‹ Le pacte de famine. L'administration du commerceChapitre 22 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Administration des deux Tmdalne; Mai 1749 à Juin 1777.

La succession de Rouillé ne resta pas aussi longtemps vacante que celle de Fagon. Le fils du conseiller d'État président du bureau du commerce, Machault d'Arnouville alors contrôleur général a avait la sagesse de sentir son insuffisance. Il s'entoura des hommes les plus éclairés et les plus instruits \ > Ce fut à Trudaine qu'il confia la direction du commerce'.

Ce magistrat avait été intendant en Auvergne de 1730 à 1734. Depuis celte époque il était intendant des fmances et il dirigeait l'administration des ponts et chaussées. Ce n'était pas seulement un administrateur éminent, un homme instruit et libéral, un travailleur infatigable, c'était surtout un homme de bien; et il avait de qui tenir*, a Je n'ai

* MontyoD. Particularités sur les ministres des finances^ p. 118.

3 Trudaine a été Dommé commissaire aa bureau du commerce par un arrêt du 9 mai 1749. Archives nat., P«», 96.

'* Son pci'p, prévôt des marchands sous la rcf^ence, fut congédié parce qu'il était trop honnête homme.

jamais connu d*esprit plus juste et plus aimable, > disait de lui Voltaire *. Si Ton néglige le témoignage de Tabbé Morellet ^, qui fut le protégé de Trudaine, on peut accepter avec quelque confiance celui des Mémoires secrets tout à fait désintéressé : < Les regrets du public, est-il dit, à la date du 19 janvier 1769, sont le plus grand éloge que Ton puisse en faire. Il avait des vues étendues, de l'exactitude, de la constance au travail, une fermeté que les mécontents nommaient de la dureté. » C'est une réponse au reproche adressé à Trudaine par le marquis d'Argenson% dont la voix discordante se perd dans un concert d'éloges qui se prolonge jusqu'à la veille de la Révolution. Dans l'un des mémoires remis aux notables, en 1787, le contrôleur général de Galonné rappelle le souvenir de c ce magistrat aus«i célèbre par ses lumières que par les services importants qu'il a rendus dans toutes les parties de l'administration dont il a été chargé. » Lavoisier, Darcet, Dupont de Nemours, Poissonnier, Tillet, le 15 janvier 1786, écrivaient à ce ministre : ce M. Trudaine sera à jamais regardé comme le bienfaiteur du commerce et personne en effet n'aura aussi efficacement que lui contribué à son encouragement*. »

Trudaine s'était donné tout entier à ses fondions.

' Lettre à madame du Deffand, 15 janvier 1761.

2 (( Il a laissé une mémoire lespectée à juste titre : homme instruit, honnête, ferme et modéré, un véritable caractère d'homme public. » Morellet. Mémoires^ I, p. 39.

^ ((M. Trudaine, intendant des finances, homme le plus dur et le plus fiscal qui ait jamais désolé la France. » — Journal, 23 mai 1754.

* MM. Pigeonneau et de Fovillo. L'Adminislr. de l'ÀgricuUure, p. 170.

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usa plusieurs fois le contrôle générfil '. Il nVut que l'ambition du bien.

La situation qui lui fut faiLe parait avoir été moins I iprécaire que celle de ses prédécesseurs imniédiats. Il dut avoir un titre qui lui donnait plus d'autorité. D'après un mémoire officiel de la fin de 1791, Trudaine avait été nomme commissaire du roi au département du commerce'. Quels que fus-

I&eot ses pouvoirs, it ne tarda pas à en user. Dès les premiers jours de sa direction, le registre de sa correspondance^ prouve qu'un esprit nouveau anime l'administration. Les difficultés ne sont plus écartées ni ajournées; les affnires sont étudiées avec soin. A l'action molle et incertaine de Rouillé a succédé une pensée active, ferme et vigilante. Point de parti pris : c'était la règle de Trudaine. Il foulait et profitait de tout ce qui lui paraissait ntile. a Plus sa marche était tente, plus ses progrès étaient sûrs. Egalement attaclié à la règle et porté par caractère à favoriser la liberté, il savait concilier l'une et l'autre*. » Il n'était partisan que des ■réformes longtemps mûries avant d'être tentées. Comme tous les magistrats. Trudaine ignorait le commerce. Il avait besoin d'un auxiliaire expérimenté. Ce fut le contrôleur général de Machault qui le lui donna en faisant admettre, au mois d'avril 1751, Vincent de (iournay parmi les intendants du comimerce.

' Barbier, d'Argenaon, BachaumoDt certillent cei refus.

* Arekita nal..F'*,l'!l.

* CorreBppQ'laiice du contrôleur général, registres d« Trudsliii'. Jrg'êHwnnl.. P<>. 143 à 149.

* KIotfcdcTiudaiue [lar aou rlls. Il>'tn.dr l'Académie deiSLnncti,\%:i.

3âS L*A»nnsTmAiio3i k ooMnacE

GoornaT appartenait à une frinille de nëgoGlants de SaÎDt-ilalo. U s était étabG à Cadix aik U avaH eoounercé pendant TÎngt ans. Cétait on esprit coltiré. Poor étendre ses relations, poor compléter ses connaissances, il fit on voyage en Angletore, en Hollande et en Allemagne. Partont il recamllit des fenseignements sor F^at do commerce, sur la marine, sor les principes administratîfii de ces difiërentes nations. Sans ancnne ambition, il se iH'épnrait à retonmff à Cadix lorsque le ministre le décida à mettre ses lumières et son eipérience an service de radministration do commerce \

Goomav a devancé les économistes '• Le commerce et Tindostrie troovèrent en loi on défenseor. Il proposa de les affranchir et c*est dans le boreao do commerce qo'il rencontra la plos vive opposition. Les magistrats qoi composaioit ce boreao c attachés à des connaissances qo^iis avaient tonte leur vie coltivées, croyaient qoe tout ce qui n'était pas prévu par les aocieDS était vicieux et rejetaieni avec indigoatioD tout ce qui paraissait nouveau '. » Les a hommes à système » étaient toujours redoutés et le furent encore longtemps après, c Ce nom était devenu une espèce d'arme dans la bouche de toutes les personnes prévenues ou intéressées à maintenir quelque abus et contre tous ceux qui proposaient des changements dans quelque ordre que

1 Œuvres de Turyot, Éloge de Gournay.

3 UEuai sur la police générale des grdces d'Herbert a été publié en 1154; l'Ami des hommes, du marquis de Mirabeau, en 1755; le Tableau économique de Quesnay, en 1758.

« Éloge de Trudaine. — Mémoires de l'Académie des sciences, 1769, p. 143.

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ï'. » Oo préconisâil ainsi la routine; c'était encore un système que l'on suivait sans qu'on s'en aperçût.

Cependant des reformes étaient urgentes. La liberté àa travail était entravée par le régime liscal, par les privilèges, par les jurandes qui paralysaient le commerce, par la législation des grains qui opprimait l'agriculture, par les règlements des manufactures qui accablaient l'industrie.

Qu'il y eût des mesures à prendre, personne ne le contestait pourvu qu*elles fussent cooformes à la tradition.

Le régime liscal avait été adouci en 1743 et en 174!); les droits de douane frappant à l'entrée les matières premières nécessaires à l'industrie, à la sortie les produits manufacturés, avaient été supprimés ou amoindris.

La concession arbitraire des privilèges était très vivement critiquée ; on ne les prodiguait plus ; mais la distribution de ces faveurs n'était encore soumise à aucune règle.

Sur la question des maîtrises et des jurandes, le bureau du commerce était mieux préparé à entendre les critiques de Gournay, car, depuis longtemps, les députés ne cessaient de demander que cette organîsalion fût profondément moditiéc. Ils n'avaient obtenu que des demi-mesures parce que les maîtrises constituaient une propriété chèrement achetée, parce que les jurandes offraient au Trésor une ressource que l'on réservait pour les besoins extraordinaires .et dont on ne faisait pas faute d'abuser.

!« Turgiii. Éloge de Caurnatf,

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Quant au régime réglemqiit^e, il n*y çivaît qu'une seule opinion. Personne ne çlp^t^^itt 4e rexcelleoce d'une législation que la mémoire de Colbert protégeait contre toutes les critiques. Les conomunaptés de marchands en réclamaient Fexécution et souvent même l'aggravation. Les députés du commerce appuyaient ces requêtes. « Les rèjgljaments, disaientils, qui sont rendus sont connus de rétrangpr; ils ont attiré sa confiance et ont soutenu les fabriqpe^ de ce royaume dans la réputation dont elles jouissent aujourd'hui \ > Voilà ce q\ie l'on entendait répara chaque instant. Trudaine lui-même partageait cette opinion. Dans une circulaire adressée le 1^ novembre 1751 par le contrôleur général aux intendants des provinces, circulaire dont Trudaine est l'auteur, il disait : « Les étrangers s'efforcent de toutes parts de nous enlever ces manufactures qui font une des principales ressources du royaume. Nous devons redoubler d'attention pour que la bonne qualité des manufactures en France leur assure la préférence sur les étrangers, ce qui ne peut se faire que par l'exacte observation des règlements ^ »

Les rigueurs que Fagon avait exercées, l'eKtonsion qu'il avait donnée au système réglementaire, étaient réprouvées. Les députés blâmaient ces mesures excessives. « Quoique les règlements, disaient-ils dans un avis du 13 mars 1753, paraissent nécessaires pour maintenir le bon ordre dans les manufactures, en assurer la production et procurer plus constamment par ce moyen un débouché plus consi-

* Archives nat., F*', 710. Avis des députés du 26 avril 1757. - Archives nat,, F«2. 148.

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dérable, l'on ne croit pas que l'on puisse en faire une application absolue dans tous les cas ' . » Cette modération relative était le seul Lcnipérameot que l'on eût adopté, la seule concession que l'on pût obteuir, [ L'entrée de Gournay au bureau du commerce parut Être l'époque d'une révolution, » dit Turgot. Cette révolution industrielle ne s'accomplit que fort lentement. Trois ans plus tai'd, elle n'était pas très avancée comme le prouve une lettre de Gournay adressée à Trudaine, lelS mars 1754. Après avoir rendu compte d'un beureux essai tentù à Rouen pour la fabrication d'étoffes de coton destinées au commerce de la Guinée, il proposait de ne pas réglementer cette production nouvelle. Il pensait que cette [.expérience permettrait de se prononcer plus lard ' « sur la grande question de savoir si la liberté totale convient mieux pour étendre et soutenir le commerce ï que les restrictions et les peines ordonnées par les [ règlements ^ »

Cependant le contrôleur général des finances,

' Moreau de Séchelles, fils d'un riclie marchand

drapier de Paris, était alors favorable au\ projets

de réforme de Gournay. Par un arrtt du Conseil

du n septembre 1754, il autorisa la circulation

J des grains dans l'intérieur du royaume et même

I l'exportation par deux ports des provinces du Midi.

ill ne voulait pas s'en tenir à cette seule mesure.

te J'ai eu hier, écrit le marquis d'Argenson dans

['son journal, le 17 aoiU 1755, une conversation avec

fin. de Séchelles, contrôleur général des finances. Je

ilnal., F", loi.

me suis réjoui du système où je Tai vu et où je Tai tant excité depuis qu'il est en place : c'est de laisser une grande liberté au commerce. Il se plaît à entendre discourir sur cela M. de Gournay, intendant du commerce, qui pousse loin cette idée et l'applique merveilleusement. M. de Séchelles dit que M. de Gournay va jusqu'à lui proposer de rompre les jurandes, c'est-à-dire les communautés d'artistes et de marchands, de façon que les métiers soient ouverts, ce que j'approuve fort. »

Si Gournay recrutait quelques approbateurs, il devait compter avec de très nombreux adversaires. 11 se heurtait à la coalition de la routine administrative, des préjugés, des intérêts nés des abus. Trudaine n'était encore qu'à demi convaincu ; peut-être même ne le fut-il jamais complètement. Les commissaires du bureau de commerce en majorité étaient hostiles.

Les députés n'admettaient pas que le meilleur parti fût de rendre la liberté aux fabricants, comme le proposait Gournay en affirmant ce qu'il était impossible que, dans le commerce abandonné à luimême, l'intérêt particulier ne concourût pas avec l'intérêt général. » La célèbre maxime dans laquelle le novateur résumait sa doctrine : « Laissez faire, laissez passer, d combattue encore de nos jours, était alors énergiquement repoussée. Cependant elle n'avait pas la portée absolue qu'on lui a donnée depuis; elle n'était que le résumé des critiques inspirées par le régime fiscal et industriel qui comprimait alors l'activité de la nation V

< Le sens exact de la maxime de Gournay est indiqué par Dupont de

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C'est par la persuasion que Oournay cherchait à vaincre la résistance qu'il rciiuontrait de toutes parts. Il mit à profit, pour propa^'cr sa doctrine, trois voyages entrepris par ordre du ministre, en 1733, en !753 et en iloQ, dans toutes les provinces du royaume, a il cherchait, dit Turgot, qui l'accompagnait dans les deux derniers voyages, à inspirer aux magistrats, aux personnes considérées de chaque lieu une sorte d'ambition pour la prospérité de leur ville ou de leur canton, voyait les geus de lettres, leur proposait des questions à traiter et les engageait à tourner leurs éludes du côté du commerce, de l'agricullure et de toutes les matières écono- .Iniques ' . »

Ces efforts, cette prédication, on pourrait dire cet apostolat ne furent pas stériles. L'administration <e$ssa de publier des règlemeiils nouveaux. Elle put accorder plus facilement quelques permissions de fabriquer des étoffes qui ne devaient pas être conformes aux rtigles établies. En 1757, elle accorda mf'me une permission générale de ce genre, sollicitée par les fabricants de soieries de Nîmes. Malgré l'opposition des députés, favorables à la liberté du commerce, mais non à celle de l'industrie, la demande de ces fabricants fut admise, sans éclat,

NemourB ilaoB le cahier des rcmoiitra.ii ces ilu bailliage de Nentoun qu'il a certainemeiit rédijjé eci I7S9 : c Un eiceUeut Bdiiiinlilraleur, feu M. de Oourna;, disait que pour être juste et b icD fa i saute. loat« la 1égislatioD des mauuractureH et du commerce devait se réduire & dans mots : laisser faire, laisser passer. La ferme giinérale n'a paa Itiité passer, l'administration a'a pas laitiaé faire. Il ne faut paa s'étoDoer ai . lea fabriques et le coinnierce de la France sont tort au-deasoui de ce Jt'iladerraientËtra. u Àrchtvis parUmênlaifti, i" aérie, IV, p. 107. ' Élogt dt GoHfnay.

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