Prince de Ligne, p
» trop bien compter. » A cette insinuation outrageante, Bonneval bondit : « Si dans trois » mois, répond-il, je ne reçois point de satis- » faction de l’insulte que vous me faites, j'irai chez l'Empereur, où tous les ministres sont » gens de qualité et savent comme il faut trai- » ter leurs semblables. » Voilà le secret de sa pensée échappé dans ces derniers mots, et le fond de son âme qui s’illumine d'un rapide éclair. Bonneval ne devait jamais menacer en vain. N'obtenant point la réparation qu'il exige, il quitte l'armée, se rend à Venise, hésite quelque temps, puis, comme la France ne se presse point de le rappeler et de composer avec lui, poursuit dans la voie où il s'est imprudemment lancé, et aboutit au crime: Le déserteur devient traître en demandant et en obtenant du service dans les armées impériales !. | oi,
Alors commeriça la période la plus coupable de sa vie. Bien accueilli par le prince Eugène, il gagna rapidement sa confiance, devint l'un de ses lieutenants préférés et de ses plus utiles
1. Voir le Mémoire du prince de Ligne, p. 23-28, et, aux Archives des affaires étrangères, dans le n° 494 du fonds France, les pièces intitulées « Mémoires anecdo- » tiques du comte de Bonneval, 1704-1729 ». Ce sont des mémoires rédigés par Bonneval lui-même ou au moins sous son.inspiration évidente; ils donnent sur chacune de ses aventures la version qui lui est favorable et doivent être contrôlés au moyen d’autres documents.
auxiliaires, puis, avec le grade de général, prit part pendant plusieurs années à toutes les campagnes de l'Autriche contre la France. Il pénétra en vainqueur sur le territoire de son pays natal, et à la journée de Malplaquet, opposé aux gardes françaises, ses anciens compagnons d’armes, il les chargea avec une furie qu’il avait apprise dans leurs rangs. Ces exploits sacrilèges se prolongèrent autant que la guerre de la succession d'Espagne. En 1713, il assista, aux côtés du prince Eugène, aux conférences de Rastadt pour le rétablissement de la paix entre la France et l'Empereur.
Après la signature du traité, il s'en fut guerroyer .avec l’armée autrichienne contre les Turcs. La bataille de Peterwaradin, en 1716, lui fournit une de ces ‘occasions de se signaler qui sont les bonnes fortunes de la guerre. Environné avec un faible détachement par un corps entier de janissaires, il se défendit longtemps ; enfin, après des prodiges de valeur, jeté à bas de plusieurs coups de lance, il se fit mettre sur les épaules de deux de ses hommes et rejoignit ainsi le gros des forces chrétiennes, en passant au travers des mécréants.
Cet exploit fit le tour ‘de l'Europe; il fut chanté par les poètes, et Bonneval, däns une ode de Jean-Baptiste Rousseau, se vit transfor-
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mèt en uñ nouvel Alcidet. L'héroïsme qu'il venait de déployer contre l'ennemi commun de la chrétienté le réhabilita même aux yeux de la France. Le duc d'Orléans, devenu Régent, nè tint pas rigueur à son ancien ami; sur Îles instances de l'abbé Dubois, il consentit à tasset le jugement porté contre le comte à la suite de sa désertion et qui l’avait condamné à mort avec confiscation de ses biens. En 1717, Bonneval vint à Paris recevoir devant le Parlement ses lettres de grâce; sans tesser de figurer en nom dans l'armée impériale, il avait obtenu un congé qu'il n'eût dépendu que de lui de rendre définitif.
Ce voyage, destiné à constatet sa réconciliation avec sa patrie, fut un intermède singulier dans $a carrière. Sa mère « le prit au vol», comme dit le prince de Ligne, et le maria avec M'e Judith de Biron. Après la cérémonie, sa belle-mère, remarquant chez son gendre un air rêveur et préoccupé, lui en demanda Ia cause.
ï. Quel est ce nouvel Alcide Qui seul, entouré de morts, De cette foule homicide Arrête tous les efforts ?
A peine un fer détestable Ouvre son flanc redoutable, Son sang est déjà payé,
Et son ennemi qui tombe De sa troupe qui succombe Voit fuir le reste effrayé.
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Bonneval avoua sans détours « qu'il se sen- » tait bien malheureux de s'être marié! — » Vous auriez mieux fait de me le dire hier »1, répliqua Mn: de Biron. En le mariant, la famille du comte avait espéré sans doute le rattacher à la France, mais rien n'était capable de fixer cette humeur vagabonde. D'ailleurs, Bonneval sentait que dans son pays le souvenir de sa faute barrerait toujours le chemin à son ambition et ne ferait jamais de lui qu'un rebelle pardonné; enfin, la guerre continuait en Hongrie, et à ses yeux, sa véritable place était celle où l’on se battäit. Sa jeune femme était pourtant de l'esprit le plus aimable; elle s'était éprise du héros entrevu ; lui n’ignorait point cet amour ; il savait qu'en partant il briserait le cœur qu’il venait de gagner sans y penser, mais une humble fleur arrêéterait-elle cette course emportée qui rompait sur son passage les plus puissants obstacles ? Il partit dix jours après son mariage; la comtesse en éprouva plus de chagrin que de dépit, elle se mit à correspondre avec le fugitif, et régulièrement, par chaque courrier, ses lettres lui arrivaient au loin comme de timides et touchants rappels. Quelques-unes sont venues jusqu'à nous et charment encore par le tour délicat de la pensée et de l'expression ; la plainte