LE DEPART
Le curé lui arracha brusquement cette arme meurtrière.
— Malheureux ! dit-il, voulez-vous agraver votre crime par un crime plus al-
freux encore? Renoncez à cette lâche pen-
sée... vous devez vivre maintenant, vivre pour le repentir, pour l'expiation !
Il se mît à se promener dans la chambre en proie à une agitation fiévreuse.
— Quelle épreuve , mon Dieu ! quelle épreuve ! disait -il en levant les mains au ciel ; comment me tirer de ce danger sans qu'il y ait dommage pour la religion?
Comment éviter le scandale que causera la disparition du trésor? Ce matin encore j'ai annoncé à mes paroissiens que les vases sacrés de Saint-Clair avaient été sauvés par moi du pillage de l'église, que j'étais prêt
à les restituer à la première demande
Comment faire comprendre maintenant mon erreur à ces paysans si soupçonneux ci m déliants? Leur accusation première se
réveillera contre moi; elle sera plus grave encore, parce qu'ils me reprocheront de les avoir trompés. .... D'un autre côté, le maître d'école , furieux de la restitution opérée par son fils, ameutera contre nous tout le village; il assurera que le jeune homme a porté le coffre intact à la ferme, il invoquera, s'il le faut, le témoignage des gens de la maison, et les apparences seront contre nous
En écoulant ces réflexions, dont il comprenait la, justesse, Pierre Pleuriot se leva d'un air de résolution.
— Monsieur le curé, dit-il d'une voix brève, je suis un scélérat, mais ni vous ni la sainte religion catholique ne soulïrircz du scandale dont je suis l'auteur, le ferai
— *222 — une chose pour moi bien pire que la mort. . . je raconterai publiquement la vérité; je dirai quelle est l'origine de ma fortune ; j'expliquerai comment j'ai accompli seul
ce sacrilège je fournirai des preuves
irrécusables de mon infamie !
— Mais , malheureux , ce serait vous déshonorer vous et votre famille ! sans compter que les habitants de Saint-Clair, excités par Denis, pourraient vous poursuivre criminellement... moi-même peutêtre je serais forcé de demander votre punition !
— Ëh bien! quoiqu'il arrive, n'aurai-je pas tout mérité?
— Non, non, reprit l'abbé Duval lenle-
ment en continuant sa promenade, je ne veux pas vous perdre !
A cette affirmation si positive, les larmes de Fleuriot recommencèrent à couler.
— Ah ! monsieur le curé, dit-il en joignant les mains, est-il bien vrai que vous ne voulez, pas me perdre, quand il vous serait si facile de vous laver de tout soupçon î Vous êtes vraiment bon et vraiment chrétien, vous qui montrez tant de pitié pour un misérable pécheur... Ainsi donc, . je puis espérer qu'un jour, si je me conduis en honnête homme, si j'expie ma faute, vous pourrez eniin me pardonner:'
— Ne parlons pas encore de pardon , Fleuriot, répliqua le prêtre d'un ton sévère en détournant la tète ; malgré mon déta-
chôment des choses de ce monde, je lie puis encore dépouiller entièrement le vieil
homme Laissez-moi un peu de temps
pour cicatriser la blessure que vous avez faite à mon cœur! 11 est bien douloureux, croyez-moi, de changer si vite d'opinion sur un homme que l'on aimait, que 1 on estimait ainsi !
— Et vous ne m'aimerez plus, monsieur le curé ?. . . Ah ! pourquoi ne m'avez-vous pas permis de mourir?
L'abbé Duval reprit après un moment de silence :
— J'ai besoin d'être seul... Ma pauvre tète est en leu, et je ne puis examiner d'uu coupd'œil assez sur la position dangereuse où nous nous trouvons .... Je vais à ma
chambre me retremper par la prière et la méditation. De votre côté, priez Dieu de m'inspirer cette nuit une résolution sage pour nous sauver tous î
Le fermier prit la lampe et voulut le reconduire, mais l'abbé Duval le remercia du geste :
— Ae me suivez pas, dit-il, tout le monde n'est pas encore couché dans la maison, et vos traits bouleversés pourraient
donner des inquiétudes Bonsoir, Fleu-
riol ; encore une fois priez Dieu; lui seul console, lui seul efface les fautes et rend la paix à l'âme bourrelée de remords !
En même temps il regagna sa chambré, où on l'entendit se promener pendant une partie de la nuit.
Alors le malheureux fermier se livra sans contrainte au plus terrible désespoir. Il se frappait la poitrine avec rage, il se heurtait le front contre les murailles, puis il mordait les draps et les couvertures de son lit pour étouffer, ses sanglots qui eussent jeté l'alarme dans toute la maison. Enfin , se reppelant les recommandations du bon curé, il voulut prier; il vint se prosterner devant le coftre qui avait contenu les vases sacrés et resta longtemps agenouillé.
Un peu calmé par cette pieuse méditation, il se jeta tout habillé sur son lit. Longtemps ses pensées le tinrent éveillé; néanmoins dans les robustes organisations des campagnards la nature physique a des exigences tyraniques, ses yeux fatigués par
— 2-27 — larmes finirent par se fermer ; il s'endormit d'un sommeil agité, rempli de soubresauts et de rêves lugubres.
Le lendemain matin, lorsqu'il s'éveilla, le soleil était déjà levé, et mille bruits divers annonçaient que les autres habitants de la ferme vaquaient à leurs occupations ordinaires. Fleuriot n'eût pas besoin de la vue du coffre^ resté sur la table pour se souvenir des événements de la veille; ils avaient occupé sa pensée même pendant son sommeil. Il se jeta à bas de sa couche, et, après avoir réparé le désordre de ses vêtements, il sortit de sa chambre pour aller s'informer de son hôte, le curé de Saint-Clair.
En traversant la cuisine il aperçut la
vieille Catherine tout en larmes Peut-être dans son trouble ne lui eût-il pas demandé la cause de cette douleur , elle s'empressa de la lui apprendre.
. — Eh bien ! maître Fleuriot, il est donc parti?... C'est à n'y pas croire, et moi qui espérais ne plus le quitter !
— Mais de qui donc parlez-vous ?
— Eh! de qui parlerais-je^ sinon de ce pauvre cher monsieur le curé ?
— Monsieur le curé , parti î s'écria Fleuriot d'un ton farouche; ce n'est pas possible!....
— C'est pourtant trop vrai... il est parti depuis plus d'une heure sans prendre le
temps de déjeuner Il m'a dit de vous
recommander de t>i<*n veiller sur le coffre
contenant les vases sacrés de Saint-Clair, qu'il les laissait à votre garde
— Il a dit cela? mais... mais où est-il allé?
— Il n'a pas voulu me l'apprendre
j'ai eu beau pleurer, il m'a promis seulement que nous nous reverrions bientôt...
Mais vous devez savoir mieux que personne quel est son projet, vous qui, la nuit dernière, êtes resté si tard à causer avec lui !
— Où peut-il aller seul, à pied, sans argent, lui si faible et si épuisé? demanda Fleuriot en se frappant le front.
— Dieu le sait!.-. Ah î quel malheur!
qui aurait pu croire cela?
— Et de quel enté a-t-il pris?
— Il m'a défondu do lo suivre, mais il
m'a semblé qu'il se dirigeait vers la Beaussaye, comme s'il voulait se rendre à Mortagne.
— C'est bon... il a sur moi une heure d'avance, mais je le rejoindrai, il faut que je le rejoigne !
Cinq minutes après, Fleuriot sortait de la ferme, monté sur un de ses chevaux de labour, et partait au galop.