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qu’il a déployés l'ont mis hrs de pair; ils l'ont Signalé à l'attention, non seulement des généraux français, mais même du chef ennemi, l'illustre prince Eugène de Savoie, bon connaisseur en ces matières. A l'initiative, au sang-froid, au coup d’œil qui font les vrais hommes de guerre, il joint ces qualités brillantes qui ajoutent du relief au mérite : un courage que l’on remarque même au milieu d’une armée composée entièrement de braves gens, un esprit ouvert à toutes choses, le don de frapper et de séduire, le pouvoir de faire impression sur ceux qui l'approchent autant par son éloquence pittoresque que par la flamme de son regard. Voici maintenant le revers de la médaille. Ce n'est pas seulement une liberté de mœurs et d’allures qu’il partage avec beaucoup de jeunes seigneurs de son temps, c'est surtout un caractère tranchant et irascible, : je ne sais quoi de rebelle dans l'humeur qui le rend impatient du frein et ennemi de toute discipline. A qui s'efforce de pénétrer plus avant dans cette âme, un seul et irrésistible ressort s'y découvre. Des trois sentiments qui formerit alors le fond moral commun de la plupart des : gentilshommes, croyance ou au moins respect aux idées religieuses, dévouement passionné à la royauté, orgueil de la race et du nom, Bonneval a complètement perdu les deux premiers. : Ami de Philippe d'Orléans, du duc de Vendôme, de ceux qu'on appelle à la cour les li-
bertins, il a pris à leur contact et il affiche un scepticisme fanfaron. D'autre part, le culte de la royauté ne lui tient pas lieu des croyances perdues. Un seul sentiment vit en lui, mais poussé à l'extrême, atteignant des proportions démesurées, resté maître de la place laissée vide par les deux autres, c'est une foi violente dans la supériorité de sa race sur le reste de l’humanité. L'orgueil du sang, voilà le dieu unique de Bonneval; cette passion le possède, l'entraîne, le pousse à d'insignes exploits, mais c'est elle aussi qui va l’égarer en lui inspirant l'idée que son honneur ne saurait se comparer à celui des autres hommes et qu'il lui interdit de s’asservir à la discipline étroite des états modernes. Avec un esprit qui devançait parfois son siècle, Bonneval a le caractère tout féodal; il nous apparaît comme l’un des derniers représentants de l'esprit aristocratique d’autrefois, et semble égaré dans un temps où le pouvoir absolu des rois pliait tous les sujets à la même règle et leur imposait une sorte d'égalité dans la soumission.
Sans doute il consentait à prêter une obéissance limitée au souverain en personne, à celui dont il se reconnaissait le sujet ou plutôt le vassal, car il employait de préférence cette expression qui impliquait l'idée d'un lien personnel et librement accepté. Ce qu’il ne pouvait souffrir, c'était qu'aucune autorité s’in-
terposät entre le prince et lui-même ; il s'insurgeait en particulier contre celle des ministres, personnages qui tenaient leur pouvoir beaucoup moins de leur naissance que de la faveur royale. La vue d’un homme de médiocre origine revêtu des hautes fonctions de l'Etat amenait aussitôt sur ses lèvres d’irrévérencieuses comparaisons, et lui rappelait la fable de l'âne porteur de reliques. « Les reliques, » disait-il, représentent ici les charges que les » princes confèrent, et l'âne; c'est le ministre » OU ses semblables, qui, étant nés dans la lie » du peuple, croient qu’on rend à leurs pet- » sonnes les hormages qu'ils reçoivent, tant » les hommes de néant sont susceptibles de » sotte vanité 1. »: Dès que Îles ministres ne se bornaient plus à lui transmettre les ordres directs du souverain, il leur refusait toute créance, toute marque de considération, et une querelle avec l’un d'eux va se placer au début de chacune de ses révoltes.
Déjà, durant son passage dans la marine, il avait fait une fière réponse au secrétaire d'Etat Seignelay. Celui-ci, passant une revue et remarquant son extrême jeunesse, avait parlé de le réformer : « On ne casse pas un homme de » ma sorte, s'écria Bonneval. — N'importe, re-
1. Lettre du 12 septembre 1724. Archives des affaires étrangères : correspondance de Bruxelles. Cette lettre a été publiée dans les Mémoires.
» partit le ministre fort bien inspiré, le Roi » casse le garde de la marine, mais le fait en- » seigne de vaisseau !. » La querelle qu'il eut en 1704, étant à l’armée d'Italie, avec le mi- . nistre de la guerre Chamillart, ne devait ‘point produire d'aussi heureuses conséquences. Son point de départ fut l’un de ces démêlés qui surgissent fréquemment dans nos armées entre les hommes d'épée et les hommes de bureau, entre le commandement et l’intendance. Bonneval faisait la guerre à la ma-
nière féodale, c'est-à-dire avec une indépendance qui n’admettait point de contrôle; il ne tenait nul compte des règles sévères que Louis XIV avait introduites dans l'administration de ses armées, dépensait les deniers du Roi comme s'il se fût agi des siens, puis accueillait avec une suprême impertinence les observations des commissaires des guerres.
Ceux-ci se plaignirent au Ministre, qui prit le parti de ses subordonnés. Alors s'engage entre le Secrétaire d'Etat et le bouillant officier un dialogue par lettres, où les deux interlocuteurs rivalisent de mordant et d'ironie. Enfin Chamillart, fatigué de l'indiscipline de Bonneval, s'oublie jusqu'à lui dire : « Il me paraît » que vous ne voulez éviter de compter avec » les gens de plume que parce qu’ils savent