‹ Le Pacte ColonialChapitre 15 sur 19 · RES · texte numérisé non relu

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livrés aux flammes, puis les Anglais, en 1623, furent poursuivis dans leur dernière retraite, à Amboine, où leurs cruels ennemis les massacrèrent tous, excepté quatre. Avec une pareille intolérance, est-il surprenant que notre compagnie française des Moluques ait bien vite sombré dans un lamentable échec? Les Chinois eux-mêmes eurent à souffrir de l'exclusivisme hollandais et ils durent payer de grosses redevances pour continuer l'exercice du cabotage dans l'archipel indien.

Ce qui attirait par-dessus tout la Hollande aux Indes orientales, et ce qui la portait à de tels actes de féroce jalousie, c'était l'existence des précieuses épices dont se couvrait la surface des îles océaniennes. La Compagnie s’exagéra d’une façon extraordinaire l'importance de ces denrées, et, pour en retenir à tout jamais le monopole, pour en conserver le prix au taux le plus élevé possible, elle adopta une conduite que l’on cite avec juste raison comme un témoignage de l'esprit étroit qui animait la politique commerciale du temps. Elle fit la guerre à la nature elle-même en ne laissant subsister ses présents que là où elle croyait pouvoir en conserver la jouissance exclusive et en les anéantissant partout ailleurs. Un de ses ordres restreignit la culture du muscadier à l'ile de Banda, un autre celle du giroflier à l’île d'Amboine. Dans toutes les autres

Moluques, ces arbres devaient étre détruits par le

fer et le feu, et toute plantation nouvelle fut interdite sous les peines les plus cruelles; on conclut à ce sujet des traités avec les indigènes, qui furent ainsi dépouillés d'un des droits les plus naturels à l’homme et qui obligèrent par leurs infractions les agents de la Compagnie à prendre souvent les armes!.

Une telle politique, c'était le pacte colonial dans toute sa rigueur; ce furent aussi ses conséquences malheureuses dans toute leur étendue. Par la restriction artificielle de la production, l’on n’envoyait en Hollande que de rares épices, dont la cherté permanente était singulièrement nuisible au consommateur; la gêne qui en résulta eut son douloureux écho dans la métropole dès le premier renouvellement de la charte de la compagnie; il y eut alors tout un parti qui accusa les priviligiés de sacrifier à leurs bénéfices les intérêts supérieurs de la mère patrie, et Jean de Witt lui-même se mit à la tête du mouvement qui demandait l’ouverture du commerce de l’Inde à tous ses compatriotes. Le monopole, d'autre part, n'allait pas sans obliger la Compagnie à des frais considérables de surveillance; elle dut entretenir à ses gages une armée nombreuse de fonctionnaires et placer sur toute l'étendue de ses possessions des établissements dont le produit était nul, et dont la seule utilité était d’écarter les contre-

Cf Schérer, 0p. Ci, p.209,

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bandiers des puissances rivales; aussi quand les débouchés de la Compagnie furent atteints -par la découverte de nouveaux centres de la production des épices, elle vit annuellement son budget se solder par un déficit de plusieurs millions. Enfin les Anglais, et en général toutes les nations, n’oublièrent pas les procédés draconiens dont ils avaient eu à souffrir aux Indes orientales; ils dirent adieu pour longtemps à ces régions inhospitalières et ils découvrirent sur les côtes de Guinée de magnifiques territoires, dont le sol fertile fournissait à profusion lui aussi les muscades et les clous de girofle. La Hollande fut, au xvure siècle, l’objet de la haine de tous les peuples, elle eut à supporter les attaques continuelles de la France et de l'Angleterre, et son hégémonie commerciale reçut enfin une mortelle atteinte lorsque Cromwell édicta son fameux acte de navigation.

La concurrence de nouvelles terres, la fermeture de ses principaux débouchés, et, par-dessus tout, les vices d’une administration sans scrupule, c'étaient là des causes trop puissantes de décadence pour que la Compagnie sût y résister; déjà, en 1741, le baron d’Imhoff, gouverneur général de Batavia, demandait la libre ouverture du commerce de l'Inde

à tous les nationaux !, et, lors de la fondation de la

‘Mais, peu logique en cela, le baron d’Imhoff voulait ré-

République Batave, en 1798, la Compagnie sombra définitivement, laissant à la charge de l'Etat une ‘énorme dette de 112 millions de florins.

Pour aucune‘institution, il ne fut plus à propos de parler de grandeur et de décadence ; pendant tout le xvr° siècle, la Compagnie connut une ère de merveilleuse splendeur, elle fut en Europe la reine incontestée du marché colonial ; mais l’époque suivante lui ménagea de tristes retours de fortune, tant il est vrai que le pacte colonial ne put jamais asseoir une prospérité durable, et qu’il traîna toujours à sa suite un cortège de néfastes conséquences, dont ses propres initiateurs devinrent à leur tour les victimes.

Telle fut l’histoire du pacte colonial dans les Indes orientales au moment de son application la plus rigoureuse. Le xixe siècle nous offre le spectacle d’une évolution graduelle, mais lente, de la politique hollandaise vers la liberté. En 1824, la société du commerce néerlandais fut établie sur les ruines de l’ancienne compagnie, mais elle vécut d’une existence éphémère et bientôt le gouvernement de la métropole prit directement entre les mains l'exploitation et le commerce de ses colonies indiennes. Toutes les cul-

tures devinrent alors des cultures gouvernementales,

server à la Compagnie le commerce exclusif des épices. Cf. Bonnassieux, Les grandes Compagnies de commerce, p. 58.

auxquelles le général Van den Bosch prêta une forte organisation en établissant le régime des corvées. À partir de 1850, le gouvernement limita son monopole aux denrées les plus lucratives, le sucre et le café, et l’activité particulière reçut un vaste champ à son expansion dans les cultures, désormais libres, du thé, du tabac, de l’indigo, de la cochenille et de la canelle.

Enfin, le vieux système colonial fut lui-même entamé, avec timidité d’abord, puis résolument : en 1850, on restreignit le monopole de navigation ; une ordonnance de 1858 ouvrit au commerce général les seize principaux ports de l’île de Java; puis l’on y atténua les droits différentiels et les surtaxes de pavillon qui favorisaient aux dépens des colonies la marine métropolitaine et qui disparurent complètement en 1874. Le caractère libéral du nouveau régime a eu pour effet de supprimer l'intermédiaire de la métropole et de lui ôter ainsi une source de bénéfices considérables. Mais le commerce général de Java, et par suite la richesse de l’île, s’est accru dans une proportion merveilleuse ; qu’on en juge par cette seule constatation que le commerce du sucre avec la Grande-Bretagne s’est élevé, au lendemain de la réforme, de 9.295.000 florins à 15.869.000 florins et qu'il atteignait, en 1877, 22 millions florins!.

1 Cf. Leroy-Beaulieu, Colonisation chez les peuples modernes, p. 286 ets.

Nous avons terminé l’étude du pacte colonial aux Indes orientales ; il nous reste maintenant à l’étudier dans la deuxième sphère de son application, c’est-àdire aux Antilles et dans l'Amérique du Sud. Là, son organisation ne fut pas remarquable et nous nous bornerons à lui consacrer une esquisse rapide.

C'est en 1621 que fut créée la Compagnie des Indes occidentales, avec le privilège exclusif du commerce dans toute la partie du globe située entre le tropique du Cancer et la pointe de Terre-Neuve, entre le cap de Bonne-Espérance et le détroit de Magellan. La physionomie de ses domaines se présentait comme profondément différente de celle des possessions asiatiques de la compagnie rivale : d'immenses territoires incultes, des populations sauvages, des relations intercoloniales inexistantes, et, par-dessus tout, la puissance de l'Espagne fermementassise, telles furent les observations que Willelm Usselinx rapporta de son voyage en Amérique, et tels furent aussi les éléments sur lesquels la compagnie nouvelle dut édifier sa fortune. La mise en valeur d’un pareil domaine exigeait le travail de bien des années, en même temps que la dépense préalable de bien des millions de florins. Et pourtant, dès les premières années de son existence, l’on put voir la compagnie distribuer de magnifiques dividendes de 25, de 50 et même 100 p. 100, et ses actions atteignirent une cote plus élevée

que celle de la Compagnie des Indes orientales, alors NORMAND. 7

dans la plus belle période de sa gloire. D'où vient cette anomalie ? Elle s'explique par l’activité de la course et de la contrebande, qui firent alors une guerre impitoyable aux navires des autres puissances et principalement de l'Espagne. De 1623 à 1636, la compagnie ne mit pas en mer moins de 800 navires avec lesquels elle prit à l'ennemi 545 bâtiments, entre autres, en 1628, ce que l’on appelait la flotte d'argent ; et tandis que les dépenses d'armement furent en cette période de 45 millions, la valeuf des prises s’éleva à 90 millions".

Quand la Hollande, en 1634, se fut emparée de Curaçao, Bénaire, Aves et Aruba, puis, quarante ans plus tard, de Saint-Martin et de Saint-Eustache, elle y établit de vastes dépôts de contrebande, et ces îles recurent de ce caractère une notable atténuation du système colonial. Pour entretenir l’activité de la contrebande, il fallait permettre aux marchandises d’entrer le plus librement possible, afin d’être reversées ensuite avec avantage sur les colonies de l’'Espagne et du Portugal. En 1653, les Etats-Généraux réduisirent beaucoup les droits d'entrée et de sortie à Curaçao ; plus tard, il en fut de même à Saint- Eustache, qui obtint d’ailleurs la franchise complète de son port au milieu du xvire siècle.

La contrebande et la course, c'est là le chapitre le plus important de l’histoire de la Compagnie des

1 Cf. Schérer, op. cit., p. 274.

Indes occidentales; elle y trouva la source d’une rapide fortune, qui chancela bien vite dès que son ambition la porta vers des œuvres plus durables et plus nobles. On le vit bien au Brésil et dans la Guyane, lorsque la Compagnie voulut y jeter les bases d’un puissant empire, analogue à celui de sa rivale de l’autre hémisphère.

Le Brésil, victime impatiente de la tyrannie de l'Espagne, ne demandait qu’à respirer plus librement sous de nouveaux maîtres. Une petite armée de 3.500 hommes, sous le commandement de l’amiral Lonk, suffit à y établir l'influence hollandaise, et les dernières résistances s’éteignirent sans difficultés, dès que la compagnie eut pris l'engagement d’atténuer les rigueurs du système colonial. Le commerce de la colonie fut déclaré librement ouvert à: tous les citoyens hollandais, mais ce fut là bien moins une concession généreuse qu'une mesure prise sous l’empire de la nécessité : la Compagnie, en effet, préoccupée avant toutes choses de distribuer de gros dividendes, avait toujours négligé de faire des économies, et le jour où l'exploitation d'un vaste empire, à peine né à la vie économique, sollicita des avances considérables, la Compagnie se trouva dépourvue des réserves nécessaires à l'établissement de son monopole; et d’ailleurs elle maintint toujours à ses navires le privilège exclusif du transport de

toutes les marchandises. Le nouveau régime ne ré-

pondit pas aux aspirations libérales des Brésiliens ; ils profitèrent du retour du Portugal à son indépendance pour secouer le joug de la Hollande et se redonner spontanément à leurs premiers maîtres.

Il est impossible de s'étendre sur l'œuvre de la Compagnie dans la Guyane : cette œuvre fut nulle !. En ce territoire sauvage et malsain, la nature avait multiplié les obstacles à la colonisation, et, plus encore qu'au Brésil, il eût été nécessaire d'accomplir de gros sacrifices préalables, en rasant les forêts immenses, en desséchant les plaines marécageuses, en parant à l’aide de travaux d’art au danger de fréquentes inondations. Une semblable tâche dépassait beaucoup les forces de la Compagnie ; elle aima mieux alimenter ses dividenges à la source précaire et toujours plus restreinte de la contrebande, et c’est seulement au lendemain de sa dissolution que l'initiative désormais libre des particuliers trouva l'énergie de renouveler le prodige accompli dans la métropole, en gagnant des milliers d'hectares à l’enrahissement des flots de la mer. Mais il fallut attendre de bien longues années avant que s’ouvrit l'ère heureuse de la liberté. En 1674, la Compagnie des

Indes occidentales atteignit le dernier terme de la

i Ce fut d'abord la Compagnie de Surinam elle-même qui exerça le monopole, puis elle céda son privilège à la Compa- “nie des Indes occidentales, en 1682. Cf. Bonnassieux, Les

grandes compagnies de commerce, p.77.

décomposition, et les Etats-Généraux lui substituë-

rent une compagnie nouvelle qui montra la même.

impuissance et la même inutilité. Enfin, aux derniers jours du xvure siècle, une loi bienfaisante de

1790 permit à tous les citoyens de la métropole le.

libre commerce avec l'Amérique et l'Afrique.

Cependant, la marine de la métropole avait été précipitée dans la plus complète décadence ; l'acte de navigation de Cromwell avait produit son œuvre et la puissance maritime de l'Angleterre avait définitivement écrasé celle de sa rivale. Pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire, l'Angleterre s'empara de la Guyane et ne la rendit que mutilée en 1814. La Hollande comprit alors qu’elle ne pouvait maintenir plus longtemps le système colonial dans ses possessions d'Amérique. Elle fit de ses petites colonies de la mer des Antilles des ports francs, et la Guyane fut admise à la réciprocité du droit commun international : le régime des douanes à Surinam fut désormais la franchise complète à l'égard des Etats dont les traités accordent l'égalité au pavillon néerlandais et l’assimilent au pavillon national !.

Ainsi s’éteignit, au xixt siècle, le pacte colonial dans toutes les possessions de la Hollande. En Amérique comme dans l'archipel indien, il avait été pratiqué avec une rigueur qui ne le cédait en rien

1 Cf. de Chazelles, Etude sur le système colonial, p. 32.

à la rigueur du système colonial de l'Espagne, et s’il connut une plus haute prospérité, il le dut au merveilleux génie commercial des Hollandais, et à ce fait qu'il ne fut pas aggravé, comme dans l’'Amérique espagnole, par une double tyrannie politique et religieuse.

L'Angleterre, qui devait être au xixe siècle la patrie du libre-échange et de l’autonomie coloniale, se montra jadis métropole rigoureuse à l’égal de l'Espagne, du Portugal et de la Hollande. Sous le règne d'Elisabeth, quand le génie commercial de la nation anglaise se manifesta dans le brillant essor de la marine et du trafic étranger, il n’échappa point à l'universel prestige des idées mercantiles; il se donna de tous ses efforts à la recherehe du métal précieux, et comme la nature n’avait pas prodigué les richesses minières dans les colonies anglaises, aussi bien ce ne fut pas de l'or et de l'argent que leur demanda la métropole, mais elle voulut les faire concourir sous une habile réglementation à ce qui était alors le but suprême de la politique, c’est-à-dire à l'établissement d’une balance favorable. Le pacte

colonial devint la règle commune des possessions

ns

Ed

anglaises, mais il ne présenta pas les mêmes caractères aux Indes orientales et aux Indes occidentales, et il convient de l’étudier séparément sur ces deux terrains. ‘ |

S 1. — Aux Indes orientales

Aux Indes orientales, l’histoire de la domination anglaise se résume dans l’histoire d’une célèbre Compagnie, fondée en l’année 1600, sous le nom de « Société des marchands de Londres trafiquant aux Indes orientales » ; la reine Elisabeth lui accordait dans une charte le privilège exclusif du commerce avec tous les pays d'Asie, d'Afrique et d’Amérique, situés au delà du cap de Bonne-Espérance jusqu’au détroit de Magellan.

Ce n’est pas dès le premier jour que la Compagnie entra dans la paisible jouissance de ses domaines, car, en ce temps de farouche exclusivisme, il fallait que le monopole vainquit le monopole, et une nation devait établir son influence dans les mers éloignées sur la ruine des influences étrangères. La Compagnie se heurta d’abord à la domination portugaise, appuyée sur la bulle d'Alexandre VI et sur les droits d’un établissement séculaire, mais singulièrement énervée par un exercice violent et tyrannique. Aussi la haine des populations de l'Inde pour leurs premiers maîtres, et surtout l'alliance effective

du belliqueux souverain de la Perse, Schah Abbas,

permirent à la Compagnie anglaise de s'assurer une facile victoire sur ses concurrents portugais; elle les frappa au cœur même de leur puissance, dans cette riche cité d'Ormus, qui était alors la reine du commerce asiatique ; Ormus fut prise et livrée aux flammes, et avec elle tomba l'influence portugaise aux Indes orientales.

Contre la Hollande, alors au faite de sa grandeur maritime, la lutte fut plus longue et plus opiniâtre. Nous en avons vu les sanglantes péripéties dans le chapitre consacré à la Hollande, et nous ne rappellerons par les destructions successives de tous les établissements anglais aux Moluques et dans l’île de Java. La vivacité de la lutte nous est révélée par le fait suivant : Jusqu'à l’année 1620, la Compagnie anglaise avait expédié dans l'Inde 79 navires, mais 435 seulement étaient revenus en bon état dans la métropole, tous les autres avaient péri ou avaient été capturés par les Hollandais!. Il en fut ainsi durant toute la première moitié du xvire siècle, mais lorsque Cromwell eut remporté ses brillantes victoires sur la Hollande, le respect du nom anglais s’étendit de l'Europe jusqu'aux Indes orientales et la Compagnie put désormais exercer son commerce en toute liberté.

Ce n'est que bien plus tard qu’elle se trouva en face d’une rivalité nouvelle, quand le démembre-

! Cf. Schérer, op. cit., p. 376.

ment de l'empire du grand Mogol permit d'étendre l'influence anglaise jusqu'au centre même du territoire de l'Inde; il y eut alors, entre la Compagnie anglaise et la Compagnie française, une lutte ardente qui dura plusieurs années et fit livrer bien des batailles; nos compatriotes Dupleix et La Bourdonnais y déployèrent une admirable énergie, mais ils ne reçurent pas l’appui nécessaire du gouvernement débile de Louis XV; la Compagnie française dut s’avouer vaincue et le traité de Paris ne nous laissa que quelques débris de nos anciennes possessions.

Fermé à l'étranger, le commerce de l’Inde ne l'était pas moins à tous les Anglais qui n'étaient pas des agents de la Compagnie. Mais cela ne fut vrai qu’en principe; dans le fait, la prohibition se trouva singulièrement atténuée au cours des âges. Chaque fois que la Compagnie sollicitait le renouvellement de sa charte, c'était l’occasion pour la métropole de lui imposer quelque sacrifice pécuniaire ou quelque diminution de son privilège. Ainsi en fut-il en 1635, quand Charles I permit à sir W. Courten, en même temps qu’à plusieurs autres personnes, de trafiquer dans toutes les parties de l’Inde où la Compagnie n'entretenait pas de relations suivies. Au lendemain de la guerre avec la Hollande, le commerce fut même entièrement libre et ouvert sans réserve

à la spéculation des particuliers; mais les avanies

que subirent les négociants anglais dans la mer des Indes montrèrent la nécessité d’y créer une puissance politique capable de faire face à la rivalité des Hollandais. Aussi rétablit-on, en 1657, le privilège de la Compagnie, mais ce ne fut pas sans y faire plus d’une brèche importante : désormais la Compagnie dut laisser les négociants particuliers se livrer au commerce de l'Asie, et cela de deux façons : 1° en leur accordant des permis de navigation; 20 en leur délivrant des parts d'intérêt dans le chargement des navires!. Et d’ailleurs, cette charte nouvelle était dépourvue de la sanction législative ; il en résulta qu’un grand nombre de particuliers se livrèrent dans le ressort de la Compagnie à une sorte de commerce interlope, dont l'exercice offrait aux délinquants une sécurité à peu près entière, car c’est seulement au cas de flagrant délit que la Compagnie avait le droit de saisir les cargaisons frauduleuses. En 1697, l'avènement des idées républicaines ouvrit le commerce de l'Inde à tous les sujets anglais, sans que d’ailleurs la Compagnie cessât de mener une existence parallèle.

Dès lors, le régime commercial de l'Inde demeura le même durant tout le xvire siècle; les négociants particuliers poursuivirent leurs opérations en même temps que la Compagnie, et celle-ci leur abandonna

1 Cf. Bonnassieux, Les grandes Compagnies de commerce, p- 103.

même tout à fait l’exercice du cabotage asiatique, ce que l’on appelait alors le commerce d'Inde en Inde.

Le xvirre siècle fut aussi celui de l'application aux Indes orientales de l’une des mesures les plus caractéristiques du pacte colonial. La Compagnie trouvait l’une des sources les plus abondantes de ses revenus dans l'importation en Angleterre des soieries de l'Inde et de la Perse; mais après la révocation de l'édit de Nantes, un grand nombre d'ouvriers français apportèrent à l'Angleterre le secret de la fabrication de ces riches étoffes ; ils perfectionnèrent rapidement une industrie jusque-là dans l'enfance et le gouvernement, heureux de porter un coup à la France, se rendit à leurs vœux en leur accordant le monopole du marché national. Un acte du Parlement, en 1697, prohiba l'importation de toutes les soieries étrangères, et peu d’années après, en 1700 et 1721, cette prohibition fut même étendue aux soieries de l’Inde et de la Perse, ainsi qu'aux étoffes de coton peint et imprimé, objet pour la Compagnie du commerce le plus avantageux. On permit toutefois et même on favorisa l'importation de ces tissus pour la réexportation !.

Au xixe siècle, nous voyons le monopole de la Compagnie se restreindre à chaque renouvellement de la charte, jusqu’à l’année 1858 qui est celle de la

ACF Scherer, op. cit.; p: 391,

suppression définitive de la Compagnie. En 1813, le privilège exclusif du commerce du thé avec la Chine était tout ce qui subsistait du monopole rigoureux de la première heure; ce dernier fut lui-même entraîné, en 1833, à la suite d’une longue enquête de quatre années qui aboutit à une seconde mesure encore plus importante: le Parlement prit l'initiative d'entamer pour la première fois la règle fondamentale du système colonial, en donnant accès dans les ports de l'Inde à tous les vaisseaux des puissances unies avec l'Angleterre par des traités de commerce. Enfin, en 1849, la politique anglaise revétit un caractère tout à fait libéral, quand elle déclara francs et libres tous les ports de l’Inde !.

Une violente révolte éclata dans la péninsule anglaise au cours de l’année 1857. La Compagnie ne sut ni la prévenir, ni la réprimer, et ses détracteurs, déjà fort indisposés par la modicité de ses dividendes, se trouvèrent de la sorte armés d’un nouveau grief. Le gouvernement de Londres entendit leurs protestations : une loi du 2 août 1858 réunit à la couronne tous les pouvoirs de la société qui, d’ailleurs, exista toujours comme association commerciale en ce sens que le vice-roi prélève chaque année sur les revenus de l'Inde les fonds nécessaires au paiement des dividendes afférents aux actions de la Compagnie.

! Cf. Bonnassieux, op. cit., p. 118.

TR NN ES LC OR RE SCT Er RE à Î ‘ £ 4

La disparition de la Compagnie n’eut pas pour conséquence immédiate l'établissement d’un régime économique plus libéral; au lendemain de la catastrophe, le gouvernement de l’Inde eut même à faire face à des dépenses extraordinaires et il dut se procurer des ressources au moyen d’une élévation considérable des droits de douane ; ce n’est que tout récemment que nous l'avons vu adopter une politique commerciale nettement libre-échangiste lors de la suppression, en 1883, de toute une série de droits ad valorem !. s

Telle fut l’évolution de la politique anglaise aux Indes orientales ; caractérisée à l’origine par une pratique absolue du système colonial, elle s’est progressivement atténuée jusqu'à la fin du xixtsiècle, d’abord au profit des négociants anglais que l’on admit à l'exercice d’un commerce parallèle à celui de la compagnie, puis au profit de la concurrence étrangère.

Quelle a été l'influence d’un pareil changement sur la direction du commerce extérieur de l'Inde ? La valeur totale deséchanges s'élevait, pour l’annéefiscale 1880-1881, au chiffre considérable de 3.544.941.125 francs ; en 1861, elle n’atteignait pas la moitié de ce chiffre ; mais ce développement du trafic n’a pas le moins du monde altéré la situation prépondérante de l'Angleterre ; elle occupe de très loin la première place ; en effet, la vente du coton et l'achat des étof-

1 Cf. Bonnassieux, op. cil., p. 130.

fes représentent un mouvement d'échange de plus de 1.500 millions. « Profitant de la plus grosse part du commerce de l'Inde, les Anglais en sont aussi les intermédiaires. C’est à eux qu'appartiennent les trois quarts des navires qui apportent et remportent marchandises et denrées, et grâce aux bateaux à vapeur qu'ils ont construits spécialement pour le passage du canal de Suez, ils se sont emparés du monopole comme chargeurs. Le nombre des bâtiments qu'ils emploient pour la navigation entre la Grande-Bretagene et les ports de l’Inde, Bombay, Calcutta, Madras, Rangoun, Karatchi, a diminué pendant les vingt dernières années, mais leur capacité s’est accrue et les voyages se sont suivis de plus près, les bateaux à vapeur ayant pris en grande partie la place des voiliers; quoique beaucoup moins nombreux, ils représentent déjà plus de la moitié du tonnage. En cutre, 4.000 embarcations montées par les indigènes longent le

littoral en touchant de port à port.»

$ 2. — En Amérique.

« Le seul usage des colonies de l'Amérique et des Indes occidentales, c’est le monopole de leur consommation et le transport de leurs produits. » Cette phrase bien souvent rappelée de lord Sheffield nous

montre que le système colonial régna dans le Nou-

! CF. Elisée Reclus, Géographie universelle, tome VIII, p. 603.

veau-Monde comme il avait régné sur les bords du Gange. Mais il y fut l’objet d’une application plus intelligente que dans toute autre colonie américaine, si ce n'est toutefois celles de la France.

Adam Smith se félicite grandement que son pays n'ait pas resserré le commerce des Antilles et de l'Amérique entre les mains d’une compagnie privilégiée ou de quelques négociants d’un port unique de la métropole. « Pour la manière de disposer de leur produit surabondant ou de ce qui excède leur propre consommation, les colonies anglaises ont été le plus favorisées et ont toujours joui d’un marché plus étendu que n’ont fait celles de toutes les autres nations d'Europe. » En effet, l'Angleterre a laissé le commerce de ses colonies libre à tous ses sujets, « lesquels peuvent le faire de tous les différents ports de la mère patrie, et n’ont besoin d’autre permission que des formalités ordinaires de la douane. Dans ce cas, le nombre et la position des différents commerçants répandus dans toutes les parties du pays les mettent dans l'impossibilité de former entre eux une ligue générale et la concurrence suffit pour les empécher de faire des prix exorbitants. Au moyen d'une politique aussi franche, les colonies sont à même de vendre leurs produits ainsi que d'acheter les marchandises de l’Europe à des prix raisonnables. Or, depuis la dissolution de la Compagnie de Plymouth,

arrivée à une époque où nos colonies n'étaient en-

core que dans leur enfance, cette politique a toujours été celle de l'Angleterre. »

I y eut même un moment où les possessions anglaises vécurent sous un régime d’entière liberté : Ce fut pendant les premières années de leur existence, au début du xvne siècle. Elles ne relevèrent que d’elles-mêmes pour le choix de leurs débouchés comme de leurs centres d’approvisionnement, et les bâtiments de tout pavillon trouvèrent accès dans leurs ports; la Virginie, pour ses tabacs, installa des dépôts à Flessingue et à Middelbourg. Comment ce fait put-il se produire à une époque où déjà l’Angleterre appliquait les théories mercantiles avec une scrupuleuse exactitude ? C'est que, justement, l’influence des théories mercantiles n’entra pour rien dans la fondation des colonies ; celles-ci durent leur naissance à la seule initiative de grands personnages de la métropole ou d’exilés volontaires fuyant les persécutions politiques et religieuses, et si le gouvernement de Londres intervint, ce fut seulement pour accorder dans une charte une sorte de consécration officielle à une œuvre absolument privée. Cette liberté illimitée profita surtout aux Hollandais, qui avaient la marine la plus puissante et les frets les plus avantageux; «ils s’emparèrent de tout le commerce des colonies anglaises, y établirent par-

! Richesse des nations, tome IT, liv. IV, chap. vu, p.185 et

tout leurs facteurs, et effectuèrent sur leurs navires les exportations comme les importations, à ce point que vers le milieu du xvire siècle le pavillon anglais était presque disparu des eaux de l’Amérique ! ».

Cette situation donna l'éveil à la métropole. Au lendemain de la période révolutionnaire, dès qu’elle eut retrouvé sous la direction puissante de Cromwell le calme nécessaire à la sauvegarde de ses intérêts extérieurs, elle entreprit de ruiner la suprématie économique de la Hollande, non seulement en Europe, mais jusque dans les mers lointaines de l'Amérique. Dès 1640, sir William Berkeley, gouverneur de la Virginie, reçut l’ordre de limiter à la métropole le commerce de cette province ; en 1645, le Parlement résolut d’affranchir de tout droit pendant trois ans les exportations d'Angleterre aux colonies, si celles-ci d'autre part voulaient bien réserver leurs exportations à des bâtiments anglais ; enfin, quelques années plus tard, fut édicté le fameux acte de navigation, expression la plus haute et la plus savante qu'’ait jamais reçue le système colonial.

Il y a en fait deux actes de navigation, celui de Cromwell et celui de Charles II. En 1650, le Long Parlement rendit un premier statut, interdisant aux navires étrangers le commerce avec les colonies, à moins qu’ils n’eussent obtenu une licence du Conseil

1 Schérer, op. cil., p. 368.

lits

d'Etat: le Protecteur eut l'initiative, et c'est à lui que l’on rapporte toute la gloire de l'établissement du système. Mais celui-ci ne trouva que plus tard sa formule intégrale et définitive, dans l’acte de 1660, édicté par Charles IT dès la première année de son règne et qui mérita vraiment d’être appelé la « charte constitutionnelle de la marine anglaise ».

Voici le rapide exposé de ses dispositions. Toutes les marchandises provenant des colonies anglaises seront désormais transportées dans la métropole par des navires construits en Anglelerre, appartenant à des sujets anglais, ayant un capitaine et les trois quarts de léquipage anglais. Les productions coloniales sont rangées en deux catégories: d’une part, certaines marchandises formellement désignées — enumerated commodities, — auront pour unique débouché la mère patrie et les colonies britanniques; la deuxième catégorie comprend toutes les marchandises non désignées par les règlements, — non enumeralted commodities, — lesquelles pourront s’exporter directement dans tous les pays, pourvu que ce soit sur des navires remplissant les conditions exigées par l’acte de navigation !. Un sta-

tut de 1663 compléta cette organisation en décidant

! Un statut de George II aggrava cette disposition en restreignant l'exportation des marchandises non énumérées aux pays situés au sud du cap Finistère. « Les contrées de l'Europe situées au sud du cap Finistère, dit Adam Smith,

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que toutes les marchandises européennes, même chargées sur des vaisseaux anglais, ne pourraient être transportées aux colonies qu’en partant de ports anglais, ce qui entraînait l'obligation d’un long circuit par la métropole ; en même temps, on restreignit aux seuls citoyens de l’Angleterre l’exercice des professions commerciales aux colonies, de telle sorte que les nombreuses factoreries hollandaises furent absolument ruinées.

La transition était brusque pour les colonies de la pleine liberté de la première heure à cette organisation restrictive de l’acte de navigation; elles s'y soumirent de très mauvaises grâce. La Virginie adressa une députation à Cromwell en 1656 et se souleva en 1676 ; le Massachusets persista à ne pas reconnaître l’acte jusqu’en 1679, Rhode Island jusqu'en 1700.

En vérité, les marchandises non énumérées comprenaient des marchandises très importantes, dont une large production devait avoir la plus heureuse influence sur l'épanouissement de la richesse coloniale : c’étaient les grains de toute espèce, les planches, merrains et bois équarris, les viandes salées

et le poisson. Adam Smith en fait la remarque ‘ :

ne sont pas des pays manufacturiers et notre politique

jalouse a peu à craindre que les vaisseaux de nos colonies

rapportent de ces pays des ouvrages manufacturés qui puis-

sent nuire au débit des nôtres.» Richesse des nalions, p.192. #Op= cit.; p. 190.

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assurer au grain un prix rémunérateur, c’est encourager les colonies à en étendre la culture beaucoup au delà de ce qu’exige la consommation d’un pays faiblement peuplé, c’est les mettre à même de préparer ainsi de longue main une subsistance pour une population toujours croissante. Si le bois de la colonie jouit de débouchés étendus, les forêts seront entamées et la terre se défrichera rapidement. D’autre part, «il est nécessaire que le prix du bétail se trouve dans une certaine proportion avec celui du blé, avant qu'on puisse mettre en valeur la plus grande partie d'un pays ». Enfin, l'extension de la pêche n'a pas été le moindre facteur du développement maritime des colonies aussi bien que de la métropole.

Quant aux marchandises énumérées, elles sont de deux sortes, nous dit Adam Smith: « La première comprend celles qui sont un produit particulier à l'Amérique et qui ne peuvent pas être ou au moins ne sont pas produites dans la mère patrie... La seconde sorte comprend celles qui ne sont pas un produit particulier à l'Amérique, mais qui sont ou peuvent être produites dans la mère patrie, quoique cependant pas en assez grande quantité pour fournir à la demande, laquelle est remplie principalement par l'étranger. » Or, c’étaient là toutes les marchandises de luxe, celles qui sous un régime li-

!Ibidem, p. 190.

béral eussent fait la fortune des colonies, et il n’est plus douteux que ces colonies éprouvèrent un véritable dommage du resserrement de leurs débouchés. é

L'expérience des Antilles est à ce point de vue tout à fait concluante. Les Antilles anglaises, dont le premier développement avait été si brillant, perdirent, avec la liberté de leur commerce, la source directe de leur prospérité ; elles se montrèrent si inférieures à leurs rivales françaises qu’un relevé comparatif de 1742 signalait à l'avantage de celles-ci une différence de 679.000 quintaux dans la production sucrière !, L’inquiétude gagna le Parlement qui ordonna une enquête, et il en ressortit que la gêne des colonies anglaises tenait bien moins à l’infériorité de leur sol, plus anciennement mis en culture, qu'à la charge onéreuse des impôts et des droits de douane, beaucoup plus lourde pour les colons de l'Angleterre que pour ceux de la France. Or, qu’advint-il de cette situation? Les colonies de l'Amérique du Nord, clientes naturelles des Antilles anglaises, cessèrent d'y opérer leur fourniture pour aller demander un sucre et meilleur et moins cher aux planteurs favorisés de Saint-Domingue et de la Martinique. Les Antilles dénoncèrent ce trafic interlope comme la cause évidente de leur ruine. « C’était, disaient-elles, la seule explication de l’accroisse-

1 Cf. Schérer, p. 429.

ment qu'avait pris la production dans les îles françaises à leur préjudice. La mélasse, auparavant, avait peu de valeur pour les planteurs français, le rhum qu'on en tirait étant prohibé en France dans l'intérêt de l’eau-de-vie. Maintenant, ce rhum trouvait le plâcement le plus avantageux dans les colonies de l'Amérique du Nord. L'argent que celle-ci recevait en paiement des produits qu’elle exportait dans les Antilles anglaises passait dans les mains des planteurs français, qui l'employaient à agrandir et à perfectionner de plus en plus leurs exportations !. »

La métropole voulut satisfaire les deux parties, et, comme il arrive toujours, elle n’y réussit pas. Un statut de 1766 favorisa la production sucrière des Antilles anglaises par l'établissement de droits différentiels sur les sucres étrangers importés dans une colonie de l'Angleterre; en même temps, l'Amérique du Nord obtenait la permission d'exporter directement, sur ses navires, les sucres des colonies anglaises dans tous les pays situés au sud du cap Finistère. Les Antilles furent, de la sorte, entourées d'une protection effective, et elles connurent à nouveau leur activité première, La Jamaïque, surtout, devint une riche colonie, mais elle n'atteignit son plus haut développement qu'après avoir obtenu, en 1776, la franchise de son port pour le commerce avec les colonies étrangères, et plus tard, en 1780,

! Cf. Schérer, op. cit., p. 432.

la permission d’un trafic direct avec l'Irlande ; dès lors, l'exportation de son sucre qui, avant 1772, n'avait pas dépassé 11.000 barriques, s’éleva bientôt à 78.000 barriques.

La limitation du commerce extérieur n’était pas cependant l’article le plus vexatoire du régime imposé aux colonies ; elles souffrirent davantage encore de l'interdiction de créer des manufactures. Le sucre étant une denrée de préparation facile, rien n'était plus naturel que les Antilles se livrassent elles-mêmes au raffinage ; mais l’existence d’une industrie coloniale blessait les plus fermes principes de la théorie mercantile ; il fallait favoriser de toutes manières l'industrie et la marine métropolitaine ; à la première on garantit le monopole du raffinage, et la seconde reçut l’avantage de transporter un produit brut. «Tandis que-le sucre moscouade des colonies anglaises ne paie à l'importation que 6 shellings 4 deniers le quintal, le sucre blanc paie 1 livre 1 shelling 1 denier ; et quand il est raffiné double ou simple, en pains, il paie 4 livres 2 shellings 5 deniers 8 dizièmes. Lorsque ces droits énormes furent établis, la Grande- Bretagne était le seul, et elle est encore aujourd’hui le principal marché sur lequel peut être exporté le sucre de ses colonies. Ces droits équivalaient donc à une prohibition, d'abord de terrer ou raffinet le sucre pour tout marché étranger quelconque, et ensuite

d’en terrer ou raffiner pour le marché, qui emporte

peut-être à lui seul plus des neuf dizièmes du produit total. Aussi les fabriques pour terrer ou raffiner le sucre, qui ont été très florissantes dans toutes les colonies françaises, n'ont guère été en activité dans celles de l'Angleterre que At le marché des colonies elles-mêmes !. »

C'est cette organisation si contraire à la nature des choses qui inspirait à Brougham la saillie suivante: « Autant vaudrait, dit-il, interdire l’exportation de la farine des contrées à blé, bien pourvues en cours et chutes d’eau, et par conséquent en moulins hydrauliques, pour donner le monopole de la minoterie à une autre contrée pourvue seulement de moulins à vent ?

La Nouvelle Angleterre était une contrée essentiellement agricole, et il ne pouvait être question pour elle de se couvrir de manufactures, ainsi que l'ont fait plus tard les Etats-Unis. Néanmoins, ses produits naturels la mettaient dans une situation favorable pour l'exercice de quelques industries. L'abondance des peaux de castors et de lièvres avait suscité une importante fabrication de chapeaux, qui, déjà, commençait à exporter ; mais les industriels de la métropole s’émurent et obtinrent du Parlement le statut draconien de 1732 : à l'avenir, personne ne pourrait fabriquer de chapeaux s’il ne jus-

1 Cf. Adam Smith, p. 201.

? Cf. Leroy-Beaulieu, Op. cit., p. 127.

tifiait d'un apprentissage de sept années, et nul maitre ne pourrait avoir plus de deux apprentis ni employer de nègres. Les mines de fer étant nom-

breuses et richés, il eût été bien facile aux colons de donner sur place au métal les premières transforma-

tions, mais la métropole décida de ne plus admettre le fer, sur son marché, qu’en barres où en gueuses. Les mêmes prohibitions s’étendirent à la fabrication des lainages. Enfin, à partir de 1766, on renforça les restrictions primitives par une restriction nouvelle: on décida que les marchandises énumérées qui, d'après l'acte de navigation, pouvaient être exportées librement dans tous les pays, ne devraient plus être dirigées que dans les contrées situées au sud du cap Finistère, afin de ne pas apporter aux industries puissantes des nations septentrionales le bénéfice d'une matière première à bon marché.

On devine sans peine quelle profonde irritation devait susciter, dans les colonies, la rigueur oppressive de semblables dispositions. Dès le milieu du xvirre siècle, commencèrent de grandir les germes de la révolte, et le voyageur suédois Peter Kalm, en 1748, put en remarquer l'existence au cours de sa visite dans l'Etat de New-York : « J’ai entendu dire, écrivait-il, non seulement à des personnes nées en Amérique, mais encore à des émigrants anglais, et cela ouvertement, que d'ici trente ou quarante ans,

les colonies anglaises du Nord de l'Amérique forme-

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