‹ Le pacte de famineChapitre 8 sur 13 · SOUPÇONS · texte numérisé non relu

SOUPÇONS

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— Je croyais, maître Pierre , reprit le curé après une légère pause, cpie vous ressentiriez plus d'horreur pour - e sarrïlége : matè que me con4eiHez-vou$?$i Denis ré-

siste à mes prières, faudra-t-il laisser son crime impuni?

— Je n'excuse pas Denis, monsieur le curé; je ne l'accuse pas non plus... Mais enfin s'il n'y avait aucun moyen de recouvrer les vases sacrés de Saint-Clair, ne serait-il pas possible d'en substituer de moins précieux ? Moi-même je contribuerais à cette dépense de tout ce que je possède en argent comptant; j'y joindrais le prix de deux superbes bœufs qui sont en ce moment dans mon étable , et même. . .

— Vous êtes un homme pieux et désintéressé, maître Pierre, dit le curé d'un ton attendri , vous méritez bien la prospérité dont Dieu vous comble. Votre »éné-

rosité est d'autant plus louable, qu'après ce qui s'est passé hier, Denis est votre ennemi Mais vous n'avez pas compris le

sentiment qui m'anime. Il ne s'agit plus de la valeur du trésor; qu'importe à Dieu que les vases employés à son culte soient de cuivre ou d'or ! Mais songez aux funestes résultats qu'aura la disparition de ces ornements. J'ai annoncé positivement qu'ils étaient en mon pouvoir et que je les représenterais quand le moment serait

venu Si je manque à ma parole , tous

mes paroissiens seront indignés ; vous savez déjà combien ils sont prompts à mal juger leur pasteur! Je ne crains rien pour moi, le ciel m'en est témoin! 3\i les persécutions ni la calomnie ne m'épouvmio-

— 13/i — raient; mais je frémis en songeant au tort qu'un pareil scandale, donné par un ministre des autels, pourrait faire à la religion renaissante , dans cette paroisse déjà trop disposée à l'impiété ! Il est des moments où la moindre circonstance devient un grand malheur quand il s'agit de la conversion des âmes et de l'édification du peuple !

Pendant que le prêtre parlait, Pierre Fleuriot baissait la tête d'un air de morne désespoir. Les hautes considérations que l'abbé Duval faisait valoir, considérations dont le fermier pouvait comprendre la solidité , brisèrent toute son énergie momentanée; il sembla s'affaisser sur luimême et se couvrant le visage de sa large

main , il fit retentir un profond sanglot.

— "Tu pleures, brave et généreux ami, dit l'abbé Duval avec tristesse ; la vue d'un homme simple et bon tel que toi console de rencontrer tant de traîtres, de méchants , de sacrilèges ! Oh ! il est bien coupable celui qui nous a mis dans cette

triste situation ; mais console-toi Dieu

n'abandonne jamais ses serviteurs , et toi plus que personne, tu dois avoir confiance en lui.

Cette fois, le fermier se livra à un violent accès de douleur; il frappa convulsivement la terre du pied en disant d'une voix entrecoupée :

— Ne parle/ pas ainsi, monsieur le ctrré,

ne m'accablez pas de vos éloges ils me

font mal , ils me tuent il me semble

que la terre va s'ouvrir sous mes pieds ou que le tonnerre va descendre du ciel pour m'anéantir... Non, non, je suis un coquin, un misérable, je ne mérite pas votre pitié... je suis damné!

Le curé, ne sacbant à quoi attribuer ce profond égarement , allait presser Pleuriot de questions, lorsqu'un bruit sourd, suivi aussitôt de faibles gémissements se fit entendre à quelque distance, puis on appela au secours d'une voix déchirante.

Les deux interlocuteurs tressaillirent.

— C'est la voix de Denis! dit le curé avec

vivacité, courons vite ; il lui est peut-être arrivé quelque malheur. . .

Il se dirigea vers L'endroit d'où venait le bruit, et Fleuriot le suivit machinalement. Arrivés sur la lisière de la forêt, ils aperçurent un homme couché sur le revers d'un fossé , dans l'impuissance apparente de se relever ; à la voix aussi bien qu'à l'extérieur ils reconnurent le maître d'école Denis.

— Malheureux! s'écria le curé en courant à lui, qu'avez-vous ? Que faites-vous ici ':'

— Je me suis perdu dans l'obscurité, répondit le magister avec un gémissement; et puis j'ai toujours eu peur du tonnerre ci des éclairs... en voulant sauter ce fossé,

je suis tombé et je crois que j'ai une jambe cassée !

— Serait-il possible ? en ce cas , Denis, c'est une punition de Dieu pour le vol dont vous vous êtes rendu coupable !

— La pensée m'en est déjà venue ! Si

je le croyais ! Il est donc vrai qu'il

y a un Dieu qui pumt les mauvaises actions?

Un éclair éblouissant et un violent coup de tonnerre furent comme la réponse du ciel à cette question impie.

— Miséricorde ! s'écria le blessé en se signant comme malgré lui, Dieu est-il vraiment irrité contre moi parce que je me

suis emparé de cette malheureuse cassette ?

— Vous l'avouez donc? demanda l'abbé Duval.

— Je ne puis le nier. . . mais, par pitié, aidez-moi à me relever. . . il me semble que 3e vais mourir ici.

En entendant l'aveu si précis du maître d'école, Fleuriot ne put retenir un mouvement de surprise.

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Maître Denis, malgré ses frayeurs cl ses contorsions, n'était pas blessé grièvement; le curé s'assura qu'il n'avait, aucune fracture au pied, mais seulement une entorse dont les suites ne devaient pas être gra-

ves. Cette certitude ne contribua pas peu à rendre quelque énergie et quelque courage au malencontreux magister , fort douillet pour sa personne et surtout fort ami de la vie.

— Vous croyez donc que le mal n'est pas dangereux? dernanda-t-il d'un ton déjà plus ferme; en vérité, j'ai cru un moment que l'os était rompu. . . mais comment faire? je sens toujours une horrible

douleur , et je ne saurais marcher De

grâce, mes bons amis, ne m'abandonnez pas; l'orage approche, et si j'étais obligé de passer la nuit ici, je mourrais de peur aussi bien que de mon mal.

— Comment faire? dit l'abbé Duval, nous sommes très-fatigués, nous ne pour-

— U5 — rions vous porter jusqu'au village, et, à moins que nous n'allions chercher des secours à Saint-Clair. . .

— Ne me laissez pas seul ! s'écria Denis avec effroi; ce tonnerre ces vases sacrés... j'ai des idées sinistres ! je crois que j'ai eu tort de vivre comme j'ai vécu et de penser comme j'ai pensé.

— C'est là peut-être le commencement de votre conversion; Dieu emploie toutes sortes de voies pour ramener le pécheur !. . Mais essayez si vous pourrez vous soutenir en vous appuyant sur maître Fleuriot et sur moi; nous vous conduirons ainsi chez vous.

Denis, avec toutes sortes de o*f\ et de

holà ! se prêta à l'expérience désirée ; il se trouva , à son grand étonnement, qu'il se tenait aisément debout , et qu'il pourrait, avec l'aide de ses compagnons , gagner le village de Saint-Clair. Cette certitude le regaillardit encore ; il commença à recouvrer sa raison , que la crainte de la mort et des idées superstitieuses avait altérée un moment. Fleuriot , en lui rendant les lunettes trouvées dans la fosse du trésor, acheva de le calmer.

— Maudites lunettes ! dit le maître d'école en installant les besicles à leur poste ordinaire ; ce sont elles qui sont cause de tout le mal — elles sont tombées au moment où votre arrivée m'a fait fuir , et, privé de leur secours, je ne savais plus

— ■ 1A7 — comment me diriger dans la forêt. J'ignorais où j'étais, et probablement je tournais toujours sur moi-même, lorsque j'ai entendu le bruit de vos voix dans le lointain; j'ai voulu aller vous joindre, mais je marchais à tâtons , et je n'ai pu voir le fossé où je suis tombé... mais ne restons pas ici davantage ; fermera cette tranchée qui voudra ; le temps nous presse. . . Marchons,

donc, messieurs, car je ne pourrai aller

bien vite.

Et il voulut se mettre en marche; le curé resta immobile.

— Monsieur Denis, dit-il, vous ne nous ave/, pas montré où vous avez déposé le coffret contenant le trésor de l'église.

— MiS —

— Le trésor ! Ah ! oui , répliqua Denis d'un ton évasif, je... je ne l'ai pas.

— Pas de faux-fuyants ! Avez-vous déjà oublié la promesse que vous venez de me faire ici, tout-à-1'heure? Où avez-vous caché ces précieux objets sur lesquels vous n'aviez aucun droit ?

— Je vous le «dirai plus tard

mais

■ — De suite. . . à l'instant !

— Allons ! vous seriez capables de me laisser ici exposé à l'orage... Eh bien, s'il faut l'avouer, le coffret est déjà sans doute à Saint-Clair. Mon fds Antoine,' qui m'avait aidé à déblayer le sol , s'en est chargé : comme il devait marcher plus lentement que moi à cause de son fardeau, j'ai

— U9 — cru avoir le temps de fermer la fosse avant votre arrivée. J'ai donc envoyé Antoine en avant, et le gaillard, qui est robuste comme un Spartiate, a sans doute déjà déposé

le coffret en lieu convenable Il est si

obéissant et si respectueux!.... Mais, partons , je vous en supplie , partons

Nous ne serons pas à Saint-Clair avant minuit.

L'abbé Duval n'avait aucune raison de suspecter de mensonge le récit fait par Denis; il se souvenait de ces pas lourds et furtifs qu'il avait entendus derrière une baie peu d'instants auparavant, et il ne doutait pas que ce ne fût Antoine qui avait passé si près d'eux avec le coflre contenant les vases sacrés.

On s'avança d'abord en silence ; Fleuriot semblait tout abasourdi de ce qui arrivait ; sans pensée, sans réflexion , il s'abandonnait au cours des événements, qu'il n'avait plus le pouvoir de maitriser. Le curé était pensif, et Denis, prévoyant qu'on allait lui demander des explications catégoriques sur un sujet épineux , affectait de grandes souffrances ; à chaque pas, il poussait une exclamation de douleur.

L'abbé Duval , soit qu'il ne fût pas dupe de ce manège, soit qu'il fût trop vivement préoccupé pour s'en apercevoir, reprit bientôt d'un ton sévère :

— Ainsi donc, monsieur Denis, pour compléter sans doute cette éducation dont vous étiez si fier, vous ave/ forcé atfjour-

d'hui votre fils à être le complice d'un vol sacrilège ?

— Allons donc ! l'enfant m'a obéi sans demander d'explications ; il s'est montré docile et zélé comme à l'ordinaire. Il s'était rendu coupable ce matin d'une petite escapade, mais je la lui ai pardonnée en faveur de son ardeur au travail ; vraiment, sans lui je ne serais jamais parvenu à creuser cette énorme fosse en si peu de temps.

— Ainsi vous avez abusé de la faiblesse d'esprit de ce jeune homme...

— Écoutez donc, citoven, î! s'agît de s'entendre et de voir la chose du bon côlé, reprit le maître d'école d'un ton différent en faisant trêve ;'» ses jérémiades; je vous demande un peu quel mal il y a de s'en-

parer d'une caisse remplie d'or et d'argent, enfouie dans un endroit désert et n'appartenant à personne ? car enfin ce trésor n'est pas plus à vous qu'à moi; il appartient de droit à la personne qui le

trouve la première Je soutiendrais la

cause devant la justice, moi.:. D'ailleurs, comment prouver qu'il est en ma possession si je veux nier? Personne ne me l'a vu prendre, et vous auriez beau dire

— Malheureux ! ne craignez-vous pas que ma première démarche en arrivant à Saint-Clair ne soit d'aller .porter plainte à l'autorité et de faire faire chez vous des perquisitions?

— L'autorité! répliqua le maître d'école en haussant les épaules; Gros-Jean,

le maire de Beaussaye, est mon meilleur ami, allez lui dire du mal de moi... Jg suis moi-même conseiller municipal de la commune, et je remplis les fonctions de maire à Saint-Clair; je recevrai votre plainte... D'ailleurs, cbntinua-t-il avec un sourire narquois, croyez-vous bonnement que je serais assez niais pour laisser le coffre chez moi? Si je ne me trompe, il est déjà hors de portée de toute atteinte, et sera bien lin qui mettra la main dessus !

— Misérable ! s'écria l'abbé Du val avec un inexprimable dégoût en dégageant son bras, si vous ne craignez pas la punition des hommes, craignez au moins la punition de Dieu !

l^lcuriot imita machinalement les mou-

— \ùt —

vcmenls de son maître, et le cynique Denis resta sans appui au milieu de la campagne. Cet abandon n'avait rien de calculé, mais provenait seulement de l'horreur inspirée par cette mauvaise foi insigne. Or l'orage devenait de plus en plus imminent : les nuages s'amoncelaient au zénith, et le tonnerre faisait entendre des grondements de plus en plus rapprochés; les éclairs, quoique rares encore, étaient éblouissants. Une espèce de frémissement sortait du feuillage des arbres comme s'ils eussent été agités par un souille insensible.

Denis se repentit de s'être exprimé trop clairement, en voyant ses compagnons s'éloigner de lui.

— Eh bien ! est-ce que vous me laissez

lu? dit-il en gémissant. Voyez comme je ix>ite. . . Mon pauvre pied est déjà tout enflé. . . J'ai besoin des plus prompts secours !

— Je ne puis prendre sur moi de me tenir près de vous et de toucher votre main, répondit le curé avec un dégoût nullement ailécté, et je suis sûr que Fleuriot partage ce sentiment avec moi ! Mettez-vous à l'abri sous un arbre nous

vous enverrons des secours dès que nous serons arrivés au village.

— Vous ne parlez pas sérieusement ; ce serait de l'inhumanité , cela ! Ma blessure pourrait s'envenimer si je restais exposé à la pluie. D'ailleurs, je mourrais de peur rien que de me trouver seul au milieu de la nuit et d'entendre ces violents coups de

tonnerre ! J'ai toujours eu peur du tonnerre, moi!... c'est une faiblesse que je ne puis surmonter. . . Les plus grands hommes de l'antiquité ont eu des faiblesses de ce genre; on a beau être philosophe, on n'est pas maître de ces impressions-là. Voyons, mes amis, vous qui êtes de bons chrétiens, ne m'abandonnez pas ainsi ; ce serait lâche, ce serait cruel,.. Voici l'orage qui commence tout de bon...

— Et qui sait, dit le prêtre avec un geste majestueux et un ton imposant, si Dieu ne va pas lancer sa foudre sur le profanateur des choses saintes, sur le pécheur endurci qui se complaît dans son impénitence!... le voisinage du méchant est toujours dangereux.

Pendant qu'il parlait encore, le ciel sembla s'entr'ouvrir; des abîmes de feu se creusèrent dans la profondeur des nuages. Au même instant une détonation, une seule, mais semblable à l'explosion simultanée de cent pièces d'artillerie, retentit dans les airs; un globe de flamme venait de s'abattre sur un cbêne, à vingt pas des interlocuteurs, et l'arbre en éclatant s'alluma comme un gigantesque flambleau.

Denis tomba le visage contre terre et poussa un cri déchirant. Ses deux compagnons se signèrent; le curé lui-même, en voyant le maître d'école renversé, crut un moment que la foudre, docile à sa voix, avait frappé l'impie.

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