APPRÉCIATION
L’exposé que nous venons de faire portait à chaque page la critique avec lui, et il ne nous reste plus qu'à en condenser les résultats dans une appréciation générale du système.
Si l’on se place au point de vue supérieur de la justice, la critique ne saurait être clémente à un système établissant une tyrannie de peuple sur peuple; la sévère appréciation d'Adam Smith revient en mé-
1 Cf. Leroy-Baulieu, op. cit., p. 725.
NORMAND. l
moire et l’on ne peut s'empêcher d'y souscrire : « Défendre à un grand peuple de tirer tout ce qu'il peut de chacune de ses productions ou d'employer ses capitaux et son industrie de la manière qu'il croit leur être la plus avantageuse, c’est une violation manifeste des droits les plus sacrés des hommes. »
Mais si l’on se renferme dans les considérations utilitaires, il convient de se demander si la tyrannie des métropoles fut du moins favorable à leur prospérité. Le pacte colonial avait pour but d'imprimer un brillant essor à l’industrie et à la marine métropolitaines ; aussi, dans la mesure où ses restrictions furent efficaces, elles profitèrent surtout à une classe particulière de la nation, à celle des traficants et des industriels. Toute cette population mercantile s'enrichissait non seulement aux dépens des colonies, mais aux dépens de la masse des consommateurs nationaux, sur lesquels retombait une des conséquences du pacte, à savoir la cherté des produits exotiques sur le marché métropolitain. Bien plus, les consommateurs étaient en même temps des contribuables, et ils supportaient, pour le plus grand bien de la classe privilégiée, tout le poids de la surveillance si coûteuse exigée par le pacte colonial; Car ce n'était pas sans de gros sacrifices pécuniaires qu'une nalion pouvait sillonner les mers
lointaines de ses escadres, et surtout entretenir cette
NE
armée compacte de fonctionnaires, dont l'emploi, selon J.-B. Say, constitua pour les nations européennes le principal motif d’asservir les colonies. Aussi, juge sévère, Adam Smith a-t-il pu formuler cette appréciation qu’une telle politique « ne convenait qu'à une nation de boutiquiers », non pas qu'elle pût « accommoder une nation toute composée de gens de boutique, mais elle convient parfaitement à une nation dont le gouvernement est sous l'influence des boutiquiers ».
Quant aux colonies, leur rôle dans le système fut un rôle de victimes. Les seules qui s’enrichirent se spécialisèrent dans la production de certaines denrées d'exportation ; leur mise en valeur s’opéra d’une manière toute artificielle, et l’on eut parfois ce singulier spectacle de voir ravagées par la famine les plaines les plus fertiles du monde. Pour les autres, l'oppression du monopole étouffa leur épanouissement ; elles furent les victimes de l’étroitesse du débouché offert à leur production et de la cherté des marchandises européennes.
Qu'en advint-il pour la métropole ? C'est qu’elle sentit à son tour les conséquences néfastes du régime d'exploitation établi par elle. C’est qu’elle tua la poule aux œufs d’or et que son commerce avec des contrées appauvries par une législation tyrannique fut beaucoup moins profitable que celui qu’elle au-
rait pu entretenir avec des pays plus libres, mais
plus prospères. La métropole ne retira qu’un avantage médiocre d’un système qui lui créa d’autre part bien des difficultés. Elevant des barrières les unes contre les autres, se repoussant mutuellement de leur domaine colonial, les nations européennes entrèrent plus d’une fois dans des luttes sanglantes, et les guerres, dont la suite nombreuse se succéda depuis l'avènement de Louis XIV jusqu’au triomphe définitif de l'Angleterre au traité de Paris de 1763,. ne puisèrent pas leur source uniquement dans des rivalités dynastiques, mais aussi dans des convoitises commerciales; chaque fois, au traité de paix, le vainqueur profita du succès de ses armes pour faire insérer quelque brèche au pacte colonial ou quelque annexion de territoire. Enfin, dernière conséquence et la plus terrible, les métropoles ne se firent point aimer de leurs colonies ; par l'accumulation des entraves vexatoires, par la compression des forces vitales chez des populations en plein développement de jeunesse, elles y répandirent des germes de haine et de révolte, et la deuxième partie de notre travail nous fera voir la suite lamentable de ces insurrections, qui réalisèrent presque tous les vœux de leurs auteurs, c'est-à-dire l'achat au prix du sang de l’indépendance.
C’est ainsi que, dans le pacte colonial, les avantages réciproques étaient en réalité des dommages ré-
ciproques.
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Il n’est pas sans intérêt de se demander quelle fut, au cours des trois derniers siècles, l’évolution de la pensée scientifique au sujet du pacte colonial. L’action politique des rois et de leurs ministres trouvat-elle dans les économistes de puissants auxiliaires auprès de l’opinion, ou eut-elle au contraire à subir l'aiguillon de leurs incessantes critiques?
Il semble que la pensée de nos premiers économistes marcha de pair avec l’action gouvernementale. Alors que les puissances de la vieille Europe se jetaient sur le Nouveau-Monde avec une activité fébrile, c'était le moment où l’économie politique, sortie de l’étroite enceinte des écoles scholastiques et débarrassée de la tutelle de la théologie, prenait un large essor dans la liberté et participait brillamment à la renaissance universelle. Les économistes ne pouvaient voir d’un œil indifférent les peuples engager leur activité dans une direction nouvelle; tout naturellement, ils furent amenés à dire leur mot sur la politique coloniale. Or, sous l'influence de diverses causes que nous avons développées, les esprits du temps étaient tout à la recherche de l'or, et le système mercantile était regardé comme un véritable dogme ; le pacte colonial s'adapte admirablement à cette situation, et personne ne douta qu'il ne fût le
plus profitable des arrangements.
MEMTAS
De la foule des publicistes émergent les deux noms illustres de Jean Bodin et d'Antoine de Montchrétien. Le premier ne s'occupe pas directement de la question coloniale et l’on chercherait en vain dans son grand ouvrage une parole de blâme ou d’assentiment pour le système que nous étudions ; mais peutêtre est-il permis d’inférer d’un passage de La République la condamnation d’un des modes d'exercice du pacte, l'exercice par ces fameuses compagnies sur lesquelles, l'instant d’après, allaient reposer toutes les espérances des peuples colonisateurs. Bodin conseille au souverain, lorsqu'il autorise les communautés, de réglementer étroitement leurs statuts et privilèges, et de bien veiller à ce qu'elles ne s'érigent pas en monopole ; « aussi, est-il dangereux, conclut-il, de permettre toutes assemblées et toutes confréries, car bien souvent on y couve des conjurations et des monopoles! ». Montchrétien, tout au contraire, s'affirme un partisan résolu des compagnies, et il exprime dans la formule suivante ses idées sur le trafic colonial : « Il n’y a point de meilleure manière pour s’en accommoder bientôt que de le faire en société comme les Hollandais; car un particulier, quelqu'opulent qu’il puisse être, ne le saurait longtemps soutenir tout seul, outre que les choses se font
plus sagement et seurement qui sont dressées par le
1 Cf. De la République, II, 8.
LIRE Ar
conseil de plusieurs ayant mesme intérêt et mesme fin! ».
Ainsi, sauf sur le point des compagnies, il n'y a pas de discussion; le pacte colonial apparaît comme le seul système admissible, et nul ne songe à en proposer un autre. Il en est de même en Angleterre, où les plus fervents adeptes du mercantilisme regardent le monopole des matières premières coloniales comme un avantage si précieux, qu'ils n'hésitent pas à l’acheter au prix d’un commerce passif avec les colonies; cette idée est répandue dans toute l’abondante littérature économique, qui fleurit alors de l’autre côté de la Manche et dont les plus célèbres auteurs furent Thomas Mun, Culpeper et Child.
Mais, aux derniers jours du xvrr siècle, l'étoile du mercantilisme commence à pâlir. Boisguilbert proclame que « l'argent doit être le valet et non le tyran du commerce » ; Cantillon voit dans le travail la source de toute richesse. D'autre part, l'on a vu les nombreuses compagnies de Richelieu et de Colbert traîner une existence difficile de quelques années, et s’abîimer rapidement dans l’insuccès final. Le pacte colonial souffrira dans l’estime des économistes de la pénible impression laissée par ces tentatives, ainsi que du discrédit naissant autour du mercantilisme. Le maréchal de Vauban regarde comme une condi-
! Cité par Léon Deschamps, Histoire de la question coloniale, p. 61,
tion essentielle de la prospérité des colonies « d’en bannir ces sociétés de marchands à titre de compagnies privilégiées, qui, par l’extension de leurs privilèges, les empêchent de commercer avec d’autres et de se procurer, par le moyen de leur industrie, plus commodément le nécessaire, ce qui les ruine et les dégoûte! ». Voilà merveilleusement résumés, dans une seule phrase, les plus notables inconvénients du pacte colonial, qu’il soit exercé par une compagnie ou par la masse des habitants de la métropole. Mais l'abbé de Choisy va plus loin; il ne s'attaque plus seulement aux compagnies privilégiées, mais au fond même du système colonial, à l'exclusion des étrangers ; il reproche à Colbert d’avoir méconnu les vrais principes de l’échange et du trafic : « Il oublia, dit-il, que le créateur de toutes choses n’a placé les différents biens dans les différentes parties de l’univers qu'afin de lier une société commune et d’obliger les hommes par leurs intérêts à se communiquer réciproquement les trésors qui se trouveraient dans chaque pays?. »
Ce langage est nouveau dans l’histoire de l’économie politique ; il annonce la grande école du xvine siècle, cette école physiocratique, qui fonda la première doctrine de la liberté naturelle. Ce ne sont plus seulèment des individualités, c’est tout un groupe
‘ Cf. Oysivetés. (Édition Augoyat, 1843, t. IV, p. 49). ? Mémoires, livre Il, 3 édition d’Utrecht, 1725.
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d'hommes éminents qui va diriger ses attaques contre le système colonial, et cela en des ouvrages fort répandus ou en des publications qui, comme l’Encyclopédie, sont lues de tous ceux que le xvre siècle appelait les honnêtes gens: en un mot, l’on s'adresse à l'opinion, puissance qui s'affirme chaque jour davantage et va bientôt effectuer la Révolution Française. Certes, le « laissez faire, laissez passer » des économistes s’accordait mal avec la conception exclusive et réglementaire du pacte colonial; aucun système n'essaya plus arbitrairement de détourner les courants naturels du commerce, pour les canaliser dans une voie unique de la colonie à la métropole ; nul ne greva plus lourdement le produit net au profit de la classe stérile.
La condamnation du pacte colonial est une suite logique des idées générales des Physiocrates sur le commerce ; et d’ailleurs, plusieurs écrivains de l’école ont pris soin de s’en expliquer d’une façon formelle. C’est l'abbé Morellet qui écrit son « Mémoire sur la situation actuelle de la Compagnie des Indes », mémoire inséré dans l'Encyclopédie et complété par de longues observations de l'abbé Baudeau qui en affermissent encore la valeur. Le Trosne, dans L’Intérêét Social!, proclame que «la liberté du commerce est l'intérêt évident des colonies »;, il prend une à une les règles diverses du système colonial,
1 Cf. De l'Intlérét social, chap. 1x.
LS
les dissèque avec un soin minutieux et met en relief leur opposition avec le credo physiocratique, c’està-dire avec le bien de l'humanité et de chaque nation. Turgot se défend d’appartenir à la secte, mais il donne ce dernier mot de la théorie libérale appliquée aux colonies, dans son « Mémoire au roi sur la guerre d'Amérique! » : «Il faut, dit-il, consentir de bonne grâce à laisser aux colonies une entière li- | berté de commerce, en les chargeant des frais de leur défense et de leur administration, à les regarder non comme des provinces asservies, mais comme des Etats amis, protégés si l’on veut, mais étrangers et séparés? ,» A la même époque, l’abbé Raynal, dans cette fameuse Histoire Philosophique, qui fut l’un des livres les plus lus du xvrrre siècle, émet des opinions si libérales sur le traitement à appliquer aux colonies, que le pouvoir peu tyrannique de Louis XVI finit par s'émouvoir et demander des poursuites. Une note discordante en ce concert de blâme fut jetée par l’un des plus grands esprits du xvure siècle, par Montesquieu. « On a établi, dit-il, que la métropole seule pourrait négocier dans la colonie et cela avec grande raison, parce que le but de l’établissement a été l’extension du commerce, non la fonda-
tion d’une ville et d’un empire. Il est encore reçu que
! Cf. Œuvres complètes, édition Daire, tome II, p. 599. Cf. Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, 1770,
le commerce établi entre les métropoles n’entraîne pas une permission des colonies qui restent toujours en état de prohibition. Le désavantage des colonies qui perdent la, liberté du commerce est visiblement compensé par la protection de la métropole, qui les défend par ses armes ou les maintient par ses lois.» Ces lignes sont une approbation très nette du système colonial ; elles émanent, d’ailleurs, d’un partisan résolu des compagnies privilégiées, œuvre d’habileté et de sagesse, qui « ont fait une grande puissance accessoire sans embarrasser l’état principal ».
C'est au grand nom d’Adam Smith que s’attache la gloire d’avoir ruiné définitivement le pacte colonial dans l'estime publique. Il a consacré tout un chapitre de la Richesse des Nations? à l’examen des conséquences du système : précision, profondeur, lumineuse clarté, les qualités habituelles du grand économiste brillent dans cette étude, qui demeure la base fondamentale de la critique. Il ne laisse que des points secondaires à la discussion des écrivains postérieurs ; Ricardo, et plus tard Mac Culloch, contesteront que le monopole du commerce colonial ait pu engendrer une hausse des profits dans les autres industries; d’autres nieront l'influence de l’acte de navigation sur le développement maritime de lAngleterre. Mais, au milieu de ces controverses de
1 Cf. Esprit des Lois, livre XXI, ch. xxI.
2I21vre IVe CL VIT.
détail, les résultats essentiels de la critique d'Adam Smith sont toujours debout, et l’on peut dire que l'opinion scientifique est désormais fixée; le caractère funeste du pacte colonial est une vérité qui passe en axiome, elle rencontre l’unanimité des suffrages des économistes, soit qu'ils pensent avec Stuart Mill que € la fondation des colonies est la meilleure affaire dans laquelle on puisse engager les capitaux d’un vieil et riche pays », soit qu’ils estiment avec J. B. Say que la colonisation est une œuvre illusoire dont les avantages ne compensent pas les onéreux sacrifices.