‹ Le pacte de famineChapitre 7 sur 13 · II. s · texte numérisé non relu

II. s

bre torpeur, lui toucha le bras et lui dit avec un accent de volubilité singulière :

— C'est inutile, monsieur le curé, nous sommes arrivés trop tard. . . le trésor a été enlevé.

— Que voulez-vous dire, Pierre? répliqua l'abbé Duval avec un peu d'impalience; vous en êtes témoin vous-même, cet homme qui s'est enfui à notre approche ne portait aucun fardeau...

— Il avait déjà mis la cassette en lieu de sûreté; il revenait sans doute pour fermer la fosse et effacer toute trace de son travail.

— Mais qui vous fait penser...

— Le coffre était précisément à l'endroit où vous vous trouvez, à un pied et

demi au-dessous de sol. . . Vous voyez bien qu'il a disparu.

— Mais peut-être en creusant plus profondément.

Le fermier, au lieu de répondre, sauta dans la tranchée à son tour; puis frappant à droite et à gauche avec sa pioche, \\ montra que l'on avait atteint le tuf et qu'il n'était pas possible de creuser plus en avant. Cette démonstrtion muette acheva de convaincre le curé.

— Ainsi donc, murmura-t-il avec abattement, Dieu a permis ce vol sacrilège?

Mais le voleur ne saurait <tre loin ; il faut courir après lui , le rejoindre avant qu'il ait eu le temps de regagner sa demeure. Nous emploierons les prières, les

menaces, nous le déciderons peut-être à restituer le bien de l'église.

- — Mais où trouver ce scélérat? Nous ignorons même s'il appartient au village de Saint-Clair.

— Ne soupçonnez vous personne, maître Fleuriot ?

— Dieu me garde de porter sur mon prochain un jugement téméraire , dit le fermier avec réserve , ne m'interrogez pas je craindrais d'accuser un innocent.

Le bon curé partageait sans doute ce scrupule, car il réfléchit un moment avant d'arrêter ses soupçons sur aucun des habitants du village.

Pendant qu'il tenait les yeux tournés vers la terre, il aperçut un objet brillant

à ses pieds, il se baissa vivement pour le ramasser; c'était une paire de lunettes d'argent oubliée sans doute par le travailleur inconnu au moment de sa fuite précipitée.

— Connaissez - vous ceci ? demanda l'abbé.

— Dame ! monsieur le curé, vous savez aussi bien que moi sur .quel nez vous avez vu récemment ces bésicles-là.

— Elles appartiennent au maître d'école Denis ; lui seul , dans la commune en porte de pareilles.

— Le maître d'école Denis !. . c'est vous qui le dites, monsieur le curé, je ne vous influence pas. . . Eb bien ! puisque vous avez découvert cela tout seul , je ne vous

cacherai pas non plus que cette bêche ( et il montrait l'outil abandonné ) a été prêtée par moi à Denis lui-même, il y a quelques jours, pour faire quelques travaux à son jardin je la reconnais parfaitement.

— Ainsi donc, c'est ce malheureux athée qui est le coupable?

— Je ne l'accuse pas ; remarque/, monsieur le curé, que je vous dis seulement ceci : cette bêche et ces lunettes étaient aujourd'hui encore en la possession de Denis.

— Eh ! n'est-ce pas assez pour prouver son crime? Mais comment a-t-ilpu savoir.

— llemî souvenez-vous que ce matin Denis était bien près de moi lorsque vous

avez prononcé les noms de la iiutte-aux- Cailles et du sapin noir... Le maître d'école, je le sais, a eu de tous temps une arrière-pensée au sujet des anciens ornements de l'église de Saint-Clair; au commencement de la révolution il avait voulu s'en emparer , et il ne vous a jamais pardonné de les avoir soustraits à ses recherches. Jugez combien il a dû saisir avidement les paroles indiscrètes qui vous sont échappées ce matin en sa présence! Enfin, monsieur le curé , je n'affirme rien , je n'accuse pas Denis. Je vous dis seulement ce que je sais, c'est à vous de décider.

Jamais Fleunol n'avait emploie ces rjr- • on locutions et ces réticences, qui, pour

être dans le caractère du pays, différaient tant de sa franchise ordinaire.

— Expliquez-vous clairement, Pierre !

dit le curé avec impatience; à quoi bon tant d'indulgence pour un misérable? estce Denis, oui ou non , qui était là tout-àl' heure occupé à creuser le sol?

— Oh ! pour cela, oui , et , s'il faut en convenir, je l'ai reconnu au moment où il se jetait dans le bois.

— Alors, c'est Denis qui a commis le vol, il n'y a plus à en douter. Cependant, Fleuriot , cet homme , pour être envieux et avare, n'est pas, je l'espère, profondément corrompu ; tâchons de le retrouver avant qu'il soit rentré chez lui, je lui parlerai et je parviendrai peut-être à lui faire

entendre raison. Qu'il consente à me restituer ce coffret, qu'il me montre en quel endroit il l'a déposé, et je ne lui adresserai jamais aucun reproche au sujet de son abominable tentative ; je vous prierai vousmême de n'en parler jamais et de l'oublier. . . Mais ne perdons pas de temps. . . . il laut entrer dans la foret, appeler de toutes nos forces !

— Non, non, monsieur le curé, ce serait peine inutile. Vous ne connaissez pas

Denis; on n'obtiendrait rien de lui

Quoiqu'il parle toujours des dieux païens, il ne croit ni au Christ ni à la bonne V ierge, et la vue d'un louis d'or lui ferait sortir les yeux de la tète.

— Eh bien ! s'il est sourd à la voix de

# la raison et de la justice, j'emploierai la

rigueur pour l'obligera restituer le trésor dont il s'est emparé. Le gouvernement nouveau, en accordant au clergé une existence légale, n'a pas voulu sans doute que le pauvre prêtre ne pût s'adresser à la justice; je poursuivrai judiciairement le maître d'école, je réclamerai devant les tribunaux. . .

— Réfléchissez donc, monsieur le curé; je connais aussi un peu la chicane , et je

pense que la loi ne serait pas pour vous... Ce terrain n'appartient ni à vous ni à moi;

le premier venu aurait pu s'emparer du ;rc aussi bien que -Denis; le proprié

taire du sol ou la nation auraient eu seuls

le droit d'en réclamer leur part.... Je

pourrais témoigner, il est vrai, que vous aviez déposé les ornements de l'église de Saint-Clair à la Butte-aux- Cailles; mais à quoi servirait mon témoignage ? Ensuite, vous le savez, les témoins ne sont ni rares ni ehers ?

Le fermier parlait avec une telle vivacité que le curé le regarda avec étonnement.

Page 1