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Ibid

plus en vain, permirent à la Turquie de soutenir sans désavantage le choc de ses adversaires. Tandis que les Russes, décimés par la misère et la maladie; harcelés par la nuée des Tartares, voyaient leurs armées se fondre sans ‘avoir combattu et devaient borner leurs exploits à des ravages, le sort de la guerre se décidait en Bosnie et en Serbie; là les armées allemandes, égarées dans un chaos de montagnes, forcées de s'éparpiller, succombaient en détail dans d’obscurs engagements. Après deux campagnes meurtrières, elles n'avaient réussi ni .à soumettre la Bosnie ni même à conserver les positions qu'elles. avaient surprises tout d’abord. Peu à peu les Turcs s’enhardirent ;

toujours d'après les conseils de Bonneval, « leur défensive active se tourna en offensive »'!; d'heureux coups de main leur ouvrirent le territoire ennemi : il semblait qu'avec Bonneval la victoire eut changé de camp. A la fin de 1738,

les armées du Sultan étaient en progrès sur les deux rives du Danube, et après avoir pris Orsova, menaçaient Belgrade.

En ranimant la Turquie, en faisant passer dans ce corps inerte un souffle d'énergie guerrière, Bonneval servait avec efficacité les vues de la politique française. Ses efforts trouvaient

1. Mémoires remis à la Porte par Bonneval. Manuscrit cité, pièce n° 5.

d’ailleurs dans la France elle-même une utile assistance. Le gouvernement du Roi s'était fait attribuer le rôle de médiateur entre la Porte et les deux cours impériales; soutenant la première par ses encouragements, l'exhortant à ne point fléchir et à redoubler de vigueur, il usait en même temps de toute son autorité pour amener l'Autriche et la Russie à suspendre la lutte et à modétèr feurs exigences, les menaçait de diversions dans lé Nord, réussissait à émouvoir les néutres, proclamait enfin pour la première fois la conservatiori de-la Turquie comme une nécessité d'ordre européen.

Constantinople, Villeneuvé était devenu l’ârn des résolutions politiques du Divan : il réglait | tous les mouvermerits de sa diplomatie et ne lui refusait même point des conseils militaires, Pour la première fois Villeneuve et .Bonneval, l'ambassadeur et le renégat, sans s'être entendus, cessèrent de se contrarier et tendirent au même but. L'un, organe attitré de notre politique, l’autre, représentant la France sur les rives du Bosphore à sa manière et en irrégulier, se rencontrèrent pour inspirer cette résistance de la Turquie qui étonna l’Europe et déconcerta ses adversaires.

Cet accord ne devait point se prolonger. Villeneuve, chez lequel l'ardeur n'excluait point la sagesse ni la sûreté des vues, avait reconnu

que les succès inattendus des Turcs seraient

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necessairement éphémères ; il voulait en profiter pour leur procurer une paix qui dissimulerait: la: faiblesse. réelle ‘de: l'empire ottoman, assurerait son intégrité et: laisserait l'Europe sous l'impression de ses victoires. Dès qu'il vit les deux cours impériales ‘disposées à traiter, . tous ses efforts s’employèrent à la-conclusion d'un.accommodement : après avoir prêché aux Turcs l'énergie, il leur recommandait la pru- ‘dence. Bonneval, au contraire, emporté par son imagination, ne rêvait que de prolonger la lutte et de lui donner des proportions démesurées. C’est qu'il voyait approcher l'heure longuement ‘attendue, passionnément ‘désirée, où il lui serait permis.de marcher en personne contre! l'Autriche,.:de: la saisir corps à corps, et de la vaincre.à l’aide de.ses propres sujets révoltés.

tRetenu jusqu'à présent loin du champ de bataille, et souffrant impatiemment de se voir réduit à conseiller, quand il brûlait d'agir, il revenait à son ancien projet de soulever la Hongrie et se croyait près de: le réaliser. De longue main.il s'était assuré un instrument pour cette œuvre.:Aux portes .de Constantinople, à Rodosto, vivait un prince exilé, Ragotzki, le chef des Hongrois. pendant leur lutte suprême pour l'indépendance, celui dont le nom est demeuré parmi eux populaire.et béni, et dent le chant de guerre fait encore vibrer leurs

cœurs commé la voix même de la patrie. Après des exploits sans nombre,' Ragotzki avait dû quitter son paÿs avec quelques païtisans et demandet l'hospitälité au sultan : il n'avait point pourtarit rénonté à la lutte et, les yeux fixés süf la Hongrie; n’attendait qu'un signal pour y . reparaître de notiveau. [| languissait en Turquie depuis : plusieurs années lorsque Bonneval y arriva. Celui-ci”-$é:rapprocha ‘immédiatement de lui, cultiva $ün:ämitié et enitretint ses espérances. Cependant: Ragotzki: mourut au moment où la gueïte sé rallumait sut le Danube,

mais :il avait légüé à son:fils le soin’de s'inspirer de son exémple et de repreñdre son tôle. Le jéune prince Hésita d’abord à assumet le per- -sonnage difficile de prétendant : ‘il songeait à se retirer en Frañce ou en Espagne; Bonneval,

auquel son père: l'avait recommandé en:mourant, le détourna de cette fuite par une éloquente métaphore : « Je dois vous faire souve- »-hir, lui écrivit-il, qu'il en est des grandes » maisons qui changent de patrie comme des » vieux arbres qu'on transporte d’un terräin à » l'autre; ; ils n’ont jamais plus cé beau vert et » cette vigueur de sève qui les retidait. l'orne- » ment des forêts ; ils dépérissent et en peu » d'années ils dessèchent sur leurs racines et » ne présentent plus que des troncs dépouillés » de feuilles et de fruits. Ainsi, quelque grand » que vous parveniez en France ou en Espagne,

vous ne serez jamais qu'un illustre sujet, au lieu qu’en suivant les traces du prince votre père de glorieuse mémoire, et profitant des conjonctures qui me paraissent favorables pour vous, vous pourrez récupérer les états et les biens que possédait votre maison et devenir souverain, ce qui me paraît mille fois plus glorieux et plus avantageux que d'être le sujet du premier monarque de la terre, de quelques commodités et de quelques distinctions dont ce titre puisse être ac- » compagné lt

Convaincu par cette ardente parole, le jeune Ragotzki se laissa reconnaître par les Hongrois réfugiés à Rodosto « comme chef, comme » prince et comme père». Puis Bonneval détermina la Porte, enorgueillie de ses succès, à l'appeler à Constantinople et à lui décerner l'investiture de la principauté de Transylvanie, sur laquelle le sultan s’arrogeait encore un droit de suzeraineté. Ce fut un jour de triomphe pour Bonneval que celui où Ragotzki traversa Constantinople et fut reçu au sérail avec l'appareil d'un souverain, où le Commandeur des croyants remit entre ses mains la masse d'armes, insigne de l'autorité qu'il lui déléguait, le salua du titre de « prince de Transyl-

SG YEES 353 SOS y

. Lettre transmise par Villeneuve le 12 juin 1735. Affäires étrangères : Turquie.

vanie et de chef des Hongrois » et prit l’engagement de le soutenir avec toutes ses forces. Bonneval l'emmena aussitôt sur le Danube, certain que sa vue seule fefait tressaillir Ja Hongrie et surgir du sol une armée de mécontents, qui prendrait Ragotzki pour drapeau et le comte de Bonneval pour véritable chef. Malhèureusement, en cette occasion comme en .

d’autres, la haïîne et l'ambition de notre compatriote se berçaient d’espérances chimériques, et ses illusions persistantes lui préparaient un mécompte. Comprimée par l'Autriche, la nationalité hongroise sommeillait; le fils de Ragotzki n'avait aucune des qualités qui soulèvent et entraînent un peuple : personne ne se déclara en sa faveur; ïil erra tristement plusieurs mois à la suite de l'armée du grand-vizir, et sa présence commençait à embarrasser les Turcs plus qu’à les servir, lorsqu'une maladie opportune vint les en délivrer.

De retour à Constantinople, Bonneval y trouva son crédit compromis par cet échec. Ses avis n'étaient plus aussi recherchés que par le passé, et la Porte semblait moins disposée à écouter ses exhortations belliqueuses que les insinuations pacifiques de la France. Une dernière aventure acheva de le perdre. Ses bonibardiers, dont il avait fait des troupes quasieuropéennes, voulurent compléter la ressem-

blance en:se:faisant payer régulièrement; ils réclamèrent :jumultueusement un. arriéré. de solde,. et leur. chef porta Ja. “peine dé-cet acte | d'insubordination., Un.:jqur, en. noyembre 1738, se rendant à la. Porte, il fut brusquement appréhendé, embarqué, puis jeté sur la côte d’Asie, d'où on le vit s'éloigner sous bonne garde pour être conduit dans l’intérieur du pays.

La part qu'il avait prise aux succès militaires de la Turquie, à ce relèvement qui semblait une résurrection, avait ramené sur lui les regards de l'Europe : sa chute fut considérée comme un événement. À Versailles, Louis XV fit ses compliments de condoléance à MM. de Biron et de Gramont, proches parents du comte‘. « Que ne déclarait-il un duel au » grand-vizir, » disait plus tard Voltaire au sujet de sa disgrâce, faisant allusion à ses démêlés avec le prince Eugène; il s'étonnait aussi que Bonneval, pendant qu'il était en Asie, n'eût point poussé jusqu'à la Perse et pris du service chez le Sophi : « il aurait pu » avoir le plaisir, ajoutait-il, d'aller jusqu’à la » Chine en se brouillant successivement avec » tous les ministres # ». L'attention publique

. Mémoires du duc de Luynes. Paris, 1860, t. II,

2 etre au chevalier de lé Motte-Gefrard, avril 176 1

s'efforçi de suivre Bonneval dans son exil.

Seulement, comme il lui était difficile de gatder sa trace, elle fit fausse route et S'égara; les uns le firent errer sur les rives de la mer Noire, les autres dans les sables brûlants de

l'Arabie. La vérité est moins romanesque. Le

comte avait été relégué dans une bourgade de l'Asie-Mineure; Kastamouni, située à cent dix

lieues de Constantinople. Une. personne bien

informée par situation et par devoir nous a

laissé quelques détails sur ses occupations

duns le lieu de son exil : « Comme ïil:ne peut » rester sans rien faire, dit-elle; il a commencé » par fairé bâtir une maison à sa.commoditétet » à sa guise: À présent il apprend le iure.et

» commence même: à -l’écriré4 il répare, peut-

» être un peu tard, ld futé qu'il 4 faite en ve-

nant ici, car il devait bien penser qu'il serait

inutile pour le commandement tant qu'il

jouit d’une bonne santé; et comme il s'amuse

» ignorerait la langue du pays. Au surplus, il »

de tout, je ne doute pas qu'il se soit Hit des » amusements pour charmer l'ennui: de: sa si: » tuation»!. | | Ainsi Bonneval était demeuré dans le malheur d’une fermeté insouciante, prompt à s’accommoder aux circonstances, et malgré tout

1. Lettre de M. Peyssonnel, secrétaire de l’ambassade de France, au marquis de Caumont : Constantitiople, 26 mars 1739. (Collection Schèfer.)

confiant dans l'avenir. Une disgrâce de plus n'était pas pour l’abattre, au milieu d’une existence dont de perpétuelles vicissitudes avaient formé le fond même et la trame. Il avait conservé d’ailleurs des amitiés puissantes dans l'entourage du Sultan, les faisait agir et ne. désespérait point d’un retour de fortune. En effet, moins de quatre mois après son départ forcé, il reparut à Constantinople, recouvra ses titres et ses charges, mais ne put ressaisir l'influence dont il avait joui pendant les années précédentes et dut s’effacer définitivement devant - le représentant autorisé de la France. Le marquis de Villeneuve s'était transporté au camp du grand-vizir devant Belgrade ; là, profitant d'un nouveau revers des Impériaux et d’une défaillance momentanée de la cour de Vienne, il la contraignit à traiter séparément et à signer le °° septembre 1739 un traité dont les conditions n'ont pas encore cessé de peser sur elle. L'Empereur cédait, en effet, la Serbie avec sa capitale, et nous avons vu depuis l'Autriche se consumer en efforts pour ressaisir l'influence dans cette province qui lui ouvrait le cœur des Etats ottomans et qui formait, avant 1739, partie intégrante de son empire. Quant à la Russie, malgré la conquête de la Moldavie et la dispersion d’une armée turque, la défection de son alliée l’obligea de poser également les armes ; elle dut consentir à la destruction de la

forteresse d'Azof et s'engager à n’entretenir sur la mer Noire ni flotte de guerre ni navires de. commerce. La paix de Belgrade consacrait avec éclat le triomphe de la politiqué française; l’Autriche reculait au delà du Danube, la Russie voyait se fermer devant elle les mers d'Orient,

objet de son éternelle convoitise, la Turquie sortait intacte et fortifiée d'une épreuve où elle avait failli périr, et nous devait en partie son salut’. Tandis que les intérêts d’une partie de l'Europe se débattaient et se réglaient sans lui, quelles étaient les occupations de Bonneval ? Retenu à Constantinople, réduit à de menues intrigues, il semblait articulièrement absorbé par un procès qu'il soutenait avec un Turcæat » sujet de la muraille divisoire de son jardin, » humiliante besogne pour une activité qui avait connu et qui rêvait encore d'éclatants emplois, mesquine réalité succédant à d'éblouissanites chimères *.

1. Sur la paix de Belgrade, voir spécialement l'ouvrage intitulé : Histoire des négociations pour la paix conclue à Belgrade le 28 septembre 1739, par l'abbé Laugier, Paris, 1768, et le travail de M. Tupetz, paru dans l'Historische Zeitschrift. (Nouvelle série, 4° volume, année 1878.)

7 Correspondance de Villeneuve en septémbre, octobre et novembre 1730. Affaires étrangères : Turquie.

Après la paix de Belgrade et la fin de l’ambassade du marquis de Villeneuve, Bonneval continua de résider à Constantinople. La vie qu’il y menait était celle d'un disciple d'Épicure plutôt que d'un sectateur de Mahomet.

Sa maison, « son hôtel », comme disait un Français !, comprenait deux parties distinctes. L'une se composait de salles décorées à l'orientale ; là Bonneval réunissait souvent quelques musulmans choisis avec discernement, parmi ceux d’un esprit ouvertet tolérant ; là on eût pu surprendre des discussions sur la philoso- . phie et la politique, soutenues avec liberté par de graves effendis, enveloppés de la vapeur odorante des narguilés. Bonneval lui-même, ‘ avec sa longue barbe blanche, sa tête rasée, et son embonpoint croissant, n'étonnait plus en cette compagnie et était parvenu à faire, suivant l'expression du prince de Ligne, «un » beau Turc ». Chaque semaine il réunissait les mêmes amis à sa table : la cuisine et le service étaient tout français; la conversation se fai-

| 1. M. de Peyssonnel.

sait en italien et se prolongeait sous les ombragès du jardin. Une autre partie de la maison, moins accessible, était meublée à l’européenne ; Bonneval aimait à s’y retirer, s'arrachait ainsi au présent et revivait dans le passé. Son plaisir, lorsqu'il se trouvait seul, était de dépouiller son costume d'emprunt et de s’habiller des pieds à la tête en gentilhomme français. Il n'observait les prescriptions du Coran qu'en public et par bienséance ; chez lui on eût vainement cherché un harem et l’on découvrait une cave. C'était une pièce garnie d'armoires fermées par un grillage ; derrière le treillis de fer apparaissaient des rideaux qui devaient protéger des livres et dissimulaient des bouteilles ‘. Les livres étaient demeurés néanmoins pour Bonneval de bons et fidèles compagnons; il avait un gros Plutarque qui ne le quittait guère, et les auteurs de sa patrie l'aidaient à supporter les heures de solitude et d'ennui. Lorsqu'il sortait, c'était pour visiter les ministres européens .ou les amis qu'il recevait chez lui ; il dédaïignait les réunions d’apparat; préférait l'intimité, les gais propos, la bonne chère, parfois le spectacle d'une danse de caractère exécutée par des esclaves italiennes.

Parmi ses meilleures heures (c'est lui-même

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