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EXPOSÉ HISTORIQUE DES APPLICATIONS DU SYSTÈME

Après avoir examiné le pacte colonial au point de vue des idées générales économiques, nous allons en suivre l’application chez les peuples qui ont joué un grand rôle dans l’expansion coloniale des siècles passés; une fois de plus l’histoire apportera son concours à l’économie politique, en renforçant les vérités de la science par des exemples tirés de la réalité des faits. Successivement, nous nous transporterons en Portugal, en Espagne, en Hollande, en Angleterre et en France; nous verrons le pacte colonial revêtir des formes diverses selon le caractère particulier de chaque peuple, mais toujours s’affirmera cette même vérité que la prospérité des colonies fut toujours en raison directe de la liberté que

leur laissa la métropole.

Les Portugais entrèrent les premiers dans la voie

de la colonisation. Glissant tout au long de la côte

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de

d'Afrique, ils la semèrent de comptoirs, alors que les autres nations d'Europe n'étendaient pas leurs relations commerciales au delà des ports asiatiques de la Méditerranée ; et plus tard, tandis que l'Espagne regorgeait déja de l'or d'Amérique, ils doublèrent avec Vasco de Gama le cap de Bonne-Espérance!, et les fondements furent jetés dans les Indes orientales d’un magnifique empire qui allait durer deux siècles.

Les premiers moments de l'occupation furent pénibles à cette poignée d'hommes, qui venaient établir l'influence européenne dans des contrées populeuses dix fois plus grandes que le Portugal. La méfance des indigènes et l'apparition d’un puissant ennemi dans le Zamorin les obligèrent à une véritable conquête; mais leur étonnant héroïsme et le génie d’un Alméida triomphèrent de tous les obstacles, si bien que Southey a pu dire que « nulle nation autre que les Portugais n’a jamais accompli de si grandes choses en proportion de ses moyens ? ».

Des avantages commerciaux furent gagnés au prix du sang; il importait que le Portugal demeurât seul à en profiter. Aussi, dès le début, les efforts persévérants des vice-rois s’acharnèrent à éloigner toute concurrence, et, sans s’interrompre, pendant deux siècles, ils frappèrent de leurs coups répétés trois

1 En 1498.

? Cité par Mérivale, op. cit., p. 44.

Pie

ennemis successifs, les Arabes, les Espagnols et les Hollandais.

L'établissement des premiers sur la côte d'Afrique remontait à une origine très ancienne ; au milieu de ces nations de l'Inde, parvenues à une civilisation relative, mais de longue date endormies dans l’inactivité, ils avaient jeté les bases d’un brillant négoce ; Aden et Ormus étaient les grandes cités commerçantes où venaient affluer les richesses de l’Asie méridionale, pour être ensuite dirigées vers l'Egypte et les républiques italiennes. Victorieux de la flotte égyptienne près de Diu, Alméida brisa soudainement cette puissance économique consacrée par les siècles ; son successeur, Albuquerque, s’empara de Goa, Malacca et Ormus, il étendit sa domination jusqu'en l’intérieur des terres, et là même où il ne conquit qu'un droit de suzeraineté, il faisait promettre aux princes de ne vendre qu'aux Portugais certaines marchandises, de ne point accueillir chez eux d’ennemis de cette nation, et, en général, de ne point trafiquer avec les étrangers sans son consentement ; et, pour mieux assurer l’exécution de ces articles, il fut stipulé, dans les mêmes traités, que les Indiens ne navigueraient pas sur mer sans une permission expresse |.

Ces dernières dispositions furent inspirées par la

1 Cf. Schérer, Histoire du Commerce de toutes les nations, p. 142.

crainte des Européens tout autant que par celle des Arabes. Dans leur course à travers les mers, à la recherche des territoires inconnus, il était fatal qu'Espagnols et Portugais se heurtassent un jour ; en 1494, une guerre implacable était sur le point de les mettre aux prises, quand le pape Alexandre VI proposa son arbitrage ; aussitôt accepté, cet arbitrage donna naissance à la fameuse bulle /nter Cælera, qui, traçant une ligne imaginaire passant à un point déterminé à l’est des Açores, attribuait à l'Espagne tout ce qui était à droite de la ligne, c'est-à-dire du côté de l'Amérique, et au Portugal tout ce qui se trouvait à gauche, autrement dit par delà le cap de Bonne- Espérance. Malheureusement, Alexandre VIne soupconnait pas que la terre füt ronde ; or, il arriva qu'à force de pénétrer plus avant dans leur domaine respectif, Espagnols et Portugais, de nouveau, se retrouvèrent en face, mais cela n’eut lieu qu'à une époque bien postérieure, et la bulle eut du moins l'avantage d'offrir une solution temporaire à un problème irritant.

A peine débarrassé de l'Espagne, le Portugal vit se dresser un ennemi plus redoutable encore, la Hollande. Ce petit peuple, objet d’un merveilleux développement économique depuis son indépendance, élargissait sans interruption son influence maritime ; arrêté dans la mer des Indes par une

ligne de fer, il battit en brèche la puissance portu-

gaise et par les doctrines de ses écrivains, et par les expéditions de ses hardis matelots. C’est alors qu'un de ses fils célèbres, Hugo Grotius!, opposa l’idée moderne de la liberté des mers au fameux principe du «Mare clausum », invoqué par le Portugal comme une sorte de conséquence dogmatique de la bulle Inter Cætera. En même temps, les navires hollandais ne cessèrent de s’aventurer dans la mer des Indes pour y pratiquer cette contrebande qui leur réussissait si bien dans les colonies espagnoles. La réunion du Portugal à l'Espagne fut le coup suprême pour sa domination dans l'Inde; profitant de la guerre qu'elle livrait à son ancienne dominatrice, la Hollande chassa les Portugais de leur superbe empire et s’y établit de façon définitive.

C’est en 1500 que les hasards d'une tempête jetèrent l’amiral Cabral sur les côtes brésiliennes, et si la métropole, toute aux richesses de l'Inde, n’attacha d’abord que peu d'importance à sa nouvelle colonie, elle prétendit bien cependant qu'aucun navire étranger n’approchât de ses côtes. Ici, la France et la Hollande entrèrent en rivalité avec elle.

Chaque année, l'esprit de lucre et d'aventure poussait nos marins à tenter d'établir des relations commerciales avec l'Amérique du Sud, et chaque année nous apportait la nouvelle de leur désastre. François Ier, absorbé par sa lutte contre Charles-

1 Dans son ouvrage : De jure belli ac pacis.

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Quint, ne voulut jamais délivrer de lettres de représailles; ce fut alors un particulier, le célèbre armateur dieppois Jean Ango, qui se constitua le défenseur de ses malheureux compatriotes ; sa grande fortune et le nombre de ses navires le firent respecter même des rois, et lorsqu'un de ses vaisseaux eut été capturé par le roi de Portugal, il exigea et obtint une indemnité de 60.000 ducats. Quelques années plus tard, la destruction de nos établissements brésiliens et le massacre de l'expédition portugaise de Pernambuc, ne purent encore modifier la politique du roi de France : l'amiral Chabot reçut l’ordre d'arrêter, dans les ports normands, tous navires qui se rendraient aux lieux dont le Portugal réclamait la souveraineté. Enfin, en 1543, au lendemain de l'arrestation de l’amiral, une députation des armateurs de Rouen obtint le retrait de l'ordonnance et la liberté du trafic dans toutes les mers. Dès lors, la lutte était rendue plus égale, mais l’exclusivisme portugais nous fit subir encore de terribles atteintes ; notamment, il occasionna le désastre des célèbres

expéditions de Villegagnon et La Ravardièref.

‘ Ces prétentions au monopole inspiraient en France de vives protestations, qui se rencontrent maintes fois dans les écrits du temps. C’est ainsi qne Pierre Crignon, ou l’auteur quel qu'il soit de la Relation de Ramusio, écrivait ces lignes éloquentes : « Bien que les Portugais soient le plus petit peuple du globe, il ne lui semble pas assez grand pour satisfaire sa cupidité; je pense qu'ils doivent avoir bu de la

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Grâce à l'insouciance de nos rois, le Portugal put assurer victorieusement son monopole contre nous ; mais il n’en fut pas de même avec la Hollande. Celleci,eneffet, profitant de sa guerre avec l'Espagne, alors maîtresse du Portugal, s’empara du Brésil comme elle avait fait de l'Inde ; mais elle ne sut pas conserver son nouveau domaine, elle y entassa faute sur faute et s’en fit chasser, en 1654, par une révolte des Portugais du Brésil, qui se redonnèrent spontanément à leur ancienne métropole.

Ainsi le Portugal assurait dans son empire cette rigoureuse exclusion de l'étranger, qui est la règle essentielle et fondamentale du système colonial. Maître unique de son empire, de quelle organisation allait-il le doter? Il est nécessaire de distinguer ici entre les deux grandes colonies du Portugal, les Indes et le Brésil.

poussière du cœur d’Alexandre, pour se montrer animés d’une pareille soif de conquêtes. Ils croient tenir dans leur poing fermé ce qu’ils ne pourraient embrasser des deux mains; on croirait vraiment qu'ils se persuadent que Dieu a fait la terre et la mer pour eux et que les autres nations ne sont pas dignes de naviguer. » Et Saint-Blancard, capitaine général des galères de la Méditerranée, dans une protestation datée de 1538, revendiquait hautement le principe de la liberté des mers : « La mer est commune à tous, ces îles qu’elle baigne sont ouvertes à tous ceux qui peuvent y aborder, et il doit être permis non seulement aux Français, mais à toutes les nations, de fréquenter et de trafiquer avec leurs habitants.» Cf. Pigeonneau, Histoire du commerce de la France, tome II, p. 152.

Dans la première, le Portugal se sépara des idées régnantes et n’usa pas de compagnies privilégiées si fort en vogue chez les nations rivales. Le régime commercial fut celui de la liberté pour tous les nationaux, mais ce fut une liberté pleine de restrictions, et nous dirons plus justement que le commerce reposait aux mains du gouvernement; il s’en empara pour compenser les frais des expéditions précédentes, que lui seul avait supportés, et parce que cette navigation lointaine exigeait des moyens de défense impossibles au plus riche particulier. Chaque année, en février ou en mars, partait de Lisbonne pour Goa une flotte marchande de trois ou quatre carraques, protégées par une escorte de guerre; l'aller et le retour duraient habituellement 18 mois; il était permis aux négociants, en échange d’une taxe de 30 p. 100 de la valeur, de charger leurs marchandises sur les navires du gouvernement, mais cette faculté ne s’étendait pas au poivre, monopolisé par la couronne qui parfois même se réserva les épices.

Tandis que le commerce direct avec la métropole jouissait d’une liberté relative, il n’en était plus ainsi du trafic intermédiaire des contrées d'Orient, ce que l’on appelait alors le commerce d'Inde en Inde; ici, le monopole réapparaissait dans toute sa rigueur et chaque année le gouvernement dirigeait ses propres navires, portant ses seules marchandises, vers Ma-

1 Cf. Schérer, op. cil., p. 140 et 142.

lacca, Martaban, la Chine et le Japon, Mozambique et Ormus.

Toutes les richesses de l'Inde affluaient en un centre unique, à Lisbonne, qui les reversait sur le monde. Elles consistaient principalement en épices, originaires des Moluques et présent de la nature singulièrement funeste à ces petites îles, sur lesquelles la rapacité des Portugais s’abattit avec tant de cruauté que les indigènes poussés au désespoir détruisirent d'eux-mêmes une partie des arbres qui causaient leurs souffrances, La Casa da India opérait une surveillance inflexible sur le trafic colonial, punissant la contrebande à l’égal des crimes. De la sorte, Lisbonne devint le trait d'union entre les deux parties de l’Ancien Monde, elle renouvela sur une échelle bien plus large les énormes bénéfices des cités italiennes et se couvrit d’une splendeur dont le grand tremblement de terre de 1755 n’a même plus laissé de vestiges. Cette merveilleuse prospérité atteignait à son faîte quand la réunion du Portugal à l'Espagne le mit en guerre avec la Hollande; le monopole portugais fut soudainement brisé et Lisbonne dut dire adieu pour toujours à ce bel empire, qui avait fait d'elle un moment la reine du commerce européen.

Cette catastrophe obligea le Portugal à tourner les yeux vers le Brésil, son autre colonie jusque-là dé-

daignée. Le commerce du Brésil, dit Mérivale, fut

assujetti à un système analogue à celui des colonies espagnoles, mais un peu moins oppressif. « Les navires qui faisaient le transport prenaient la mer une fois par an, et le nombre en était limité, mais il était bien plus grand que celui employé dans le commerce de l'Amérique espagnole et ils visitaient beaucoup de ports 1.» Le Portugal s’inspira ici de nouveaux principes, et, fermant le commerce à la généralité des nationaux, il le remit aux mains d’une compagnie privilégiée. Cette « junte » fut autorisée par Jean IV dès 1648; durant un siècle, elle assura le commerce du Brésil par les convois réguliers d'une flotte de 87 navires, partis chaque année de Lisbonne et d'Oporto pour les grands comptoirs d'outre-mer, Bahia, Pernambuc, Rio-de-Janeiro et le Para.

En 1725, lorsqu’eut lieu la découverte des mines de diamant du Cerro do Frio, le Portugal demeura fidèle à son principe ; ce fut encore une compagnie qui reçut le privilège de rechercher et vendre ces diamants. Le commerce des diamants fut interdit aux particuliers sous peine de mort et le voisinage des mines fut transformé en un désert où pouvaient seuls habiter les ouvriers et agents de la Compagnie.

L'essai de colonisation du Brésil venait, par malheur, à un moment critique de l’histoire portugaise : épuisé par des guerres continuelles et par un demi-

! Cf. Mérivale, op. cit., p. 49.

le

siècle d’asservissement, le Portugal était trop débile pour soutenir le poids de son monopole; sa splendide marine d'autrefois était dans la plus triste décadence, elle avait vu capturer ses meilleurs navires dans les guerres contre la Hollande et l'Espagne, et maintenant c'étaient des flottes étrangères qui amenaient dans Lisbonne les productions de l'Amérique ; d'autre part, l'industrie portugaise, plus affaissée que jamais, était impuissante à réaliser l’approvisionnement des colonies, dont les manufactures anglaises s'emparèrent chaque jour davantage!. Dans cette malheureuse décadence, les restrictions du pacte colonial étaient devenues sans objet, le Portugal n'avait plus ni industrie ni marine, dont il fallut élargir les débouchés ou garantir les transports.

C’est alors que le marquis de Pombal, devenu ministre, entreprit de régénérer son pays; il voulut que ce ne füt plus une marine anglaise qui assurât le commerce des colonies, un capital anglais qui entretînt leur exploitation ; et, par les mesures les plus énergiques, il restaura le système colonial dans sa primitive rigueur. Le commerce de la Chine, où le Portugal possédait toujours Macao, fut concédé à un riche négociant de Lisbonne, Velson Oldembourg ; quant aux compagnies de Para et de l’Amazone, substituées en 1755 à la première compagnie brésilienne, leur monopole fut resserré par une étroite réglemen-

1 À la suite du traité de Méthuen, signé le 27 décembre 1703.

tation. Mais cette réaction ne fut pas heureuse; le système colonial se mourait dans l'impuissance et il contrariait le développement du Brésil, sans enrichir la métropole, quand son abolition définitive fut consacrée, en 1808, en même temps que l’indépendance brésilienne, lors de la fuite de la maison de Bragance devant les armées de Napoléon.

D'un empire colonial immense, il ne restait plus au Portugal que quelques comptoirs aux Indes orientales et les nombreux établissements des côtes africaines. Ceux-ci avaient été jadis d’une grande utilité à la métropole, car ils constituaient une fertile pépinière d'esclaves, alors surtout que le Portugal avait le monopole de la fourniture des colonies espagnoles ; mais, au début du xixe siècle, cette utilité était bien déchue ; elle fut même plus tard complètement supprimée lorsque les actes internationaux de 1815, 1817, et 1836, restreignirent progressivement, puis abolirent tout à fait la traite des nègres. Les établissements d'Afrique, qui n'avaient jamais connu d'autre industrie, tombèrent dès lors dans une décadence lamentable ; en même temps, Macao était ruiné par la concurrence écrasante de Hong-Kong et descendait du rang de place commerciale importante à celui de simple ville de plaisirs, dont les maisons de jeu devinrent célèbres dans le monde

entier.

Lorsqu'en 1856, le Portugal voulut insuffler un

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peu de vie économique à ses possessions déchues, il se décida à en ouvrir les portes à tous les pavillons et à permettre à tousles étrangers de s’y établir librement. C'était l'abolition pure et simple du pacte colonial.

L'Espagne fut la véritable patrie du système colonial ; nulle part son organisation n'affecta des formes aussi rigoureuses, nulle part ses conséquences ne s'accusèrent avec tant de relief. C’est qu’au moment même où Christophe Colomb découvrait l'Amérique, au moment même où Cortez et Pizarre opéraient leurs merveilleuses conquêtes, l'Espagne, entrée désormais en possession de son unité, adoptait cette politique de domination européenne, dont l'apogée jeta un si beau lustre sur le règne de Charles- Quint ; elle devint la première nation du monde et soumit la moitié de l’Europe à ses lois, mais ce ne fut qu'au prix de guerres incessantes qui exigèrent d'énormes sacrifices d'argent. Or, quelles richesses frappèrent les yeux des navigateurs et des conquistadors à leur arrivée dans le Nouveau-Monde ? Ce fut de l'argent, de l’or, du métal précieux ; les entrailles profondes de la terre cachaïent l’inépui-

sable trésor de leurs mines, et la métropole reçut à

même pendant plus d’un siècle ce nerf de la guerre, qui la rendit partout victorieuse et réunit sous le sceptre de Charles-Quint les nombreuses provinces d’un empire, sur la surface duquel le soleil ne se couchait pas.

La soif de l'or poussa l'Espagne à l’asservissement de ses colonies ; plus que toute autre nation, elle ne chercha que son intérêt dans sa politique coloniale, mais ses lois n’affectèrent pas toujours la même rigueur et ne furent pas toujours couronnées du même succès. Bref, nous diviserons notre étude en quatre périodes: la première est l’âge d’or du système colonial, la métropole jouit seule de ses colonies, qui lui apportent d'immenses richesses ; mais au cours du xvire siècle, l'Espagne recueille les fruits malheureux de son oppression et n’est plus capable de défendre son monopole contre des rivaux mieux armés; sous Alberoni et ses successeurs, l'Espagne tente de relever sa marine et son industrie, et de réprimer les abus de son organisation coloniale ; mais cette réaction bienfaisante n’eut que des effets passagers et le xixe siècle. vit une seconde décadence plus complète que la première, décadence radicale et lamentable, qui aboutit à l’affranchissement des plus belles colonies américaines.

Lorsque Colomb débarqua pour la première fois aux Indes occidentales, il en prit possession au nom de son maître, Ferdinand le Catholique. C'était le

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droit du premier occupant, et les rois d'Espagne, dans la suite, ne manquèrent jamais de l’affirmer très haut. En ce temps-là, les Portugais, ayant implanté leur influence aux Indes Orientales, étendirent leur domination sur l’autre moitié du globe et entrèrent avec l'Espagne dans la plus terrible rivalité ; nous savons comment le pape Alexandre VI sut y mettre un terme en édictant la fameuse bulle Inter cœtera, qui établit la ligne de partage des deux empires.

Libérée de son principal ennemi, l'Espagne ne connut pas la paisible jouissance de son Amérique ; il y eut toujours chez ses rivales, même au temps de sa plus haute puissance, des marins hardis que n’effrayèrent pas les menaces d’une mort impitoyable ni la surveillance minutieuse exercée par les agents de l'Espagne sur les armements des grands ports d'Europe. Combien de fois nos compatriotes de Fécamp, de Dieppe, de Marseille, s'élancèrent vers le Nouveau-Monde pour y jeter les bases de notre influence ! L'histoire de ces expéditions n’est qu’un long marlyrologe et nous ne voulons en retenir que le plus sanglant épisode. L’amiral Coligny nourrissait la pensée d'ouvrir par un isthme de l'Amérique une route vers les Indes orientales ; il envoya dans ce but deux expéditions, commandées par Ribaut et René de Laudonnière, qui pensèrent découvrir dans la presqu'ile de Floride le point de séparation des deux océans.

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Nos explorateurs élevèrent le fort Caroline, et une petite colonie grandissait déjà sur cette terre féconde, quand le capitaine des flottes castillanes, Menendez, reçut de son maître commission d’aller défendre les prérogatives de l'Espagne ; le 19 septembre 1565, la garnison de la Caroline fut surprise et massacrée ; Ribaut fut cerné dans les bois et périt avec le plus grand nombre de ses compagnons. La nouvelle de ce guet-apens excita en France une indignation générale ; mais ce fut en vain que notre ambassadeur à Madrid, Fourquevaux, réclama de Philippe Il une réparation exemplaire ; en vain Catherine de Médicis écrivit-elle que «la mer n’est fermée à personne qui va et trafique de bonne foi»: tout se réduisit à un échange de notes diplomatiques, à des protestations stériles!,

Les nations européennes, victimes impatientes des prétentions de l'Espagne, multipliaient les démarches pout obtenir quelqu'adoucissement à cette politique draconienne ; mais le gouvernement de Madrid demeurait toujours inflexible et continuait de défendre son monopole avec la même sanglante énergie. Ce fut une faveur toute particulière au Portugal d'obtenir la fourniture exclusive des noirs africains dans les colonies espagnoles, et lorsqu’en 1598 Henri IV fut assez heureux pour faire insérer l’article secret du traité de Verviers, il pensa bien avoir

! C£. Pigeonneau, op. cit , tome II, P. 163 et s., et 188.

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remporté une remarquable victoire; et pourtant, que disait ce fameux article? Il spécifiait simplement que passé la ligne tirée de la plus occidentale des Canaries et rejoignant les deux pôles, ligne que l'on appela la ligne des amitiés, tout serait à la force et nos navires pourraient s’aventurer à leurs risques et périls, sans que la cour de Madrid élevât de protestations !.

Quand pour un temps elle eut éloigné ses rivaux des côtes américaines, l'Espagne n'avait accompli que la moitié de sa tâche ; certaine de jouir seule de ses domaines, il importait aussi d’en jouir de la manière la plus profitable. Le moyen employé par elle fut l'établissement du pacte colonial dans toute sa rigueur. Tout vendre et tout acheter à la métropole, telle fut la règle des colonies; l'Espagne n’omit aucun destraitscaractéristiques du pacte, pas même en dépit de l’assertion de Humboldt, la prohibition rigoureuse de l’industrie locale. Il est vrai, remarque Mérivale, « le raffinage du sucre était permis dans l'Amérique espagnole, et il existait à Quito et ailleurs d'importantes manufactures des matières premières bien qu'elles fussent de temps à autre découragées par les gouverneurs européens. Mais Humboldt a oublié d'expliquer comment il conciliait ce principe avec les édits arbitraires qui défendaient aux Américains

1 Voir le texte de l’article dans Pauliat, Politique coloniale de l'Ancien régime, appendice.

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de cultiver certaines matières brutes qui étaient produites dans la mére patrie‘. » On interdit aux colons l'exercice des industries les plus importantes, (elles que la filature, le tissage, la teinture, la préparation du cuir, etc.; les malheureux Indiens durent quitter leurs accoutrements bizarres pour revêtir des costumes à l’espagnole. Une deuxième ordonnance prohiba toute culture de la vigne et de l'olivier, exception faite toutefois en faveur du Chili et du Pérou, provinces considérées comme trop lointaines, mais à qui fut expressément défendue toute expédition de vin et d'huile à Panama et Guetamala et dans les autres contrées réservées aux produits de la métropole ?. De la sorte s’établissait entre l'Espagne et ses possessions américaines un courant d’échanges continu, les unes donnant à profusion l'or et l'argent des mines, l’autre livrant en retour les produits de ses manufactures. Mais la multiplication du numéraire et l'élargissement de la demande haussèrent le prix des marchandises dans la métropole, et l’on en vint à regarder comme un véritable malheur public les exportations industrielles vers le Nouveau Monde. C’est alors que le gouvernement de Madrid émit cette singulière prétention de recevoir l'or d'Amérique sans rien donner en échange : des ordonnances successives, échelonnées de 1532 à

1 Mérivale, op. cit., p. 11.

? Schérer, op. cit., p. 194.

sq

1552, prohibèrent sous peine de confiscation l’exportation des marchandises les plus importantes et l’on vit la fabrication de Tolède, la ville aux riches soieries, diminuer sur-le-champ de 50.000 livres!. Aussi bien que l’industrie, la marine devait trouver dans le commerce colonial la source d’un nouvel épanouissement. La navigation d’Espagne en Amérique fut organisée avec le plus grand soin : permise aux seuls Castillans, restreinte à la seule place de Séville, puis de Cadix après l’ensablement du Guadalquivir, elle tomba aux mains d’un petit nombre de commerçants, dont l'association, sans être officiellement reconnue comme telle, formait une véritable compagnie privilégiée ?. Chaque année, la Casa de contratacion déterminait l'espèce et la qualité des marchandises à destination des colonies; puis les bâtiments affrétés par les armateurs de Séville et de Cadix faisaient voile vers l'Amérique sous une bonne escorte de vaisseaux de guerre de la marine royale, armés chacun de 50 à 52 canons; l’expédition comprenait deux escadres, la flotte, destinée au commerce de la Nouvelle-Espagne, et les galions qui poussaient jusqu'aux lointains rivages du Chili et du Pérou. Lorsqu'après une longue traversée, les bâtiments faisaient leur entrée dans les rades de la Vera-Cruz et de Porto-Bello, ils étaient atten-

1 Cf. Schérer, op. cit., p. 220. ? Remarque de Heeren.

= fl) —

dus par la foule nombreuse des commerçants de l'Amérique, et c'était durant quarante jours une. grande foire qui remplissait la ville d’une animation extraordinaire. « Les prix étaient fixés par les délégués des commerçants des deux hémisphères, à bord du vaisseau amiral, en présence du gouverneur de Panama. Après la publication de ce tarif, qui laissait un bénéfice de 100 à 300 0/0, on entrait en pourparlers, et les négociants espagnols et américains traitaient très promptement et très facilement sur la base des prix officiels. On opérait ensuite l'échange des marchandises contre de l'argent en barres ou contre des piastres, et une telle confiance présidait à ces transactions, qu'on ne comptait ni n'examinait, et que, lorsque des erreurs vinrent plus tard à être découvertes, on s’empressait de les réparer !. »

Des mains des négociants, les marchandises venues d'Europe passaient à celles des corregidors, et c'étaient alors les repartimientos, c'est-à-dire que les marchandises étaient distribuées dans les divers arrondissements avec l'arbitraire le plus ridicule et le plus oppressif.

« Des hommes qui, souvent, gagnaient à peine de quoi vivre eux et leur famille, devaient, comme par une dérision de leur pauvreté, s'habiller de velours et de soie et orner de glaces les murailles nues de

1 C£. Schérer, op. cit., p. 198.

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leurs cabanes délabrées. Les Indiens n’avaient pas de barbe et on les forçait à acheter des rasoirs; ils ne connaissaient pas le tabac et on leur donnait des tabatières ; on leur donnait de plus des dentelles, des rybans, des boutons, des livres et mille autres objets pour eux sans valeur; on leur imposait surtout l’eau-de-vie qu'ils s'étaient d’abord refusés à boire, le tout aux prix les plus extravagants!. » Cette répartition insensée procurait aux Corregidors un bénéfice supérieur encore à celui des négociants, et s'il est vrai que l’un des plus graves reproches adressés au système colonial est de fournir aux colonies des marchandises inférieures à des prix élevés, jamais ce reproche ne fut plus hautement justifié que dans l'Amérique espagnole.

Telle fut l’organisation du pacte colonial durant la première période, c’est-à-dire tout au long de la première partie du xvie siècle. Mais bientôt la métropole commença de plier sous le faix de sa grandeur ; toute grisée de gloire militaire, elle vit l’'augmentation continuelle des impôts semer la gêne dans les rangs du peuple, et les hommes des classes moyennes ou supérieures regardèrent comme indigne de leur naissance de s’adonner aux occupations industrielles et aux arts mécaniques. Dès 1545, il fallut avouer dans Séville qu’il était impossible de fournir avant un délai de six années toutes les marchandises

1 Ibidem, p. 199.

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