‹ Le pacte de famineChapitre 5 sur 13 · LE RETOUR MJ CURE · texte numérisé non relu

LE RETOUR MJ CURE

— Attendez-moi, je vais avec vous ! s'écria le jeune Denis avec résolution en cherchant à arracher un échalas pour s'en faire une massue; je veux aussi défendre ce bon curé qui doit me marier avec Jeannette !

— Oui, mon gars ! bien, mon brave enfant! dit ]a gouvernante avec chaleur.

— Un moment, Antoine, s'écria Jeannette plus prudente; si votre père vous voyait prendre parti pour son ennemi mortel, il ne vous le pardonnerait pas!

— Puisque je suis révolté ! s'écria Antoine en brandissant Féchalas au-dessus de sa tête; je suis ciloyen français! Au diable mon éducation ! Je veux défendre ce bon curé, et gare à qui se trouvera à portée de ce bâton!...

— Mais , pauvre Antoine, si au milieu de cette bagarre vous veniez à vous trouver en face de votre père...

— Mon papa? J'ai promis à M. If t*Uré

de le respecter... Aussi je tâcherai que les coups ne tombent pas sur lui.

En même temps il déroba un gros baiser à Jeannette avant qu'elle eût pu s'en défendre, et il s'enfuit à toutes jambes.

— Le polisson ! dit la gouvernante d'un air d'indulgence ; et Denis qui se vantait de l'avoir rendu si docile et si soumis.... Le bel ouvrage qu'il a fait là ! C'est un diable déchaîné!

Cependant Fleuriot , malgré l'impétuosité de sa course, ne s'était pas jeté au milieu de la foule comme il en avait eu la pensée. Arrivé sur le seuil de la ferme , il s'arrêta un instant pour chercher du regard celui qu'il voulait protéger. Au pre-

84 mier coup d'œil il comprit que son intervention était devenue inutile.

La place était couverte de monde. Des hommes avec leur ancien costume pittoresque, des femmes endimanchées, des enfants turbulents s'agitaient au milieu de ces modestes étalages qui encombrent les marchés de village. Tous les groupes s'étaient formés en un seul autour du curé ; celui-ci debout, le front découvert, le sourire sur les lèvres, parlait avec une bonté paternelle. Il interpellait tour-à-tour les assistants , renouant connaissance avec les vieillards, questionnant les jeunes gens sur leur famille , adressant à chacun un mot affectueux ; aussi , il n'y. avait plus rien de menaçant dans cette assemblée

dont le premier accueil avait été si bruyant et si hostile. On avait écouté d'abord le curé avec défiance, puis avec respect, puis on se pressa autour de lui d'un air cordial; de grosses mains vinrent serrer les siennes ; des larmes 4'attendrissement osaient même se montrer dans les yeux de quelques femmes. Enfin, Denis, Denis luimême , ce formidable champion de l'athéisme à Saint-Clair, semblait subir le prestige commun ; il était subitement devenu muet , il s'était retiré à l'écart honteux et consterné ; bien plus, (ô merveilleux effet des réactions populaires !) la foule lui jetait des regards menaçants-, et des poings se levaient déjà sur lui.

Pierre Fleuriot contemplait cette scène

ii. (i

inattendue , cherchant par quel moyen le digne curé de Saint-Clair était parvenu à calmer si vite cette petite émeute villageoise. Antoine Denis, qui le rejoignit bientôt , sa massue improvisée à la main , partageait son étonnement.

— Eh bien ! maître Pierre , dit-il d'un ton consterné, nous n'allons donc pas échiner ces coquins?... Quel dommage! Mon parti était pris; j'aurais frappé partout et de bon cœur !

Le fermier ne répondit que par un sourire amer; le curé, qui l'avait reconnu de loin, s'avançait suivi d'un groupe nombreux pour le rassurer.

— Eh bien , mon bon Pierre , dit-il en faisant signe aux villageois de se tenir à

l'écart , vous voyez que vous aviez tort de vous alarmer ; au premier mot de ma bouche ces lions sont devenus des agneaux. Oh ! nous nous entendrons encore eux et moi , comme nous nous serions toujours entendus si un pouvoir étranger ne fût venu se jeter à la traverse — Mais je suis obligé de vous quirier. .. on me réclame pour aller porter les secours de la religion à un malade qui demeure à quelques lieues

d'ici Comprenez - vous ma joie, mon

cher I?leuriot? voici mon saint ministère qui recommence à s'exercer... la religion va se relever de ses ruines !

K\ son visage semblait rayonner d'enthousiasme. Le fermier, au contraire, était

évidemment sous le poids d'une poignante inquiétude.

— Monsieur le curé, demanda-t-il à voix basse , vous ne me dites pas par quel moyen vous êtes parvenu à les appaiser?

— Rien de plus simple... J'ai annoncé à ces braves gens que ces vases sacrés dont on me reprochait de m'être emparé existaient encore , qu'ils étaient cachés quelque part, et que le jour où l'église serait rendue au culte divin , je m'engageais à les représenter ; on n'attendra pas longtemps, je l'espère.

— Vous avez promis cela?

— Oui. . . et comme ces précieux bijoux ne doivent pas rester plus longtemps sous terre-, ce soir, à la chute du jour, nous irons,

si vous le voulez bien, faire des fouilles à la Butte -aux -Cailles... On les déposera à la ferme jusqu'à ce qu'ils soient purifiés. . . Mais le temps me presse ; il faut que j'aille remplir ma sainte mission î Adieu donc ; préparez-vous pour ce soir à la Butte-aux- Cailles et n'oubliez pas la mesure du sapin noir.

En même temps il rejoignit un groupe de femmes qui l'attendait à quelque distance, et se perdit dans la foule.

Ce dialogue avait occupé exclusivement l'attention des interlocuteurs , et ils n'avaient pas remarqué que deux personnes se trouvaient à portée de l'entendre. L'une d'elles était Antoine Denis, qui, son échalas à la main , s'était constamment tenu à

coté de Fleuriot; l'autre était le maître d'école, qui, à la vue de son fils, s'était avancé en tapinois pour lui demander compte de sa conduite ; mais sans doute il avait changé de résolution au moment où le curé s'éloigna, car il s'écria tout-à-coup avec un accent de joie comme s'il venait d'apercevoir Antoine à l'instant même :

— Ah î le brave enfant ! regardez, voisins , combien ce garçon est dévoué à son père ! ... Il a vu dans la foule que deux ou trois mauvais gars avaient l'air de me menacer, et il accourt avec un bâton pour me détendre ! Voilà ce que c'est que de donner aux jeunes gens une bonne éducation î Mais cette arme est inutile, mon enfant... Je n'ai plus rien à craindre

— 91 • — La paix est faite entre le curé et nous, jusqu'à nouvel ordre... Reviens donc à la maison, que je te remercie à loisir.

Antoine parut un moment vouloir résister aux transports paternels, dont il avait quelque raison de suspecter la sincérité ; cependant , sûr de sa force , il obéit machinalement et il se laissa entraîner par le maître d'école , qui le comblait publiquement d'éloges et de remerciments.

Fleuriot, comme pétrifié sur le seuil de sa porte, ne vovait et n'entendait rien de tout cela. 11 ne répondait pas aux interpellations que lui adressaient ses voisins en passant ; il semblait avoir perdu l'usage de ses sens.

Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi ;

alors, sans jeter un seul regard autour de lui, sans paraître se douter qu'on l'observait avec curiosité, il se dirigea lentement vers la ferme en murmurant :

— Tout est perdu. . . ce soir il faudra

sauter le pas à moins que le bon Dieu

s'en mêle.

LA BLÏIMIX-CAIILIS.

Le soir du même jour, un peu après le coucher du soleil, deux hommes quittaient furtivement le village de Saint-Clair, et s'eni'nnçaienl dans un chemin creux en prenant toute* les précautions possihles

pour ne pas être aperçus. Le temps était orageux et de sombres nuages s'amassaient à l'horizon; cependant une lueur vague et phosphorescente brillait au ciel ; tandis que la campagne , sous son revêtement d'arbres touffus et de buissons, se couvrait des ombres de la nuit. Des éclairs silencieux se montraient à rares intervalles , mais ils étaient trop éloignés pour jeter un reflet révélateur au fond du chemin éjroit où se glissaient les deux mystérieux promeneurs.

On a sans doute déjà deviné que ces deux hommes étaient le fermier Fleuriot et le curé de Saint-Clair, et qu'ils allaient à la recherche des vases sacrés cachés par eux-mêmes dans le voisinage, plus de dix

ans auparavant. Se défiant, non sans raison, de quelques-uns de ses paroissiens, l'abbé Duval avait voulu que le plus profond-mystère couvrît cette petite expédition; la possession d'un trésor pareil pouvait tenter la cupidité des gens du pays; pour leur épargner même la tentation, il avait désiré que cette recherche se fît de nuit et sans l'aide de personne.

Le digne prêtre se traînait péniblement, appuyé sur sa canne; Pierre, au contraire, soit préoccupation, soit qu'il connût mieux les localités, s'avançait d'un pas précipité, malgré le poids d'une énorme pioche dont son épaule était chargée. Son compagnon avait peine à le suivre et l'invitait fréquemment à ralentir sa marche ; il obéis-

sait en effet, mais bientôt, commes'il eût obéi à un besoin d'action plus fort que sa volonté, il reprenait son allure rapide et désordonnée.

Bientôt ils quittèrent le chemin frayé et ils se dirigèrent à travers champs vers la partie la plus déserte de la campagne. L'abbé s'arrêta tout-à-coup et essuya son visage baigné de sueur.

— Laissez-moi respirer un peu, mon pauvre Fleuriot, dit-il d'une voix haletante, mes jambes ne sont ni aussi jeunes ni aussi vigoureuses que les vôtres, et j'ai beaucoup marché aujourd'hui pour aller donner les dernières consolations de la religion à ce pauvre malade !.. d'ailleurs, nous ne risquons plus d'V'tre espionné*.

maintenant que nous avoias quitté le chemin ; l'approche de l'orage a fait rentrer tout le monde.

Le fermier revint sur ses pas et, pendant que le curé reprenait haleine, il dit d'une voix sourde en regardant le ciel :

— Oui, la nuit sera mauvaise.... Eh bien ! monsieur le curé, nous aurions pu choisir un autre moment pour cette besogne. Le temps menace et vous êtes épuisé de fatigue ; peut-être aurions-nous raison de retourner chez nous.

— iNon, non, maître Pierre ; on sait maintenant dans le pays que les ornements d'or et d'argent de l'église sont cachés quelque part ; tous vos madrés paysans vont se mettre en quête, et s'ils

venaient à découvrir par hasard le lieu du dépôt, ils ne reculeraient pas devant un sacrilège. Peu d'hommes, mon cher Fleuriot, sont aussi honnêtes et aussi pieux que vous ! Mais je me sens déjà mieux, marchons... Nous avons beaucoup à faire cette nuit.

— Monsieur le curé, encore une fois, réfléchissez! vous n'êtes pas bien... votre visage est couvert de sueur.,, vous rie pourrez jamais marcher jusqu'à la Butteaux-Cailles.

— Ce n'est rien, mon ami , la chaleur est accablante, mais je ne suis pas encore à bout de forces.., Donnez-moi le bras, Fleuriot, vous me soutiendrez un peu.

Le fermier, voyant son obstination, fit entendre une espèce de gémissement ,

néanmoins il ne résista pas, et plaçant sa pioche sur son épaule gauche, il tendit son bras droit à son compagnon, qui s'y suspendit aussitôt. Ils marchèrent ainsi en silence pendant quelques instants.

— Qu'avez-vous donc , Fleuriot, reprit l'abbé Duval , on dirait que vous tremblez... Est-ce que je vous fatigue?

— Non, ce n'est rien... la chaleur! appuyez-vous, venez, venez, puisqu'il le faut!

Et il serra le bras du curé contre sa poitrine.

Cette fois le prêtre sentit un objet dur et sonore placé sous les vêtements do Fleuriot.

— Qu'est-eeci encore, maître Pierre?

demanda-t-iï avec étonneraient ; on dirait la crosse d'un pistolet ?

L 'ex-sacristain tira de sa poche l'objet dont il s'agissait. C'était en effet un de ces mauvais pistolets dont les paysans se servent en guise de boîtes les jours de baptême, et il montra en souriant qu'il était chargé jusqu'à la gueule.

— Eh ! bon Dieu ! que voulez-vous faire d\mp pareille arme ? reprit le cure tranquillement; contre qui pourrait-elle servir ici , sinon contre moi?

— Contre vous î répéta Fleuriot en -onnant; oh! je n'avais jamais pensé,

non, non , ajouta-t-il d une voix sourde,

contre moi plutôt, contre moi seul!

ir\ t. - î ■ rv 'î a

Que dites-vous (Joue la, Pierre?.. A

quel usage destinez-vous cette arme?,. Je veux savoir...

Le fermier parut revenir tout-à-fait à lui ; un sourire forcé se montra sur ses lèvres.

— Ma foi, monsieur le curé, il est prudent d'être armé lorsqu'on va remplir une mission telle que la notre... Réfléchissez donc! si l'on nous avait suivis... si quelques vauriens osaient tenter de nous enlever le trésor de la paroisse î

— C'est juste, dit l'abbé Duval , dont le visage s'éclaircit aussitôt , nous avons en effet des précautions à prendre. .. cependant , mon bon Fleuriot, le cas Échéant, je vous prie de laisser dans votre poche cette arme meurtrière... Ces vases sacrés,

si précieux qu'ils soient à mes yeux et aux yeux de tout bon chrétien, ne valent pas la vie d'un homme ; j'aimerais mieux les savoir anéantis qu:arrosés du sang humain.

— Gela est-il possible ? demanda Fleuriot d'un air de sombre préoccupation; préféreriez-vous en effet la vie d'un pécheur, d'un misérable coquin...

— La vie de l'homme appartient à Dieu , et tous les métaux précieux que la terre peut fournir n'ont pas à ses yeux le prix de la moindre goutte de sang humain ; je vous en prie, Fleuriot , ne vous laissez pas emporter à un mouvement de colère et de précipitation, et dans aucun cas, ne vous servez de cet instrument homicide.

Me le promettez-vous ?

— Oui. . . oui , répondit le fermier eu mettant un long intervalle entre chacune de ces affirmations ; mais alors, mon Dieu î ajouta-t-il plus bas, que vais-je devenir?

Les difficultés de cette promenade à travers les champs les empêchèrent pendant quelques instants de reprendre la conversation. Le pauvre prêtre était haletant de fatigue, mais il ne proférait aucune plainte. Fleuriot le soutenait quand il se présentait un obstacle à franchir ;' plusieurs fois , en le voyant si abattu , il voulut peut-être lui faire un aveu pour le décider à retourner en arrière; mais toujours une force secrète lui fermait la bouche , et l'obscurité cachait les poignantes hésitations qui se peignaient sur son visage.

La campagne était déserte ; le plus grand silence régnait autour d'eux. Une fois seulement en longeant un épais buisson , ils crurent entendre des pas lourds de l'autre côté ; mais comme le bruit cessa aussitôt, ils continuèrent leur chemin sans y faire attention.

— Voilà une marche bien pénible, mon pauvre Fleuriot , et une nuit bien menaçante , dit l'abbé Du val avec son accent mélancolique ; je •me souviens cependant que nous avons traversé ces lieux par une nuit plus sombre encore et dans des circonstances plus terribles... C'était une nuit d'hiver noire et glaciale; nous étions chargés de celte cassette qui contenait les or nemenl sacrés. .. nous nous reposions de

temps en temps , et nous pleurions , car nous n'avions plus ni force ni courage ! puis nous creusâmes péniblement cette terre durcie par la gelée, et quand nou^ eûmes achevé notre tâche , les premières lueurs du matin blanchissaient l'orient... alors nous nous agenouillâmes tous les deux et nous priâmes ! quand nous retournâmes au village, nos vêtements étaient couverts de givre , nos membres étaient raides de froid; cependant nous ne peusions qu'aux malheurs de la religion et aux crimes qui se préparaient à cette époque !

Le prêtre sentit une larme tomber sur sa main nue.

— » Ne parlez pas de cela, monsieur le

curé, dit l ex-sacristain d'un ton convulsif; ne réveillez pas ces souvenirs... je sens là, voyez-vous, quelque chose qui se déchire dans ma poitrine quand je songe au passé. .. eh bien , la nuit dont vous parlez je souffrais moins encore que celle-ci !

— Il ne faut pas se laisser abattre, Fleuriot ; enfin Dieu a eu pitié de ses serviteurs ; les temps de calme vont renaître et la confiance doit rentrer dans le cœur de tous les honnêtes gens... Mais où sommesnous? continua l'abbé en regardant autour de lui, la nuit tombe rapidement. . . je ne puis déjà plus reconnaître des lieux qui mttaient i>i familiers autrefois.

— Nous sommes près de la Butle-aux-

Cailles, monsieur, et ce grand arbre qui se dresse là-bas , c'est le sapin noir.

En effet, à l'extrémité d'un herbage qu'ils traversaient en ce moment, on voyait un massif d'arbres qui semblait appartenir à une forêt de quelque importance.

Sur la gauche était un monticule assez semblable à ces tumulus gaulois que Ton trouve dans certaines provinces, si toutefois il n'était pas lui-même un monument de ce genre. Au pied de la Butte-aux-Cail- Jcs un sapin gigantesque, dont le feuillage sombre et la forme élancée tranchaient avec les taillis voisins, s'élevait droit et majestueux comme une pyramide.

— Oui, oui, je m'y reconnais maintenant, dit le curé avec un accent de joie ,

Je trésor doit être placé à trois pas du tronc de l'arbre, du côté de la butte... nous n'aurons pas besoin de la mesure exacte que je vous fis prendre pour plus de sûreté. Pierre, cet endroit est sanctifié par le dépôt qu'il recèle; aussi, j'ai le désir d'y faire planter une croix dès que la ferveur de mes paroissiens me permettra de donner de la solennité à cette cérémonie expiatoire! ... On viendra ici en pèlerinage, et ce simple monument rappellera aux fidèles l'époque de la persécution î

ils étaient à quelques pas seulement de l'endroit désigné; tout-à-coup, un bruit singulier se lit entendre dans les buissons qui uvoisinaient la Butte-aux-Cailles.

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