SUR LA MÉTROPOLE
Dès l’abord, il semble que les métropoles ne pouvaient retirer que des avantages d’un régime dont leur égoïsme avait mis tant de soin à combiner tous les rouages. On s’imagine difficilement que l'Europe ait, pendant deux siècles, enserré ses colonies dans un dur réseau de réglementations vexatoires, pour l'unique plaisir d'exercer une vaine tyrannie ou dans la recherche d'avantages entièrement illusoires.
Et certes, les denrées que l’on réservait au marché
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métropolitain ou qui ne pouvaient être transportées chez les autres nations qu'après avoir touché le sol de la mère patrie, devaient revenir moins cher dans la métropole que partout ailleurs. Cette métropole était là en possession d’un très réel avantage. « Cependant, remarque Adam Smith‘, on trouvera peut-être que cet avantage devrait plutôt passer pour ce que l’on peut appeler un avantage relatif que pour un avantage absolu, et que la supériorité qu’il donne au pays qui en jouit consiste moins à faire monter le produit et l’industrie de ce pays au-dessus de ce qu'ils seraient naturellement dans le cas où le commerce serait libre, qu’elle ne consiste à rabaisser l’industrie et le produit des autres pays au-dessous de ce qu'ils seraient sans cette restriction. »
Et le grand économiste nous montre que l’Angleterre, par le fait de son monopole sur les tabacs du Maryland et de la Virginie, se procurait cette marchandise à meilleur prix que la France qui l’achetait de l'Angleterre; c’est ainsi qu’elle jouissait d'un avantage relatif. Mais si l’on avait rendu libre le commerce du Maryland et de la Virginie, la création de nouveaux débouchés aurait développé la production du tabac dans des proportions impossibles à calculer, elle aurait ramené les profits de la plantation « à leur niveau naturel avec ceux d’une
1 Cf. Adam Smith, Richesse des Nations. Ed. G. Garnier, LI p.215:
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terre à blé », et, par une dernière conséquence, elle n'eût pas manqué de réduire le prix du tabac; de la sorte, l'Angleterre eût payé moins cher son tabac qu'au cas de monopole, et c’eût été pour elle un avantage absolu. Mais comme la liberté dispense également ses faveurs à toutes les nations, la métropole aurait dû partager cet avantage absolu, elle ne pouvait l'acheter que par la perte de son avantage relatif. Voilà le grand point, voilà la raison qui explique pourquoi les nations européennes s’attachèrent au monopole avec cette persistance; éclairant leur politique au foyer des doctrines mercantiles, elles pensèrent ne pouvoir fonder leur prospérité que sur la ruine de leurs rivales, et, suivant le mot d'Adam Smith, « dans la vue d’exécuter un projet de pure malice et de pure jalousie », elles aimèrent mieux se priver d'un avantage qui établirait toutes les nations sur le même niveau.
Trop heureuse encore sera la métropole si la faveur d’un climat privilégié permet à ses colonies de produire à meilleur marché que les colonies étrangères. Mais il peut arriver que telle île voisine donne un sucre et meilleur et moins cher que celui des colonies de la métropole, il peut arriver que sous un autre ciel les épices soient plus savoureuses et plus abondantes. C’est alors que s’évanouira lui-même l'avantage relatif dont nous parlions tout à l'heure.
À quelles conséquences bizarres l’exclusivisme aura-
t-il entraîné la métropole : c’est pour obtenir le privilège dérisoire d'acheter à plus haut prix des marchandises inférieures qu'elle aura entretenu de puissantes escadres, envoyé au loin des légions de fonctionnaires, infligé aux colonies le poids d’un joug insupportable ! La première partie de ce siècle a vu ce phénomène étrange, qui semble contre nature, mais qu'explique la législation coloniale du temps, c’est que les contrées d'Europe qui n’avaient pas de colonies, achetaient des denrées coloniales à bien meilleur marché et de bien meilleure qualité, que la France et l'Angleterre qui possédaient de grandes colonies tropicales.
Dans quelle mesure alors le pacte colonial concourt-il à diminuer les jouissances de la métropole ? la chose n’est pas facile à déterminer; mais il n’est pas douteux que l’abaissement du prix imprimerait un très large essor à la consommation des denrées d'un goût général et d’une utilité universelle. « Ceux qui n'ont pas vu de leurs propres yeux, dit Humboldt, quelle immense quantité de sucre est consommée dans l'Amérique espagnole, même parmi les familles les plus pauvres, seraient étonnés de trouver que la France ne réclame pas pour sa fourniture de sucre une quantité supérieure à trois ou quatre fois ce que consomme l’île de Cuba. »
1 Cité par Mérivale, Leclures on colonizalion and colonies, t 1, p.200:
Telles étaient pour la mère patrie les conséquences de la règle qui lui réservait le monopole de la production entière des colonies, tandis qu’elle-même s'obligeait à ne rien demander aux colonies étrangères. L'on objecte, il est vrai, que détruire cette règle, c'est briser le support même du pacte colonial : les produits se paient avec les produits ; or, si vous n’accordez pas aux colonies le privilège de vous vendre, elles ne seront plus en mesure de vous acheter et la métropole y perdra le bénéfice d’un commerce important. En réalité, la perte sera largement compensée, car les marchandises achetées par la métropole dans les colonies les moins chères lui ouvriront là un débouché pour son industrie, et tout se réduira simplement à un changement de direction du commerce. «Il ne faut pas oublier, remarque justement Mérivale, que pour chaque client que l'Angleterre gagnait au Canada, elle en perdait un en Suède et en Russie, pour chaque client qu’elle gagnait à Demerara ou à la Jamaïque, elle en perdait un à Cuba, à Java et au Brésil. »
Quand les métropoles défendaient à leurs colonies de rien manufacturer, même un clou ou un fer à cheval, elles espéraient non seulement réserver aux nationaux le monopole des profits industriels, mais aussi encourager la marine en lui assurant des frets élevés par le transport des produits bruts. Dans ses
Principes de la science sociale, Carey a montré avec
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beaucoup de force quel grand avantage offre la manufacture des matières premières sur le terrain même qui les a produites, et il va même jusqu'à poser en principe que les transports ne doivent jamais s’appliquer qu’aux fabrications. Nous serions entraînés trop loin si nous voulions démontrer que dans une multitude de cas, la manufacture sur place est impossible ou dépourvue d'avantages. Mais telle n’était pas la situation des colonies ; le plus souvent, elles auraient pu transformer leurs productions naturelles avec une grande économie ; les consommateurs de la métropole y eussent gagné, et la demande des fabrications coloniales se fût augmentée en raison de la baisse des prix, si bien qu’en définitive les armateurs de la métropole y eussent trouvé leur profit aussi bien que les consommateurs ; en effet, cette augmentation de la demande eût rendu les exportations des colonies plus considérables qu'auparavant ; d'un autre côté, les importations fussent aussi devenues supérieures à ce qu'elles étaient, car produisant davantage et tirant un meilleur parti de leurs produits, les colons eussent acheté davantage. Bref, sous ce régime libéral, le mouvement des échanges entre les colonies et la métropole eût été plus large qu’auparavant, et il y a tout lieu de croire que les armateurs eussent trouvé dans l'accroissement des échanges une compensation pour la différence entre le fret des produits bruts et le fret des produits élaborés.
! Cf. Paul Leroy-Beaulieu, op. cit., p. 727.
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Adam Smith ! considère comme une vérité nullement douteuse que l'établissement du pacte colonial en Angleterre, éloignant de l’industrie une partie des capitaux anglais pour les consacrer au commerce colonial, produisit dans les autres branches de l’activité nationale une hausse générale et permanente des profits. Le capital anglais, investi de monopoie, dut désormais suffire à tout le commerce des colonies, à leur approvisionnement, à l'achat de la totalité de leur production. Qu'en résulta-t-il? L'effet ordinaire de la loi de l'offre et de la demande: c’està-dire que les marchandises européennes, devenues rares sur le marché colonial, s'y haussèrent naturellement à un prix élevé, tandis que les marchandises coloniales, disputées dans la métropole par un capital restreint, durent y descendre fort au-dessous de leur ancien prix. (Or, dans un emploi de capital où le marchand vendait fort cher et achetait à bon marché, les profits ont dû être nécessairement très forts et bien au-dessus du niveau ordinaire dans les autres branches de commerce. » Aussi, de ces autres branches, le capital afflue dans le commerce colonial; celui-ci leur retire une partie de la substance qui les faisait vivre, et produit en elles une hausse des profits corrélative de l’abaissement graduel des profits dans le commerce colonial. Telle est la démonstration d'Adam Smith; si simple et si
{ Cf. Adam Smith, op. cit., p. 217.
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claire qu’elle puisse être, elle n’a pas donné la solution définitive de ce problème qui peut passer pour l’un des plus difficiles de l’histoire économique. C’est ainsi que Ricardo et Mac Culloch soutiennent une opinion toute contraire. D'après eux, le monopole du commerce colonial ne put avoir aucune influence sur le taux des profits industriels, et si Adam Smith a pu affirmer la réalité de cette influence, ce n’est là qu’une conséquence de sa théorie qui fait dépendre le taux des profits de la quantité du capital et du champ ouvert à son emploi. Or, disent Ricardo et Mac Culloch, le taux des profits dépend plutôt de la productivité du capital et du travail que du champ ouvert à leurs opérations, et puisque l’exode des capitaux vers le commerce colonial n’a pu avoir pour effet d'augmenter la productivité des capitaux et du travail appliqués à l’industrie, il n’a donc pas pu provoquer la hausse des profits industriels !.
Entre les opinions extrêmes des célèbres économistes, peut-être y a-t-il place pour une opinion intermédiaire conciliant les deux précédentes malgré leur apparence contradictoire. M. Paul Leroy-Beaulieu estime que l'établissement du monopole colonial dut produire dans toutes les branches de l'industrie une hausse générale de l'intérêt des capi-
! CF. Ricardo, Œuvres, éd. Guillaumin, p. 316 ; Mac Culloch, Note à la Richesse des Nations, d'Adam Smith, p. 217.
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taux, et cela pour cette raison bien simple qu'une partie des capitaux se portant vers le commerce colonial auquel ils ne s'étaient pas livrés jusque-là, les capitaux destinés à l’industrie devinrent moins nombreux et leur demande restant, au moins pour le premier moment, à peu près égale à ce qu'elle était auparavant, on fut amené à leur accorder une rémunération plus considérable. Mais cette élévation de l'intérêt du capital ne put pas se maintenir durant de longues années, car le monopole colonial, en renchérissant le prix des marchandises au lieu de destination, dut dans une certaine mesure en diminuer la demande, et cette diminution de la demande dut avoir pour conséquence une diminution équivalente de la production dans la contrée manufacturière. Il arriva donc que l’industrie métropolitaine, ainsi restreinte dans ses débouchés, ne fut plus capable d'enrichir les entrepreneurs par des profits spécialement élevés!.
La dernière règle du pacte colonial, celle qui assure aux vaisseaux de la mère patrie le monopole du transport des marchandises en destination ou en provenance des colonies, est la seule qui n'ait pas encouru l'unanimité du blâme des économistes. Toutefois, il n’est pas malaisé de démontrer que le bénéfice des armateurs métropolitains n’est pas dans un rapport d’exacte équivalence avec le lourd far-
! Cf, Leroy-Beaulieu, op. cit., p. 728.