‹ Le pacte de famineChapitre 10 sur 13 · AVEU ET REPENTIR · texte numérisé non relu

AVEU ET REPENTIR

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Malgré le vif intérêt que lui inspiraient

ses protégés, l'abbé Duval revenait toujours à ce cher Coffret dont il avait tant déploré la perte; il le dévorait des yeux, il ne pouvait en distraire sa pensée.

— Vous ne l'avez pas ouvert ? demandat-il à Antoine ; mais je ne dois pas louer Denis de cette retenue, car sans doute elle n'était pas volontaire.

— Vous pouvez le croire, monsieur le curé, répliqua le jeune homme en s' essuyant les yeux ; le coffre est solide , et comme il n'a pas de clef, il eût fallu le briser, ce que nous n'avions ni le temps ni les moyens de faire... mais papa en connaissait parfaitement le contenu , allez ; car pendant que je travaillais, il m'énumérait, pour me donner de l'ardeur, tous les objets précieux qu'il renferme , le calice d'or, les burettes. d'argent, et...

E! avait des renseignements bien précis, dit le prêtre avec amertume; heu

reusement ce coffre ferme par un secret que Fleuriot et moi nous connaissons seuls... Mais il est déjà tard; il faut vous retirer, Antoine, et je vous recommande encore une fois la patience et la résignation envers votre père.

— Eh bien, monsieur le curé, je me résignerai, puisque vous le voulez. Je ne sais comment cela se fait , mais un sjfcpîe mot de votre bouche produit plus d'efifet sur moi que les plus beaux discoure ou que les menaces de mon père.

— Mon autorité relève de plus haut encore que la sienne ! dit le prêtre avec gra- \ité; je. suis charmé, mon brave garçon , de vous voir si raisonnable. Eh bien, puisque vous <He-< disposé à suivre docilement

— 20*2 — mes avis, il faut que vous me fassiez encore une promesse.

— Laquelle, monsieur le curé?

— C'est que vous ne chercherez pas à revoir Jeannette avant d'en avoir reçu

la permission de votre père c'est que

vous n'essaierez pas même de lui parler à travers la haie du jardin. . . Je sais que de pareilles elol m es ne sont pas des obstacles sérieux pour vous.

— Ne plus revoir Jeannette, je ne pourrai jamais... c'est impossible !

— 11 le faut cependant, si vous vouiez que je m'occupe de votre sort à tous deux. . . Eh bien , Jeannette ? si Antoine refuse , ne pourrez-vous prendre l'engagement de

l'éviter, vous qui êtes une fille honnête et sage ?

— Ah! monsieur le curé, c'est bien dur I dit la pauvre petite en sanglottant ; mais puisque vous l'exigez...

— Allons! j'obéirai aussi, dit Antoine avec un eifort de courage; je serai homme , et je ferai ce qu'ordonnera M. le curé.

— Pauvres enfants ! reprit l'abbé Duval d'un air allectueux, Dieu vous récompensera de ce sacrifice. . . Mais embrassezvous une dernière fois et dites-vous adieu. . . vous ne vous reverrez maintenant qu'avec l'assentiment de vos parents , quand la bénédiction nuptiale pourra sanctifier votre attachement mutuel.

Les jeune gens obéirent à cette autorité qui les dominait par sa simple grandeur, et l'abbé les congédia , en recommandant à Catherine de renvoyer sur-le-champ le jeune Denis, des adieux plus longs ne pouvant qu'affaiblir leur détermination. La bonne femme promit d'obéir, mais nous ne saurions affirmer qu'elle ne leur accorda pas quelques minutes de grâce , car elle était bien émue elle-même et elle semblait éprouver une vive sympathie pour leurs chagrins.

Resté seul avec Fleuriot , l'abbé Duval ferma la porte avec soin , puis , s'emparant de la lampe , il revint vers le coffret. Le fermier, pendant la scène précédente, avait conserve son attitude sombre et

muette , comme s'il eût été étranger à ee qui se passait ; maintenant il suivait des yeux tous les mouvements du prêtre avec une anxiété visible.

— Qu'allez-vous faire, monsieur le curé? demanda-t-il d' une voix étranglée ; il serait temps de prendre un peu de repos.

— Du repos! quand je puis enfin contempler ces pieux trésors conservés par un miracle, quand je puis me prosterner devant ces saints ornements ravis pendant tant d'années à la vénération des fidèles !. . . Oli! non non, je ne sens plus la fatigue, tant mon cœur est rempli d'allégresse!

Tout en parlant il cherchait à laire jouer les ressorts qui fermaient le coffre ; mais les ferrures, rouillées par un long séjour dans

la terre humide, n'obéissaient pas à la pression de ses doigts.

Fleuriot ne parut pas songer à lui venir en aide; un changement étrange s'était opéré clans toute la personne du fermier. Sa taille s'était voûtée tout-à-coup , et un tremblement convulsif agitait ses membres; son visage livide était sillonné de rides profondes ; de larges gouttes de sueur coulaient le long de ses tempes ; ses yeux , fixés sur l'abbé Duval , brillaient dans l'ombre comme deux charbons ardents ; on eût dit d'une personnification du remords et de la terreur. La belle et vénérable ligure du vieux prêtre encadrée de cheveux blancs, empreinte d'une joie pure , d'un enthou-

r 207 — siasmc sublime, semblait rayonner au contraire d'une céleste béatitude.

Enfin le ressort céda et la caisse s'ouvrit. L'abbé Duval y jeta un regard avide; mais aussitôt une pâleur mortelle se répandit sur ses traits si animés et si beaux un moment auparavant. Puis, comme s'il n'eût pu en croire ses yeux , il plongea la main dans l'intérieur du coure... Il ne contenait que des pierres et du sable !

Le prêtre ne poussa pas un cri ; il se retourna lentement vers Fleuriot... Celui-ci tomba à genoux la face contre terre. Le curé s'avança vers lui :

— Pierre... c'est donc \ous? demandat-il à voix basse mais d'un ton donl rieu

ne saurait rendre la déchirante expression.

— C'est rnoi... je suis seul coupable... tuez-moi !

Un profond silence suivit ces paroles ^ le curé semblait suil'oquc par la surprise et la douleur; Fleuriot, prosterné à ses pieds, se heurtait le front contre les dalles. La petite lampe, restée sur la table , éclairait ce groupe d'un reflet lugubre et iné-

Sal-

— Vous! reprit enfin le prêtre d'une voix étouffée, en se couvrant he visage de ses deux mains convulsivement serrées; vous! mon ami, mon frère... C'est vous cjui êtes le larron, c'est vous qui clés le

profanateur, c'est vous qui êtes le sacrilège!

Et d'abondantes larmes jaillirent de ses yeux.

— C'est moi , répéta Fleuriot en frappant de son front les carreaux de la chambre comme s'il eut voulu le briser.

Le coup était terrible et inattendu ; L'abbé Duval , malgré sa haute résignation chrétienne, semblait impuissant à le supporter; cette fois la nature humaine avait vaincu le stoïcisme du prêtre. Mais ce moment de faiblesse fut court; bientôt son e réagit contre le désespoir avec cette énergie que la foi seule peut donner. ^

— Relevez-vous, Pierre, dit-il d'une

voix profondément altérée, vous m'avez bien cruellement trompé !

— « Laissez... laissez moi à cette place. .. à vos genoux., je voudrais y mourir, quoique je sois damné !

Cette douleur était si immense qu'elle fit taire celle de l'abbé Duval , lui-même.

— Un coupable , quelque grand que soit son crime , ne doit jamais désespérer de la bonté divine ! reprit-il avec pins de ' . calme. Relevez?vous , Pierre... à moins que votre probité, votre piété d'anl refois, n'aient été de l'hypocrisie. Vous avez dû bien souffrir pour accomplir ce sacrilège !

— Oh! oui, oui, monsieur le curé, dit l'ancien sacristain, toujours à genoux , en tournant vers lui (\o^ yeux égaies, j'ai bien

sou (Vert, allez! et cependant, je vous le jure , s'il s'était agi que de moi seul , je fusse mort plutôt que de perdre mon âme en touchant à ces saintes reliques. Longtemps j'ai supporté les mauvais traitements, le froid et la faim ;. qu'importait ce misérable corps pourvu que la conscience fût pureï... Mais une fois la tentation devin! trop forte. . . Mon frère mourut à la Beaussaye , on vint me prévenir ; quand j'arrivai à la maison du défunt, je trouvai quatre petits enfants demi-nus, grelottant auprès du cadavre... partout la plus aflreuse misère , pas de pain , pas de vêtements , pas même de quoi acheter un cercueil pour mon pauvre Bernard*.. Les orphelins poussaient des cris déchirants;, ils s'attachaient

à moi comme à un protecteur, et je ne pouvais les secourir. Je sortis de la maison le cœur navré, la tête perdue... Je ne sais quel hasard me conduisit vers l'endroit ou nous avions enfoui le trésor de l'église; déjà, à cette époque , -on croyait que vous aviez péri; les églises avaient été pillées; on criait partout que la religion était abolie , que les prêtres ne rentreraient jamais" en France. Que vous dirai-je, monsieur le curé? j'employai la nuit à déterrer le trésor, puis je courus à la ville, où un orfèvre, habitué sans doute à de semblables achats, me paya ce qu'il voulut... Le lendemain Bernard eut un cercueil, et ses enfants eurent du pain ! j'étais riche...

Heuriot s'arrêta un moment pour don-

ner cours aux sanglots qui l'étouffaient. — Depuis ce moment, je ne saurais vous exprimer ce que j'ai souffert au declans de moi-même... En apparence j'étais heureux et content , mais je n'avais jamais une minute de repos; je ne pouvais me pardonner mon abomination... Ça me prenait le jour, la nuit, au milieu de mes travaux, de mes plaisirs ; c'était comme des tenailles de fer qui m'auraient tordu le cœur. Cependant je ne pensais pas que vous dussiez jamais revenir à Saint-Clair; on m'avait assuré que vous étiez mort dans les noyades de Nantes. Jugez donc de ce que j'ai dû éprouver en vous voyant apparaître pour me demander compte de ma

méchante action !... Ali! monsieur !<• c\

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on ne meurt pas de frayeur et de honte, car je serais tombé mort à vos pieds quand vous vous êtes montré à moi tout-à-coup , dans la cour de la ferme !

— Mais, malheureux ! pourquoi ne m'avoir pas avoué plutôt. . .

— Seigneur Dieu ! plus de vingt fois j'ai voulu vous dire la vérité , car vos éloges et vos marques d'amitié me faisaient mal, mais toujours le courage m'a manqué.,... Ensuite, vous le savez, on espère toujours que quelque chose vous sauvera J'attendais que le hasard vînt à mon aide , et peu s'en fallu en effet que la rapacité de Denis ne me tirât d'affaire.

— Et vous avez laissé planer mes soupçons sur un autre quand vous «'-liez seul

— 215 =coupable ! Est-ce ainsi que vous prétendez expier vos torts ?

— Je n'ai pas accusé Denis , monsieur le curé, réfléchissez-y bien ; je n'ai jamais dit que le maître d'école eût volé les vases sacrés : c'est vous, vous seul, qui avez cru Denis coupable, et, en effet, ce n'est pas sa faute s'il n'a pas réussi. Autrefois je n'avais pas voulu emporter le coffre, qui m'eût gêné par sa pesanteur, et qui, du reste, eût pu me trahir Je i 'avais replacé dans la terre, et voilà ce qui a trompé ce soir le maître d'école.

— Mais enfin vous ne pouviez me cacher longtemps la vérité? Qu'espériez-vous? quel parti comptiez-vous prendre?

* — J'étais résolu à me tuer; mais vous

m'avez dit vous-même que la vie d'un homme était plus précieuse que les joyaux de l'église C'était me défendre

d'attenter à mes jours... Cependant, ajouta-t-il d'un ton sombre, si vous avez changé d'avis main tenant que vous savez tout», je vous demanderai une seule grâce : l'absolution de mes péchés.

Et tirant de sa poche le pistolet que nous connaissons déjà, il l'appuya contre son front.

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