La Motraye, Voyage en Orient, p
rien n'étonne les ministres étrangers autant que -sa faveur, si ce n’est de la voir durer. Dans l'été de 1734, c'est-à-dire à l'époque même où les offres définitives de la France parviennent à Constantinople, il atteint à l'avogée de sa puissance ; aucune décision n'est prise sans l'avis de l'homme nécessaire; il dirige la politique extérieure de l'empire, et c'est ce Français, devenu le véritable ministre des affaires étrangères du Sultan, qui, dans la négociation ouverte avec la cour de Versailles, va inspirer les résolutions , de la Turquie et lui dicter ses réponses.
Bonneval continuait à désirer sincèrement une prise d'armes de la Porte en faveur de Stanislas, sous l'inspiration et avec le concours de la France. Seulement son esprit absolu ne lui permettait point de se départir des principes qu'il avait posés ; la voie d’un traité formel lui paraissait toujours la seule qui pût satisfaire à la fois la dignité et les intérêts des deux puissances. Il avait fait passer secrètement à la cour de Versailles quelques-uns des mémoires qu’il avait rédigés dans ce sens, prétendait persuader .la France ou lui forcer la main, et n'admettait point de tempérament au système dont il était l'auteur. Il avait commencé par prévenir les Turcs contre toute déclaration verbale; appuyant volontiers d'exemples puisés dans l’histoire les leçons de politique qu'il leur donnait, il leur avait rappelé que Louis XIV les
LÉ PACHÀA BONNÉVAL 55 avait 4bandotinés au congrès de Ryswick, après leur avoir laissé affirmer par son ambassadeur qu'il ne traitétait jamais séparément.
Lorsque plus tard M. de Villeneuve offrit une déclaration écrite, le grand-vizir, auquel Bonneval continuait à servir de soufleur, suivant l'expression de Voltaire, contesta la valeur des termes dont la France entendait se servir ét y découvrit des réticences. Notte ämbassadeut se trouva aux prises avec cette diplomatie d'Orient qui excelle dans la défensive, dispute Le térrain avec une douce ôpiniâtreté et découvre sans cesse à la résistance des ressources imprévues. [1 multiplia ses efforts pendant plusieurs mois sans emporter une réponse férmielle, les Tutcs revenant toujours sur la nécessité d'un traité d'alliance ou au moins d’une déclaration plus explicite que la précédente, appuyée d’une lettre du Roi au Sultan.
La présence de Bonneval dans les conseils de la Porte nuisit au succès de la négociation par d’autres motifs. Les distinctions que lui prodiguait son nouveau souverain n'avaient pas entièrement satisfait son otgueil. [1 consi: dérait les musulmans éomme une race inférieure au milieu de laquelle le hasard des événements l'avait jeté, profitait de leur faveur, mais ne s’en glorifiait point. Ce qui lui tenait au cœur, c'était de forcer les égards de ses pareils, dès personnes de condition accréditées
auprès de la Porte par:les princes chrétiens : il voulait se voir recherché par les puissances et courtisé par leurs envoyés. Ceux-ci, après lavoir d’abord évité et dédaigné, avaient senti peu à peu fléchir leur raideur devant la nécessité de se concilier une puissante protection. Les ministres des états secondaires s'étaient rendus les premiers ; ils reconnaissaient maïntenant Bonneval comme personnage officiel et se présentaient à son audience. Les ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande avaient cédé ensuite, cherchant toutefois à se soustraire à un hommage direct par des prévenances; le premier faisait passer secrètement au nouveau pacha des vins et des liqueurs ; tous deux l’envoyaient complimenter par leurs drogmans.
Bonneval rentrait ainsi d'autorité et le front levé dans cette société chrétienne d'où il s'était lui-même retranché. Seul ou à peu près le marquis de Villeneuve, sur les ardres réitérés de son gouvernement, résistait encore au mouvement qui entraînait la plupart de ses collègues. Bonneval souffrait impatiemment cette réserve de la part du représentant de son ancienne patrie, d’un ministre qu’un intérêt pressant semblait devoir contraindre à resipiscence, et il en marqua plusieurs fois sa surprise. Après beaucoup d'hésitation, Villeneuve, se résignant à désobéir à son gouvernement pour le mieux servir, consentit à voir le pacha
Achmeét, mais secrètement, et cette tardivé réparation ne suffit pas à l'orgueilleux renégat. D'ailleurs, il ne pardonnaïit point au marquis de lui avoir jadis refusé son assistance et de l'avoir réduit à une humiliation inutile ; la hauteur commandée dont l'envoyé du Roi usait à son égard lui paraissait d'autant plus insupportable que, conservant sous le turban sa superbe aristocratique, il reprochait à Villeneuve une origine moins illustre que la sienne, traitait volontiers de parvenu « ce petit ambassadeur! », et qualifiait son procédé d'impertinence. Le peu de goût qu'il éprouvait pour la persohne du négociateur ne fut pas sans contribuer à l’inflexibilité qu'il témoigna dans les pourparlers, et qu’il ne cessa de recommander au Divan.
Enfin, si Bonneval possédait certaines des qualités de l'homme d'Etat, il n'en avait ni la réserve ni la prudence. « Les effets de son in- » discrétion, écrivait Villeneuve, sont encore » plus pernicieux que ceux de son entêtement. » [1 n’y a plus de secret dans cet empire depuis » qu'on lui a donné part aux affaires * ». Tous les Européens d’un passé douteux qui affluaient déjà en Orient, exilés et émigrés, musulmans de fraîche date aspirant à se refaire une destinée dans un monde nouveau, se groupaient natu-