Lettre écrite à son.frère, déjà citée
2. Lettre de Villeneuve du 3 avril 1732. Affaires étrangères : Turquie.
considérant le maintien de ces trois états comme nécessaire à l'équilibre général, s’appliquait à les soutenir l’un par l’autre et cherchait surtout à constituer le Turc gardien et défenseur de l'indépendance polonaise. Elle poursui- ‘vait ce résultat à l’aide des procédés qu'elle avait toujours employés à Constantinople et qui donnaient à nos rapports avec la Turquie . Un caractère particulier, sans exemple dans les relations entre grandes puissances. Il est curieux de constater, dès que l’on s’ayise d'étudier l'histoire diplomatique à ses sources originales, combien de faits depuis longtemps accrédités he sont vrais qu’à peu près. L'alliance avec le Turc a toujours passé pour J'un des principes traditionnels de notre ancienne politique; or, à aucune. époque, il n’y eut entre la monarchie française et la Porte: une alliance au sens strict et formel du mot, c’est-à-dire un pacte contenant des obligations réciproques et liant les deux parties. Sans doute la France faisait de son crédit auprès des Turcs l’un des ressorts de sa puissance, mais sans jamais s’interdire la faculté de désavouer ces auxiliaires compromettants. Se voyait-elle engagée dans une grande guerre, elle poussait la Porte à prendre les armes contre nos ennemis ou leurs alliés, tout en évitant d'entrer avec elle dans aucun engagement positif, s’en servait ainsi pour affaiblir ou détourner les forces qui nous
étaient opposées, puis, lorsqu'elle trouvait son avantage à cesser la lutte, signait la paix pour son compte sans s'occuper des Infidèles
qu'elle avait mis en mouvement, et les aban-
donñait à leur sort. Cette politique réussissait sans difficulté à une époque où la race ottomane, ardente au combat, tourmentée d’un insatiable désir d'expansion et de conquête, n’admettait que des trèves avec ses ennemis chrétiens et saisissait toutes les occasions de recommencet la lutte, à l'époque où le grand Solimän pouvait dire avec raison : « Nuit et » jout.mon cheval est sellé, et mon sabre est » ceint'. » Cependant, à mesure que la force agressive des Turcs diminuait, que leur valeur devenait moins irrésistible et leuts entreprises moins heureuses, ils ne montraient plus autant de docilité envers nos envoyés et se plaignaient parfois du rôle sacrifié auquel notre politique les condamnait:; dès la fin du xvir siècle on les avait vus à plusieurs reprises, au cours d’une guerre entreprise à notre instigation, réclamer
un traité d'alliance positif ou au moins la pro-
messe de ne point conclure la paix séparément. Nos ambassadeurs n'avaient répondu à ces dematides, présentées -ericore avec timidité, que par de vagues assurances. Au début de la
1. Charrière, Négociations de la France dans le Levant, t. I, p.118. ‘
guerre de Pologne, la France demeura fidèle à ses errements ; tandis qu'elle entamait les hostilités avec l'Autriche, elle comptait sur les Ottomans pour occuper la Russie et, sans engager une lutte directe avec cette puissance, se flattait de lui faire la guerre par procuration. M, de Villeneuve reçut ordre d'émouvoir le Divan; il y employa toute son activité, toute son éloquence. Dès qu'il eût appris, au mois de septembre 1733, à la fois l’élection de Stanislas et la marche des Russes sur Varsovie, il pressa le grand-vizir Ali, successeur de Topal-Osman, de faire entrer des troupes en Pologné et d'opposer à l'agression moscovite une invasion libératrice.
Le grand-vizir Ali éprouvait d'étranges perplexités ; il se sentait partagé entre le sentiment vague et comme l'instinct des vrais intérêts de son pays qui le portait à soutenir Stanislas, et la crainte de,se jeter dans une entreprise périlleuse sans être assuré du concours de la France. Ses appréhensions étaient d'autant plus vives que la prudence était en quelque sorte une qualité obligatoire pour les hommes d'Etat ottomans, et . Que tout vizir convaincu d’avoir précipité l’empire dans une guerre malheureuse échappait difficilement au supplice. Ali, fin comme la plupart des Orientaux, mais plus habitué à la diplomatie intime du sérail qu’à la conduite ‘des grandes affaires, était profondément igno-
rant de la politique européenne ; il avait toutefois le mérite de s’avouer son inexpérience, et :: sentait le besoin d’un conseiller qui complétât son éducation d'homme d'Etat en lui donnant des notions certaines sur les intérêts et les dispositions des principales puissances. Un des rares Turcs qui eussent voyagé et fussent capables de s'élever au-dessus des préjugés de leur race, Said-Effendi, fils d'un ancien ambassadeur en France, lui proposa Bonneval pour tenir ce rôle. Le vizir pensa que, si le comte s'était surtout fait connaître dans la guerre, son passage dans les conseils de l'Empereur l'avait ‘initié aux secrets de la politique et lui permettait de fournir à ce sujet d’utiles lumières. Bonneval s'était présenté comme général expérimenté ; les Turcs allaient l'employer comme diplomate consultant Le vizir le fit appeler, tint avec lui plusieurs conférences, puis l’invita à lui donner son avis par écrit* sur la situation et les forces respectives des divers états, et sur le parti le plus convenable à la Sublime - Porte dans la conjonctüre présente. Voici Bonneval, ennemi juré des gens de plume et de cabinet, réduit à les imiter et à composer sur commande de longues dissertations,
1. M. Schefer, administrateur de l'Ecole des langues orientales, membre de l'Institut, a bien voulu nous communiquer un manuscrit contenant les questions posées par le vizir à Bonneval, avec les réponses et
Il s’en acquitta fort bien. Les situations di- *verses par lesquelles il avait passé l'avaient mis à portée, ainsi qu’il aimait à le répéter, « de con- » naître la plupart des rois, princes et ministres » de l’Europe et même de vivre familièrement » avec plusieurs ‘ ». Dans cette société, comme son esprit curieux s’appliquait aux choses de la politique aussi bien qu'à celles de la guerre, il s'était procuré des ouvertures sur toutes les questions qui divisaient alors les princes, et dont quelques-unes forment encore l'occupation périodique et le tourment de l’Europe.
Joignant à ces connaissances acquises une sagacité pénétrante et parfois prophétique, il . apercevait les événements de loin, et l'on pourrait dire de lui, en empruntant une expression à Talleyrand, qu'il fut l’un des hommes de son temps qui eurent « le plus d'avenir dans l’es- » prit ». La rapide élévation de la Russie le frappait particulièrement; il pressentit'les progrès que cet empire était appelé à réaliser, tant en Europe qu’en Asie, et marqua à l'avance les étapes de sa marche. Turc par nécessité et obligé de se placer au point de vue spécial de cette nation, il comprit que pour de ls Russie l’asservissement de la Pologne était
. mémoires rédigés à ce sujet par le comte. Plusieurs de ces documents sont reproduits aux archives des affaires étrangères : Turquie, 1734-35.