‹ Le pacha BonnevalChapitre 16 sur 24 · Pièce citée à la page · texte numérisé non relu

Pièce citée à la page

merce des Indes. Par ces raisons, l'Angleterre serait nécessairement amenée à s’associer à tout effort tenté pour réduire la Russie à ses anciennes limites, et l'on verrait une partie des états de l'Europe se liguer contre les ambitions moscovites, dès que la France aurait rompu avec le préjugé qui l'avait éloignée jusqu'à présent de l'alliance des Infidèles.

Si ces prévisions grandioses devaierit se réaliser en partie cent vingt ans plus tard, l'effet immédiat des avis de Bonneval fut d’affermir les Turcs dans leur désir d'imposer à la France un engagement formel; une velléité vague se transforma chez eux en doctrine ferme, appuyée d'arguments rigoureusement déduits. Le grand vizir goûta pleinement les idées de Bonneval et les présenta comme siennes à notre ambaësadeur, lorsque celui-ci vint lui demander une réponse définitive. Il déclara que la Porte n’entrerait en campagne contre les Moscovites que lorsque la France aurait signé avec elle un traité d'alliance. Totalement dépourvu des pouvoirs nécessaires pour conclure un tel acte, Villeneuve dut se borner à transmettre à son gouvernement Îles demandes de la Turquie, en sollicitant des instructions à bref délai. D'ailleurs, ni le grand-vizir ni Bonneval ne mettaient en doute l’adhésion de la France aux conditions qu'ils lui posaient : tous deux considéraient l’action de la Turquie comme seulement retar-

| dée et vayaient toujours dans le Mascovite l'ennemi du lendemain : Ali, dans le temps même qu’il ajqurnait notre envoyé, adressait au représentant de la tsarine Anna les plus vifs reproches sur la conduite de sa cour. Le Russe baissa la tête sous la réprimande, puis, l'orage passé, avec un sang-froid insolent, fit offrir au premier ministre huit cent cinquante bourses, contenant quatre cent vingt-cinq mille écus, sous la condition que les Turcs abserveraijent la neutralité jusqu’à la fin de l’année. A cette proposition Ali réfléchit. On était en octobre; le vizir se dit que trois mois, ou pt s'en faut, s'écouleraient avant qu’une réponse pât arriver de Versailles. En accédant au marché offert, il ne faisait après tout que demeurer fidèle au système adopté par son gouvernement et jugé confprme à la sûreté de l'empire : il pouvait donc s'enrichir sans se vendre et sans trahir personne. Grâce à ce raisonnement « subtil et » tyrquesque », comme disait Antoine Galland, il prit les huit cent cinquante bourses, puis, la consciençe en repos, se prépara tranquille- ment à attaquer les Mosçovites, mais seulement Jorsque la France aurait accédé à ses propositions !.

F1 restait à savoir si la France, rompant avec

1. Lettre de Villeneuve du 5 novembre 1733. Affaires étrangères : Turquie.

LE PACHA BONNEVAL St

ses traditions et adoptant en Orient une conduite nouvelle et hardie, se prêterait à l’engagement qu'on sollicitait d'elle. Le cardinal de Fleury éprouvait une extrême répugnance à se lier avec les Turcs. D'abord ses prédécesseurs ne lui en avaient point donné l'exemple, et sa politique modeste condamnait toute innovation. Ensuite il était prêtre, prince de l'Eglise; pouvait-il, sans manquer à son caractère, conseiller à Louis XV d'âpposer la signature royale au bas d'un pacte réprouvé par la religion. Enfin, sa conscience d'homme d'Etat avait aussi ses scrupules : hésitante et timorée, elle l'éloignait d'un parti qui lui paraissait dangereux dans le présent, compromettant pour l'avenir, et qui, en plaçant toutes les parties de ja Turquie sous notre garantie, pouvait entraîner la France à une intervention constante et sans limites en Orient. Par ces raisons, il écarta péremptoirement l'idée d'un traité d'alliance et crut parvenir à ses fins à l'aide de demi-mesures. Villeneuve fut autorisé d'abord à faire connaître verbalement aux Turcs que le Roi ne les abandonnerait point, « lorsqu'il » songerait à rendre la paix à l'Europe», puis même à leur remettre par écrit une déclaration conçue dans ce sens. Le cabinet du Roi ne s'é-

1. Chauvelin à Villeneuve, 26 janvier 1739. Affaires étrangères.

tait résigné à cette concession qu'à grand’ peine et après de longues tergiversations; le projet. de déclaration ne partit de Versailles qu'à la fin de mai 1734.

Tandis que la France délibérait et que les Russes s'étendaient en Pologne, . assiégeant Stanislas dans Dantzick après l’avoir chassé de Varsovie, la faveur de Bonneval ne cessait de grandir à Constantinople. Quelque temps elle était demeurée secrète, le vizir le voyant à la dérobée, le récompensant avec de belles paroles, l’assurant que ses conseils étaient appréciés au sérail et que Sa Hautesse parlait quelquefois de Jui. Bonneval exigea bientôt et obtint de plus solides avantages. D'abord, ce fut le rang de pacha. On le vit alors sortir peu à peu de l'obscurité où il s'était tenu volontairement, « se donner de l'air » ‘ ; il retrouva aussitôt des amis, des clients, des flatteurs. Désormais il ne cesse plus de s'élever ; les honneurs lui arrivent en foule, se pressent, s'accumulent autour de lui. Il est fait gouverneur de Caramanie et beylerbey de Roumélie, charges honorifiques qui ne l’empêchent point “de résider au siège de l'empire, mais lui assurent le pas sur les pachas ordinaires ; il obtient un palais à Scutari, un revenu annuel de cin-

1. Lettres de Constantinople du 24 juillet 1734. Affaires étrangères : Turquie.

quante mille livres. A ce moment il affiche son pouvoir ; quand il se rend au séraïl, c'est dans le pompeux appareil des dignitaires musulmans ; il est à cheval, un cortège de domestiques l'entoure, des hommes de pied en 'costume éclatant écartent la foule sur son passage! son titre de beylerbey lui donne le droit de faire marcher à ses côtés quatre estafiers et de faire porter devant lui deux queues de cheval au bout de longues hampes bariolées. Au palais, il aborde familièrement les ministres ; ceux-ci lui prodiguent les matques de déférence et leurs plus respectueux saluts. Lui a dédaigné de se plier aux usages serviles aussi bien qu'à la gravité de l’Orient, de se composer ur air conforme à son nouvel état, et le costume qu'il a adopté paraît encore un déguisement. Tel nous l’avons connu à Vienne et à Bruxelles, tel nous le retrouvons au sérail, hautain, présomptueux, dominateur, le geste bref, le ton impérieux où ironique. Il étonne de sa verve des gens « qui parlent moins en un mois, suivant la remarque d'un voyageur, que les chrétiens en un jour »!; il critique, redresse, ordonne ; il gourmande ses nouveaux amis et les subjugue par son audace. Son franc-parler intrépide semble toujours à la veille de le perdre auprès du plus soupçonneux des gouvernements, et

Page 1