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l'éparpillement de la puissance politique succède une centralisation chaque jour grandissante, la notion d'État apparait, ilse forme des unités nationales qui prennent conscience d’elles-mêmes. La carte de l'Europe se dessine telle qu’elle restera désormais : la France est entrée en possession de ses frontières naturelles par l'acquisition du Dauphiné sous Louis XI et de la Bretagne sous Louis XIT; tout au plus les règnes postérieurs l’agrandiront-ils de deux provinces, l'Alsace et la Lorraine. En 1469, le mariage de Ferdinand d'Aragon avec Isabelle de Castille donne naissance au royaume d'Espagne. Le Portugal est indépendant depuis 1139 et la royauté s’y est rapidement affermie aux dépens de l'aristocratie et des Cortès. L’Angleterre, maîtresse du pays de Galles, attendra de longues années encore avant de poser la main sur ses deux voisines, l'Ecosse et l'Irlande, mais elle forme déjà, en ses limites relativement étroites, un royaume puissant et unifié.
Cette évolution vers l’unité nationale, cet affermissement continu du pouvoir des rois, ne furent pas sans exiger d'importants sacrifices pécuniaires. Désormais, l'impôt ne peut plus être une ressource exceptionnelle, destinée à la défense du sol ou à l'entreprise d’une croisade lointaine ; il devient aussi indispensable au soutien des États que la nourriture quotidienne à l'entretien de la vie des hommes. Ce
n’est plus en s’armant pour son seigneur, en lui
donnant tous les ans quelques jours de corvée, en supportant de nombreux péages, que le peuple d’aujourd’hui acquitte son tribut envers la puissance souveraine ; le fidèle sujet du roi devient contribuable, il se sacrifie pour la cause commune, non plus en payant de ses bras et de son sang, mais en entretenant le trésor royal par le paiement de l’impôt.
Une grande quantité de numéraire est ainsi annuellement enlevée aux mains du peuple; il vient de naître une nouvelle utilité de l'argent et elle grandit sans cesse. Elle s’accentue encore en considération du fait suivant : ces sommes si importantes jetées dans le trésor royal seront en majeure partie reversées sur le peuple, mais toutes ne le seront pas; certaines seront immobilisées. En effet, les rois prirent l'habitude de constituer un trésor, afin de parer à toutes les surprises de la guerre, et quand leur prodigalité n'empêchait pas la constitution de cette prudente réserve, il se trouvait qu’une somme considérable de numéraire était ôtée de la circulation, et le reste en prenait une valeur plus grande.
Ce ne sont pas seulement ces causes politiques qui contribuaient à relever si fort la valeur de l'argent, une transformation non moins radicale que la précédente s'était opérée dans les conditions de la vie économique. Depuis le Moyen-Age, le champ du
commerce s'était singulièrement élargi; des rapports
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d'échange unissent les points les plus éloignés du territoire ; une division du travail nationale s’établit ; les soieries de Tours, les draperies de Troyes, les toiles de Normandie et de Bretagne peuvent alimenter toute la consommation française. Bien plus, le commerce intérieur ne suffit plus à l’activité de certains peuples qui étendent leurs débouchés au delà des frontières; les bijoux et la verroterie de Venise se répandent sur tous les marchés de l’'Europe, ainsi que les soieries de Florence et les fins tissus de laine des villes néerlandaises et allemandes. Enfin, les croisades avaient implanté l'influence occidentale dans les régions asiatiques, et il s’en suivit un commerce si actif qu'il permit à Jacques Cœur de réaliser sa prodigieuse fortune et fit de la République de Venise un Etat plus riche que les grands royaumes.
Une pareille extension de la surface des échanges, un tel gonflement de leur volume a rendu le troc désormais impossible; le numéraire s'affirme comme l’aliment indispensable des opérations commerciales. Or, au moment de la découverte de l'Amérique, le. stock monétaire ne dépassait pas, en Europe, une valeur de 800 millions, la même quantité qui existait sous le règne de Charlemagne. Et rien ne venait remédier à-la difficulté de cette situation, ni la rapidité de la circulation, ni le développement du crédit.
Le transport de grosses sommes d'argent était alors
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une opération pleine de dangers; aussi, les négociants avaient-ils coutume de réaliser leurs approvisionnements à certaines époques fixes de l’année, en de grandes foires dont le souvenir est resté célèbre, à Beaucaire et à Lyon, à Francfort et à Leipsig, à Sinigaglia, à Nijni-Novgorod ; ils s’y rendaient en caravanes nombreuses, en état de se défendre, et sur la sécurité desquelles les rois prenaient soin de veiller. En ce qui concerne le crédit, la lettre de change avait été imaginée dans le courant du xIn° siècle, mais c’est seulement au xvu° siècle que l'on prit l'habitude d'y insérer la clause à ordre et qu'un grand nombre de dettes purent être libérées par un seul paiement.
Qu'une semblable situation dût avoir une influence considérable sur le régime des colonies nouvellement découvertes, c’est là une vérité qui apparaît d'elle-même. A la fin du xv° siècle, l'impôt, les trésors de guerre, les besoins du commerce, tout demande du numéraire, et la nation la plus riche est celle qui en possède davantage. Or, il se trouva justement que les premières contrées où abordèrent les navigateurs, cachaient, enfouies dans leur sol, d'énormes richesses minières ; ainsi en fut-il du Mexique, que le voyage de Christophe Colomb acquit à l'Espagne, et de même du Brésil, où Cabral fit flotter le drapeau du roi de Portugal. « Lorsque
Christophe Colomb revint en Europe «et qu'il fut
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présenté en grande pompe à la cour de Castille, ce quifrappa le plus agréablement ses illustres hôtes, dit Blanqui, ce fut une collection de lames d’or, de bracelets d’or, de morceaux d’or mêlés à quelques balles de coton qu'il apportait avec lui des pays nouvelle: ment découverts. Fernand Cortez et Pizarre ne cherchèrent pas autre chose dans leurs audacieuses expéditions au Mexique et au Pérou, et l’on sait quelle fut leur surprise et leur joie à la vue des trésors qu'ils allaient conquérir. C'est l'amour de l'or qui a conduit ces courageux flibustiers aux extrémités du monde et qui leur a fait surmonter les plus formidables obstacles. Partout où ils mettaient le pied, ils demandaient des nouvelles de l'or, et ils se rembarquaient lorsqu'il n’y en avait pas à ravir!. »
Avec quelle ardente cupidité les rois d’Espagne et de Portugal allaient se jeter sur ces régions merveilleuses, productrices du précieux métal dont l’Europe était si indigente ; avec quel exclusivisme jaloux ils allaient se réserver la jouissance de ces trésors inestimables dont la fortune venait de les combler. Désormais, se disent-ils, nous sommes les princes les plus puissants de la terre, car aucun de nos rivaux ne pourra entretenir d'aussi fortes armées, ni soutenir de guerres aussi longues; nul peuple ne sera aussi riche que le nôtre, car aucun ne possédera en telle abondance l'or et l'argent, qui achètent tous
! Blanqui, Histoire de l'Economie politique, p. 210.
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les autres biens. Un instant, on put croire que ces orgueilleuses espérances se réaliseraient. On vit Charles-Quint réunir sous sa domination le plus vaste empire que l’Europe ait connu depuis Charlemagne; on vit le Portugal, malgré les proportions exiguës de son territoire, devenir une puissance politique de premier ordre.
Les autres nations, contemplatrices jalouses d’une si haute prospérité, se demandaient si leur mauvaise fortune ne les condamnait pas à une infériorité irrémédiable. De quelle manière attirer chez soi l'or et l'argent du Portugal et de l'Espagne ? c’est le problème de l’époque, et les plus habiles esprits, politiques et économistes, s'efforcent de trouver une réponse. Il faut attendre jusqu’au début du xvir° siècle pour rencontrer sur ce point une systématisation bien nette des idées. En 1615, l'Italien Antonio Serra fait paraître un ouvrage avec ce titre : Bref traité des causes qui peuvent faire abonder l'or et l'argent dans les royaumes dépourvus de mines !. Le problème est nettement posé ;examinons comment l’auteur le résout. Ces causes, d’après Serra, se subdivisent en deux groupes : les artificielles propres, qu'il n’est pas possible de créer, ce sont l’excédent naturel des produits de la terre sur les besoins de la consommation indigène et une position géographique favo-
1 Breve trattato delle cause che possono fare abbondare li regno d'oro e d'argenteo dore non sono miniere.
rable au commerce ; d'autre part, les artificielles communes, que l’on peut chercher à réaliser, ce sont le nombre des manufactures, la qualité de la population, le grand trafic et laide du gouvernement!. L'idée nouvelle à germé : la plus sûre garantie de l'enrichissement d’un État réside dans le développement de ses manufactures et de son commerce, développement auquel ne doivent rester étrangères ni l'initiative des particuliers, ni la sollicitude des gouvernements.
Ainsi naquit le système mercantile des besoins de l'économie contemporaine, et le règne en devint universel dès qu'il sortit du cerveau des penseurs. Ardemment et rigoureusement, les nations mirent tous leurs efforts à faire affluer chez elles l'or et l’argent de l’étranger, elles s’armèrent de la plus étroite réglementation du commerce international. Vendre plus qu’elles n’achètent est la règle suprême de leur politique : on ne demandera à l'étranger que les matières premières indispensables sur lesquelles s’exerce l’industrie nationale, et on lui cédera le moins possible celles que le sol produit; mais enrevanche, on cherchera par des tarifs habilement disposés à lui vendre le plus possible de produits manufacturés chez soi sans importer aucun des produits manufacturés chez lui. Aurez-vous, à la fin de l’année, plus vendu qu’acheté, vous aurez plus d'argent, la ba-
1 Cf. Espinas, Histoire des doctrines économiques, p. 143.
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lance du commerce sera en votre faveur ; si vous avez plus acheté que vendu, votre richesse sera diminuée d’autant.
Quelle ne sera pas l’utilité des colonies dans une telle conception de la politique commerciale? Même si la nature ne les doua pas des trésors miniers du Mexique et du Pérou, encore peuvent-elles contribuer de toute autre manière à l'enrichissement de la métropole. Il y a deux conditions à la balance favorable : le bas prix de la matière première et l’amplitude des débouchés. Eh bien, par suite de la différence de leur climat, les colonies fournissent justement à la métropole les plus précieuses des matières premières, celles que les terres d'Europe ne sauraient produire; l'éloignement et la nouveauté de ces productions coloniales, au début du xvrre siècle, n'ont pas permis de les faire entrer dans la consommation courante, ce sont des marchandises de haut luxe, el le pays qui aura le monopole de leur manufacture pourra réaliser de très gros bénéfices. D'autre part, quand elles auront grandi et fait leurs premiers pas dans la civilisation, les colonies pourront enrichir la métropole de leur or, elles deviendront les meilleures clientes de l’industrie nationale, si l'on a soin de leur interdire tout achat de fabrications étrangères, et elles contribueront pour leur part au développement des exportations métropoli-
faines.
nies, dans le but de donner à à la métropole la j jouis-
sance exclusive de leur commerce et de les con-
traindre à s’ ‘adresser uniquement aux marchés de la
métropole! ».
En dehors de toute influence des idées mercan-
tiles, indépendamment de toute recherche de la suprématie politique, l'Europe trouvait une raison nouvelle à l'exploitation de ses colonies dans le besoin de plus en plus général qu’elle ressentait des productions exotiques. Au contact des brillantes civilisations italiennes, la vie des cours et des grands seigneurs s'était singulièrement affinée : ce n'est plus seulement comme métal précieux, comme le bien qui achète tous les autres, que les hommes de la Renaissance désirent la possession de l'or et de l'argent, c'était aussi comme la riche et artistique matière où s’incrustent les imaginations de l’orfèvre; et quand ils recherchent avec tant d’ardeur les productions coloniales, ils y voient non seulement l'instrument d’une balance favorable, mais la source de jouissances délicates et subtiles, dont ne peut plus se passer le goût aiguisé”des générations nou-
velles. C’est l'apparition du luxe dans la société
1 Cf. Dictionnaire de l'Economie politique, de Coquelin et Guillaumin, article SYSTÈME MERCANTILE. Cp. Adam Smith, Richesse des Nations, édition G. Garnier, tome II, p. 31.
| Aussi peut-on dire avec Storch que c'estle tes ae mercantile € qui a présidé à Ja formation des colo-
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moderne. « Désormais, la vie dure et grossière du donjon féodal était laissée aux gentilshommes campagnards, aux pauvres bannerets. Les rois, les princes, les grands seigneurs, leurs vassaux, leurs courtisans, ainsi que les familles des grands banquiers, des grands commerçants, des grands manufacturiers, les chefs des villes libres, des corporations puissantes, les dignitaires de l'Eglise, voulaient à tout prix les perles, les pierreries, les métaux précieux, les étoffes, les parfums de l'Orient!. »
Pour une demande aussi considérablement élargie, l'offre allait devenir bien étroite, qui dérivait uniquement des marchés des villes italiennes et des bazars fastueux de l'Espagne mauresque. Encore cette dernière source pouvait-elle à tout moment se tarir, tant la lutte de l'Evangile avec le Coran devenait de plus en plus acharnée, tant elle menaçait de rejeter bientôt les Arabes sur la terre d'Afrique, d’où ils avaient fait irruption au cours de la période troublée du Moyen-Age. Aussi avec quelles espérances merveilleuses les peuples de l’ancien monde accueillirent la nouvelle de la découverte de l’Amérique et de l’heureuse réussite des expéditions portugaises dans l'Inde. Leur imagination, déjà exaltée par les récits des croisés, des missionnaires et de quelques voyageurs, se laissa aller aux plus étonnantes chimères; elle se représenta les contrées
! Rossi, Cours d'Economie polilique, tome II, p. 327.
nouvelles comme un dépôt inépuisable de richesses,
comme un immense trésor qui n’attendait qu’un maître ; elle bâtit de toutes pièces un Eldorado fantastique, où les palais innombrables et le sol luimême étaient d'or, d'argent et de pierreries!. L'on eût dit qu’une ère nouvelle allait commencer, où la vie des hommes serait aussi douce et aussi heureuse qu'avait été morose et troublée l'existence de la société du Moyen-Age.
Un semblable état des esprits conduisit tout naturellement à l'établissement d’un monopole rigoureux et jaloux. Chaque nation voulut posséder son Eldorado, et le posséder pour elle seule; chaque nation prétendit assurer sa jouissance exclusive des
denrées qui couvraient les terres où avaient abordé
ses explorateurs. Ce fut là une puissante raison accessoire de l'établissement du pacte colonial; mais la raison capitale et impérieuse demeure celle que nous avons d’abord exposée, c’est-à-dire l’influence des théories mercantiles.
Par l'effet de cette double cause, les nations européennes étendirent la main sur les territoires que la libre initiative de leurs sujets avaient découverts et conquis. Elles ne purent pas s'élever à la conception moderne de la colonisation, qui voit dans les colonies un prolongement de la métropole, un vaste champ ouvert à l’émigration; au xvi siècle, les mé-
1 Cf, Ad. Smith, op. cit, tome II, p. 172.
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tropoles étaient loin d'offrir une population pléthorique et elle ne virent pas autre chose dans les colonies qu'un objet facile d'exploitation lucrative'. Elles les assujettirent avec toute la rigueur que pouvait comporter l'exercice sans frein de l’absolutisme monarchique, chez des sociétés jeunes où n'avaient encore eu le temps de se dresser en face du pouvoir royal ni des privilèges traditionnels, ni les droits séculaires de la noblesse et du clergé.
Au point de vue économique, le résultat de cet absolutisme fut le pacte colonial.
1 Cf. Seeley, L’Expansion de l'Angleterre, p. 78.