval subit un nouveau temps d'arrêt; il fut quelque temps négligé et comme oublié par les Turcs. Une correspondance du temps { nous le montre vivant à cette époque à Péra, dans le quartier européen, n’en sortant guère que pour faire manœuvrer ses bombardiers à Scutari, au grand ébahissement des po- .pulations de la rive asjatique, enfermé le reste du temps chez lui et souvent tourmenté par la goutte. Ses appointements lui suffisaient pour vivre, non pour briller. Son isolement était à peu près complet; sa société se réduisait à quelques ‘réfugiés hongrois; jusqu'aux compagnons qui avaient partagé toutes ses épreuves en Bosnie l'abandonnaïent et se cherchaient des ressources pour leur compte; l'inventeur de bombes asphyxiantes s'était fait médecin. Cette . médiocrité devait peser à un homme du caractère .de, Bonneval plus que d'éclatantes disgrâces; il a pris soin pourtant de nous avertir que les difficultés qui reñaissaient sans cesse fous ses pas n'avaient point abattu son cou-

nr Lettre de Constantinople du 25 mai 1732, dans la : “éotrespondance de Turquie : Affaires étrangères.

ou

rage, et qu'il avait su, contre les coups du sort, s'armer d'indifférence et se cuirasser de belle humeur. « Dans toutes les persécutions qu'on » m'a fait subir, a-t-il dit, je n'ai jamais perdu » l'appétit. Heureux ceux qui ont leur philo- » sophie dans le sang!» Il affirmait, d’ailleurs, que rien n'était perdu tant qu’il serait à Constantinople, et en état de « prendre l’bccasion âux » cheveux». En effet, son attente ne devait pas être toujours déçue; le moyen de relever sa fortune ou plutôt d'en commencer une nouvelle allait naître pour lui de la guerre de la succession de Pologne qui, en 1733, mit aux prises les principales puissances de l'Europe ; taridis que lAutriche et Îla Russié se concertaient pour élever sur le trône de Varsovie le prince Auguste de Saxe, la France soutenait Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV, et s'efforçait d'entraîner la Turquie dans sa querelle.

La brusque apparition de la Russie, surgissant tout armée de ses déserts, avait depuis peu modifié profondément la situation de l'Europe orientale. Obéissant encore à l'impulsion de Pierre le Grand, la Russie ne cessait de pousser $es progrès aux dépens de tous ses voisins; son ambition menaçait à la fois la Turquie, la Pologne et la Suède. La politique française,

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