‹ Le pacha BonnevalChapitre 8 sur 24 · Lettre du 8 novembre · texte numérisé non relu

Lettre du 8 novembre

capable de le satisfaire et d'imposer silence à sa verve frondeuse. En fait, il n’y avait plus de place pour un homme de son caractère dans la chrétienté telle qu'elle était alors organisée ; il ne lui restait plus qu'à se conduire envers elle comme Bourbon et Condé envers la France, c'est-à-dire à en sortir et à lui déclarer la guerre ; c'est ce qu’il fit, en essayant de prendre les Turcs pour auxiliaires.

Le motif de sa rupture avec l'Empereur fut une intrigue qui mit plusieurs cours en émoi, et qui, après avoir pris son prétexte à Madrid, éclata à Bruxelles, se continua à Vienne et trouva son dénoûment en Turquie. Une disgrâce survenue à la jeune reine d'Espagne y donna lieu. La quatrième fille du duc d'Orléans, à peine âgée de quinze ans, était alors la femme du roi Don Luis. Jamais souveraine ne convint moins à l'Espagne. Qu'on se figure une enfant mal ou point élevée, comme toutes les filles du Régent, grandie à Paventure au Palais-Royal, au milieu des maîtresses de son père et de ses compagnons de plaisir, habituée à une vie frivole et dissipée, incapable de confrainte, persuadée qu'un laisser-aller joyeux forme le train ordinaire de ce monde, puis transportée subitement à Madrid, an milieu d'habitudes austères, dans une cour dévote et médisante, et là se heurtant de toutes parts aux aspérités d'une impitoyable étiquette. S'é-

tonnera-t-on que tout en elle ait déplu à ses sujets, et que sa nouvelle patrie se soit refusé à l’adopter ? Partout ses manières eussent choqué; à Madrid elles donnaient matière à scandale, et à la suite d'incartades un peu fortes, le roi son mari, désespérant de la ramener par des remontrances, se crut obligé de sévir. [1 la mit aux arrêts pour quelques jours dans son appartement. Comme bien l’on pense, cette aventure fit grand bruit dans toute l'Europe. On en parlà particulièrement à Bruxelles. En effet, la Belgique venait de passer depuis peu de la domifiation espagnole sous celle de l'Empereur, et lorsque la noblesse flamande rapportait avec complaisance les bruits répandus sur la cour de Madrid, il lui semblait encore sè donner Île” plaisir de médire de ses. maîtres. Les représentants de l'Autriche aux Pays-Bàs trouvaient trop bieh leur compte à cette tendance pour ne point la favoriser et la développèr.

Un soir, au mois d'août 1724; il y avait assemblée, c'est-à-dire réunion mondaine, chez le marquis de Prié, gouverneur dés Pays-Bas.

Tout ce que Bruxelles comptait de plus distingué par le rang se trouvait présent, sauf Bonneval. C'était avant souper, à l'heure où l'on s'aborde volontiers en se demandant les nouvelles, et l'événement dont tout le monde s’entretenait était la mésaventure de la reine

d'Espagne. Ms de Prié dit tout à coup qu’elle en connaissait la véritable cause; un gentilhomme, dont elle citait le noi, aurait été surpris et poignardé dans l'appartement de la princesse. Cette nouvelle de pure invention, : la marquise prétendait la tenir de source certaine et l'avoir reçue directement de Madrid par l'intermédiaire de deux chanoinesses, dont une princesse de Hohenzollern. Les jours suivants, M" de Prié et sa fille, M"° d'Apremont, répétèrent les mêmes propos à tout venant, « la fille relayant la mère‘, » suivant l'expression de Bonneval. Tombant de haut, la calomnie fit grand effet; des palais elle passa dans les « maisons à bière » et devint le sujet de toutes les conversations.

C'est ici que Bonnevyal paraît en scène, se posant en champion de l'innocence faussement accusée. Ce qui le pousse et le fait éclater, c'est un accès de générosité chevaleresque, mais c'est encore et surtout l’orgueil de race. La reine d'Espagne n’est pas seulement à ses yeux une femme, une Française, une souveraine, c'est aussi une parente : n'est-il point allié au sang dé France par les maisons de Foix et d’Albret? « Comme j'ai l'honneur, disait-il plus » tard à ce sujet, d'appartenir à la maison de

.. 4. Ecrit remis par Bonneval au ministre de France à Bruxelles. Affaires étrangères : Bruxelles, 1724.

Bourbon par les filles de souverain qui sont

» entrées dans la mienné, je ne pouvais, sans. » être déshonoré, souffrir un pareil attentat

» contre une princesse de France. » Voici comme il s’y prit pour venger l’injure faite à la reine d'Espagne. Les assemblées qu’il tenait chez lui n'étaient pas moins fréquentées que celles de la marquise de Prié, et comme il le disait sans modestie, c'était 1à « que la noblesse » venait se désennuyer *. » Profitant d'un soir de concert, où l’assistance était nombreuse, il s’exprima en termes d’une violence ou plutôt d'une grossièreté toute militaire sur le compte des auteurs de la calomnie, désignant par de claires allusions M. de Prié, sa femme et sa fille. Le lendemain des libelles reproduisant les mêmes expressions se répandaient sous son nom par toute la ville. Prié le mit aussitôt aux arrêts, puis le fit conduire sous escorte à la citadelle d'Anvers; la popularité du général était telle que son arrestation faillit devenir le signal d’une émeute :. | Bonneval avait violé toutes les règles de Ja

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