CHAPITRE n
Les opérations sur les grains de 1662 à 1740.
§ 1". — Les opérations bb 1662 a 1740.
<i Dans les temps de disette, si fréquents au xvm* siècle, a dit M. de Tocqueville, la population se tourne tout entière vers l'intendant et semble n'attendre que de lui seul sa nourriture. Il est vrai que chacun s'en prend déjà au gouvernement de toutes ses misères. Les plus inévitables sont de son fait; on lui reproche déjà jusqu aTintempérie des saisons *. > Aussi Turgot souhaitait que le gouvernement s'appliquât à vulgariser les notions économiques les plus élémentaires sur les avantages du Hbre commerce des grains, « afin, disait-il, que les peuples ne se croient point autorisés à faire un crime à l'administration de la variété dos saisons^ à exiger d'elle des miracles, à la calomnier et à se révolter contre elle, quand elle les sert avec le plus d'efficacité^. »
* L'Ancien régime et la révolution, p. 13t.
« Première lettre à l'abbé Terray. Œuvres de Turgot, I, p. 161.
Cette pression de Topinion publique s'exerçait-elle au xvii" siècle? C'est possible, car dans certaines crises intenses les magistrats de police se sentaient impuissants. Même à Paris, ils devaient feindre de ne pas entendre des menaces qu'ils ne pouvaient réprimer.
Quand toutes les mesures prises pour assurer l'exacte observation des règlements et que les recherches des commissaires envoyés par le Parlement pour découvrir les amas de grains avaient porté la crainte dans tous les marchés et provoqué le renchérissement général, lorsque le commerce vilipendé par les juges de police, hué et menacé par la populace n'osait plus agir \ il fallait bien que le gouvernement se chargeât de pourvoir à l'approvisionnement des provinces et surtout à celui de la ville de Paris.
Selon Del am are, ce serait en 1662 que, pour la première fois, de grands achats de blés ont été conclus à Dantzick pour le compte du roi. Colbert y a consacré deux millions de livres. Cette opération s'accomplit ouvertement. Une ordonnance du lieutenant civil publia cet acte de la générosité royale, a On fait à savoir, disait-elle, que Sa Majesté, pour le soulagement de son Peuple, a fait arriver en sa bonne ville
* (( La plupart de mes correspondants à qui j*ai écrit, dit Sfmuel Bernard, pour les exciter à faire venir des grains des pays étrangers, refusent de s'y engager sur le bruit qui court qu'on va fixer le prix des grains dans tout le royaume. » Lettre du 8 octobre 1693. (CoTretpondanee des contrôleurs généraux, l, n** 1242.) (( Quant à faire venir des blés en Auvergne, il n*y a point de marchands qui veuillent l'essayer. .. H faudra donc que le roi se charge encore d'en faire transporter par le Lot. )) Lettre de Tintendant en Auvergne de novembre 1C93. — Correspondance des contrôleurs généraux, l, no 1256.
de Paris quantité de bled ; la distribution duquel se fera aux Bourgeois de Paris samedi prochain et antres jours suivants, depuis huit heures du matin j usques à onze heures et depuis deux heures jusques à six heures de relevée, aux galeries du Louvre, à raison de 26 livres le septier, et que ceux qui en voudront avoir s'adresseront au commissaire ancien de chacun quartier pour avoir de lui un certificat de sa demeure et de la quantité qui lui en sera délivrée, jnsques àun aeptier seulement et au-dessous d'iceluy. Et afin que nul n'en prétende cause d'ignorance, sera la présente ordonnance lue, publiée et affichée par tous les carrefours, lieux ordinaires de cette ville et faubourgs de Paris. Fait, co douzième jour d'avril 1662'. .
Cette assistance n'a pas dû coûter cher au Trésor.
Delamarc nous apprend qu'à la halle de Paris le blé valait 50 livres le setier au moment où la distribation des blés du roi a commencé. Mais au prix de vente fixé, 26 livres, le gouvernement rentrait certainement dans une partie de ses déboursés '. Il est vrai que le cours de la halle ayant immédiatement fléchi, le blé du roi ne fut plus vendu que 20 livres le setier.
En 168i, le roi fit encore acheter des blés pour Tapprovisionnement du royaume, et ils furent ven-
• Traité dipelict.U. p. 1033.
■ Voici, d'après Herberl, le prix du eelier de blé {Eiiai sur la potier dngraiiw, p. 351):
dus au-dessous du cours, à des prix assez élevés ce()eDdant pour alléger la perte que l'opération pouvait causer*.
Ces mesures ne rencoulrai eut pas une approbation générale. L'intendant à Soissons, il est vrai, écrit au contrôleur général, le 1*' septembre 1684 : « Les peuples se consolent sur le bruit qui court que le roi a la bonté de faire venir des grains des pays étrangers; j> et il demande l'autorisation de confirmer cette nouvelle parce que a cela pourrait sans doute amener quelque modération aux prix >. Mais l'intendant à La Rochelle pense tout le contraire, a Je n*ai point cru, écrit-il au ministre, le 25 septembre 1684, que dans ce département il fut à propos de faire savoir, ainsi que vous me faites l'honneur de me le marquer, que le roi faisait faire des achats de blé considérables dans les pays étrangers , vu qu'elle pourrait détourner les marchands d'en faire venir comme ils l'ont fait jusqu'à présent^. >
Ce fut avec regret sans nul doute qu'on renonça à célébrer partout la munificence royale; mais à Paris où les distributions ne pouvaient être suspendues, ou ne cessa de les divulguer avec éclat. En 1693, le roi lit vendre, dans cette ville, k moitié prix, du pain fabriqué avec les grains qu'il avait achetés \ Pendant la cherté des années 1698 et 1699, Delamare ne mentionne aucun achat de grains à l'étranger; la pénurie du Trésor sans doute mit obstacle à ce genre d'opérations. La détresse des finances et la guerre les ren-
' Delamare, II, p. [0S6,
^ Coneàpondance des cunirôlears généraux, l, u"» 107 et llj.
=» Traite dt la police, 11, p. 1047.
ET I.F.S nPlÎBATKlNS srifl LES fiHAINIî. ;17
dirent impossibles en 1709, du moins h l't'triinger. Mais le gouvernement de Louis XIV n'y avait pas renoncé; il y ent recours en 1713. Au mois de novembre de cette année, deux secrélaires du roi. peut-fttre des négociants, offrirent au contrôleur général Des- ^L maretz d'acheter pour deux millions de livres de Mes ^H>'à l'étranger. Ces grains devaient être revendus à Paris ^^Utdaoslesvillesde provinces désignées. Les in terme- ^^^BiRires qui avaient fait cette soumission demandaient ^^Vautorisation de suspendre leurs achats aussitôt ^^Rfo'il y aurait perte évidente pour eux, si leroi, dans ^^ftee cas, ne voulait pas leur promettre un dédomma- ^K^fiement. Frais de transport compris, les blés achftéa par ces soumissionnaires en Angleterre et en Hollande, avaient coûté 1,377, 234livres; ils n'avaient
tété revendus à Paris que 976,500 livres. De plus, il restait en Irlande une grande quantité de blés qu'on ne pouvait pas faire venir c attendu la grande dimiantion des prix à Paris et dans toutes les provinces da royaume aux approches de la récolte de 1714 cl par l'arrivée de quantité de grains étrangers en conséquence des ordres donnés à d'autres négociants particulièrement aux si eurs Vanrobais et Tour- lon '. »
Une commission du conseil évalua à 600,000 livres ■la pei'tti que les deux traitants avaient subie. Ils eu Mireot remboursés sur le produit des droits d'entrée «rçusà Paris'.
Quel fut le résultat moral de ces opérations? On «Dt le présumer d'après ce que Saint-Simon nous
0 décembre 1715. Archivt
apprend, ce Beaucoup de gens, dit-il, à Toccasion de la famine de 1709, crurent que oiessieurs des finances avaient saisi cette occasion de s'emparer des blés par des émissaires répandus dans tous les marchés du royaume, pour les vendre ensuite au prix qu'ils y voudraient mettre au profit du roi, sans oublier le leur. Une quantité fort considérable de bateaux de blés se gâtèrent sur la Loire, qu'on fut obligé de jeter à Teau, et que le roi avait achetés, ne diminuèrent pas cette opinion, parce que Ton ne put cacher cet accident. Il est certain que le prix était égal dans tous les marchés du royaume ; qu'à Paris des commissaires y mettaient le prix à main-forte et obligeaient souvent les vendeurs à le hausser malgré eux. x> L'exemple que d'Argenson donnait à Paris était suivi dans toutes les provinces par les intendants. Le roi en fut informé par Maréchal, son premier chirurgien, qui lui fit connaître c l'opinion sinistre qu'on en concevait dans le public, les gens hors du commun et même les meilleures tètes. » Mais il n'en fut pas autre chose, ajoute Saint-Simon, qui ne croit pas que les < finances fussent nettes de ces cruels manèges*. »
§ 2. — Projets d'établissement de magasins publics.
La question des grains ne causait pas de soucis
* Mémoires, IV, p. 332 et 333. a II est hors de doute, disait M. Gorbon en 1863, que si le peuple manque de pain, il accusera l'administration publique d*imprévoyance ; la colère germera dans son coeur ; il croira aux accaparements et même à la connivence des hommes d'État. » Le secret du peuple de Paris, p. ?05.
aa gouvernement, seulement dans les temps de disette. Quand la récolte avait élé abondante, le prix "es céréales s'avilissait an point de rendre difficile
recouvrement des impôts. On se décidait alors à
itoriser l'exportation des grains, en supprimant lôme tout ou partie des droits qui les frappaient ii
sortie.
Ce n'était qu'à la dernière extrémité que ces perisions étaient accordées, toujours pour un court
liai, trois ou six mois, rarement une année '. Le ;ouvernement était avare de ces autorisations, car il ne manquait pas de remarquer, lorsque survenait une disette, que les grains importés déterminaient la sortie d'une quantité de numéraire beaucoup plus considérable que celle dont l'introduction avait été produite par l'exportation des grains surabondants des années antérieures. Si l'on observait, en outre, que les quantités de grains qu'il suflisait d'importer pour ramener l'abondance étaient souvent inférieures aux quantités que l'on avait laissé sortir, il paraissait tout simple de retenir dans le royaume ces précieux approvisionnements, non pas dans les magasins particuliers dont on redoutait la forma tiiin, mais
LQs des magasins publics.
Il y avait fort longtemps que ce projet avait été
raut pas laisser sortir <1q rojanmo à l'étranger les blés ni autres ({rain» et légumes, qu'après être très convaincu par trois ou qaatre ans <]c bonne récolle ou par le bas prix des grains, qn'il y a dans le royaume pour plusieurs années de |>roTisinD et pour lors, si l'on juge à propoR d'en laisser sortir, que ce soit an moins avec de (grandes cii-eoosiicctiona et avec des quantités lises l'I modérées, et aveu bonno caution que l'on n'en fera sortir que les quantités permises, ii Mémoire tlo UûpUto du commerce de Paris, noU — Corrtspondanet du contrôkwn gttUraut, II, p. a03.
examiné par le gouvernement et qu'il désirait Texécuter de la façon la moins onéreuse pour ses finances. Une ordonnance du 27 novembre 1577 prescrivit ce aux bonnes villes > d'avoir dans des greniers publics un approvisionnement de prévoyance égal à leur consommation de trois mois*. » Cette mesure n'eut pas de suites, mais la pensée qui l'avait inspirée resta en faveur. En 1626, l'assemblée des notables demandait qu'il fût enjoint aux communautés, c'est-à-dire aux administrations municipales, ce de faire achat de blés et d'en faire provision et magasin pour trois mois et que, pour cet effet, il leur fut permis de prendre deniers à rente ou à intérêt'. » L'article 425 de l'ordonnance de janvier 1629 est en tous points conforme à ce vœu. Cette disposition n'eut pas plus de succès que celle de l'ordonnance de 1577.
En 1688, le gouvernement tenta encore une fois de réaliser cette entreprise. « L'abondance extraordinaire des deux années précédentes, dit Forbonnais, fit songer à établir, dans chaque province, des greniers publics. Le roi créa même 500,000 livres de rentes dont le capital devait être appliqué à l'achat des grains. Le vulgaire fut ébloui de ce projet, c'està-dire le plus grand nombre des hommes; d'autres connurent le danger de pareils dépôts, très coûteux au prince soit par l'établissement, soit par l'entretien ^ j>
Il paraît que les Ëtats du Languedoc applaudi-
* Delamarre, II, p. 705.
* Forbonaais, Reckerehes et considérations, I, p. 106. ^ Forbonnais, Recherches et considérations, U, p. 40.
refit à cette institution car le ministre dut borner leur zèle en déclarant que le roi n'entendait pas que Ton fit d'approvisionnements d'huiles et de vins. Il n'en fut pas de même en Bretagne, où le projet fut abandonné conformément aux observations du gouverneur et du premier président du Parlement de la province*. Ailleurs cette mesure n'était qu'ajournée; il en était encore question en 1691*. Des difficultés financières finirent par la faire oublier. La Régence la ressuscita. <t Le dessein que le conseil a d'établir des magasins de blés dans les provinces, est-il dit dans un mémoire de l'année 1717, et d'en faire des provisions dans les lieux les plus à portée des rivières navigables, ne peut être qu'avantageux aux peuples et empêchera que l'on ne tombe dans des misères pareilles à celles des années 1700, 1710, 1713 etl714^»
Ce qui arrêtait le gouvernement dans l'exécution de ce dessein, c'était évidemment la dépense. Des donneurs d'avis indiquèrent le moyen de tourner celte difficulté. En 1725, ils soumirent le projet d'établissement d'une manufacture royale d'amidon, avec privilège exclusif pour tout le royaume. Les auteurs de cette proposition s'engageaient à construire, à Paris et dans plusieurs autres villes, des ^Teniers royaux d'abondance qu'ils rempliraient avec des blés nationaux en temps d'abondance, des blés étrangers en temps de disette. Par ce moyen, di-
• Correspondance des conlrôleurs, I, n"' 036 et 638.
- Correspondance des contrôleurs généraux, n" 963.
^ Archives nai.f G^, 1704. Quoique co mémoire ne soit pas daté, il est certain qu'il est de l'année 1717, ainsi que le prouve une lettre de Le Ooudre, du 28 août 1717, qui se trouve dans le même carton.
saient-ils, c on préviendra les amas que font les usuriers. > Ils affirmaient qu'ils maintiendraient « une égalité immuable sur le prix du pain. ]> Malgré ces promesses, accompagnées d'une offre de 600,000 livres, le projet fat écarté conformément à Tavis des des députés du commerce '.
Jusqu'à la fin du xviii* siècle et bien au delà, h prédilection du c vulgaire y> et de la plupart des administrateurs, pour l'établissement de magasins publics n'a pas cessé de se manifester. De nombreux exemples semblaient prouver que la réalisation de ce projet ne présentait pas d'insurmontables difficultés, a Vous savez mieux que moi, écrivait au contrôleur général, le 20 novembre 1697, l'intendant en Bretagne, que cette manière d'amasser les blés dans les greniers du Pape est un moyen qui, depuis une très longue suite d'années, fait qu'il n'y a point de famine'. »
A Amsterdam, il y avait aussi des blés en réserve. Diderot loue beaucoup cette précaution. « Il est évident, dit-il, que cet approvisionnement en conséquence duquel l'État peut subitement devenir le concurrent du négociant , doit contenir l'avidité de celui-ci ^ » On pourrait encore citer la ville de Genève*.
* Avis du 30 novembre 1725. Archives no(., F«2, 096. 3 Correspondance des contrôleurs généraux, I, n** 1668. ' Voyage en Hollande, en 1773.
* (( Avant la réunion de Genève à la République française, disait M. de Barante, préfet du département du Léman en Tan XI, il y avait, dans cette ville, un établissement appelé : la chambre des hlés. Cet établissement était administré par un syndic et une commission du Conseil des Deux-Cents. On tirait les blés principalement de la Souabe et de TAlIemagne, et, par une sage et prévoyante administration, les greniera
Sans franchir la frontière, on trouvait en France la trace de nombreuses expériences du système qui jouissait à un si haut degré de la faveur du public.
Quelques villes avaient des greniers de réserve. La création de ceux qui existaient à Besançon datait de 1404 ^ La ville de Lyon avait institué, en 1643, une chambre d'abondance qui était à l'origine plutôt une œuvre de charité qu'une branche de Fadministration municipale. La chambre, composée d'un échevin et de notables, devait entretenir une provision de blé suffisante au moyen des fonds que les membres fournissaient; ces avances étaient garanties par la ville de Lyon, qui accordait en outre des subsides. L'administration de cette chambre avait donné des résultats fort peu satisfaisants, ce Dans l'état présent, disait l'intendant à Lyon en 1698, la chambre est toujours prise au dépourvu et n'agit que quand le mal est arrivé*. > En 1709, cette institution disparut; on essaya de la restaurer en 1730, mais elle succomba de nouveau.
Le consulat de Lyon prit directement, en 1741, la gestion des greniers de réserve qu'il avait fait construire. Cette opération fut très dispendieuse; on évaluait à vingt-cinq pour cent de la valeur des blés achetés la perte que subissaient les finances de la Ville ^
La Lorraine était dotée de magasins de réserve
publics étaient toujours remplis et alimentaient, à un prix moyen et à peu près égal, les boulangers de la ville ainsi que les marchés lorsqu'ils se trouvaient dépourvus. » Archives nat.y F'*, 1385.
* Béguiilet. Traité des subsistances ^ II, p. 396 et 401.
3 Comte de Bourlainvilliers. État de la France, VU, p. 344 et 345.
^ Béguillet. Traité des subsistances^ II, p. 40J.
44 LE f ACn K rjJII!V£
depais 17i5. LenrorganisatîonfDt modifiée en 1750. Stanislas consscr» des sommes importantes à l'achat des grains qn^il fit resserrer dans ces magasins '.
La TÎlle de Lille arait anssi on grenier d'abondance'. A Bordeaux, la municipalité imposait aux boulangers Tobtigation d^avoir, en grains, un approvisionnement de trois mois*. 11 devait en être de même à Rennes* et sans nul doute dans d'autres villes ^•
En 1789, la confiance dans les magasins de réserve est extrême. C'est Tinstitution qui est le plus souvent recommandée et celle sur laquelle le tiers état, le clergé, la noblesse, avec un rare accord, semblent compter le plus. Les uns souhaitent que des magasins soient établis dans les villes principales; d'autres dans toutes les villes et dans tous les bourgs, au moins dans tontes les localités où se tiennent les marchés. On diffère sur le mode de gestion de ces magasins, sur l'autorité qui les administrera ; sur le but à atteindre, point de divergences : il faut prévenir les disettes, il faut maintenir le pain à un prix modéré. Pour cela quelques cahiers indiquent même
' Béguillet. Traité des subsistances, II, p. 379.
« Bé^illet. Traité des subsistances, V, p. 56Î.
' Lettre du maire et des jurats de Bordeaux au contrôleur général» 23 juin 1767 : « Les obligations principales des boulangers «maîtres i^ont : 1* que chacun doit être suffisamment muni de blcs froments, bons et marchands, pour fournir la ville de pain pondant trois mois... » Archives nat., F«2, 788.
* € Le cahier de la sénéchaussée de Rennes, en 1789, déclare qu'il est injuste d'exiger que les boulangers, la plupart malaisés, approvisionnent leur ville pour plusieurs mois. » Archives parlementaires, !'• série, tome V.
» « J'ai l'honneur de vous observer qu'il y a à Lyon 180 maîtres boulangers dont la moitié est dans l'indigence et hors d'état de se tenir approvisionnés, conformément aux règlements de police, n Archives nat,, F'«. 777.
les quantités à emmagasiner. Le clergé de Dourdan, qui fait la proposition la plus élevée, voudrait que, dans chaque province, il y eut des magasins contenant la provision de trois années '•
Cette grave erreur économique avait été combattue sans succès par Herbert, Forbonnais, Turgot et bien d'autres. L'opinion publique avait résisté. La confiance générale dans les approvisionnements ordonnés par l'administration a traversé le xvm^ siècle, et elle s'est perpétuée jusqu'à nous. L'organisation donnée au commerce de la boulangerie à Paris, par Tarrèté des consuls du 19 vendémiaire an X, en est la preuve. Le congrès central d'agriculture demandait même, en 1850, que ce système fût appliqué par tous les conseils municipaux ^.
La crainte de la disette, plus forte que tous les raisonnements et que toutes les expériences, a toujours concentré les sympathies populaires sur celte idée si simple et si facile à réaliser en apparence, idée que nos magasins généraux peut-être condamnent pour jamais à l'oubli.
§ 3. — Opérations de i7!25 a 1740.
Le ministère n'avait pas de magasins d'approvisionnement à sa disposition lorsque commença la disette de 1725. 11 fut immédiatement réduit aux expédients'.
Quand le prix des grains s'éleva, au mois d'août,
« Archiveii parlementaires y !'• série, tome I à VI. î Prneès'verhaux y p. 300.
. ' Le Journal de Mathieu Marais et celui de d'Argenson tcruicut sup-
le bruit courut dans les marchés que les agents de r administration étaient les auteurs du renchérissement*. Il provenait d'une autre cause; les moyens ordinaires d'approvisionnement de la ville de Paris, ne suffisaient plus.
Cette défaillance du commerce parisien sembla étrange à Dudon, qui, devenu contrôleur général des finances, avait conservé tous ses préjugés de conseiller au Parlement.
La corporation des marchands de blé de Paris jouissait de privilèges considérables. Il était permis à ces négociants d'acheter dans les granges, achats formellement défendus à leurs concurrents. S'ils avaient besoin de commissionnaires pour explorer la province, le bureau de la ville leur accordait des lettres au nom de leurs agents. C'était autant de dérogations aux règles essentielles de la police des grains. En retour, les marchands qui en bénéficiaient devaient s'engager à fournir les ports de Paris d'une quantité suffisante de blé, de ne rien vendre ailleurs et de donner mensuellement la déclaration de leurs achats ^ Les manquements à ces obligations exposaient les contravenants à des peines rigoureuses ^ On estimait que ces mesures exceptionnelles devaient garantir
poser qu'en 1720 il y avait des magasins publics. Mais ce serait une interprétation erronée ; car, en 1749, ces établissements n'étaient pas encore formés et le contrôleur général de Machault le regrettait. Analyse historique de la législation des grains depuis 1692, p. 24.
* Marais, qui rapporte ces accusations, dit aussi : « On n'a point douté qu'en deux ou trois marchés cette disette a produit neuf millions au profit de ce qu'il vous plaira. » Août 1725. Journal^ III, p. 215.
3 Mémoire présenté au roi par le bureau de la ville de Paris. Archioa nat., F'*, 265.
3 L'exclusion de la corporation et une amende de 10,000 livres, irc/iivesnaf., F",2G4.
rapprovisioDoement de la population parisienne, m^rae aux époques de cherté.
Au mois de septembre 17:25, la corporation des marchands de blé, ayant été invitée à faire connaître ies quantités de grains qu'elle pourrait amener sur les ports, ne s'engagea qu'à fournir 08muids par semaine et il en fallait plus de 800.
Le contrôleur général supposa que la malveillance
le causait un tel déficit, 11 écrivit au procureur
léral du Parlement : « Dans tous les temps, la fourniture de la ville de Paris s'est faite par des marchands fréquentant la rivière. L'objet de la halle est très peu de chose et la principale fourniture est cequinousarrivepareau. Cette fourniture a toujours suffisamment approvisionné Paris, sans que le gouvernement s'en soit mêlé, ou s'il y est entré quelque- 'fois, dans des temps de disette, ce n'a été que pour
'e venir quelques grains de l'étranger, que l'on faisait arriver successivement par les ports pour en y augmenter l'abondance, sans que les marchands aient jamais discontinué leurs envois. Ce n'est que depuis le mois d'août dernier que cela nous arrive pour la première fois. Si l'espèce du blé manquait, cela pourrail leur fournir une excuse, mais il est bien vérifié présentement qu'il y en a en abondance. »
Le contrôleur général voulait qu'on usât de rigueur
tre ces marchands, a Ceux qui ne justifieront pas Isirement des causes qui les empêchent de fournir comme par le passé, disait-il, doivent être non seulement rayés du nombre des marchands, avec interdiction de faire à l'avenir la marchandise, mais enire on pourrait les condamner aux amendes. Peut-
^Hconi ■UBii
être qu'en se contentant de punir un ou deux des plus coupables et en marquant aux autres beaucoup de douceur pour les engager, et beaucoup de fermeté pour les faire craindre, on pourrait venir à bout de cette affaire * . »
Les menaces restèrent sans effet. Le ministre eut recours presque aussitôt à un autre expédient. Le gouvernement ordonna, pour Tapprovisionnement de Paris, des réquisitions de grains en Champagne, dans la Picardie et le Soissonnais. Il avait fixé les quantités que chaque élection devait fournir; les intendants en firent la répartition entre les paroisses. Les prix de chaque espèce de grains furent taxés *.
Les réquisitions étaient d'un fréquent usage ; les juges de police s'en servaient pour Tapprovisionnement de leurs marchés. Mais comme il y avait peu d exemples d'une aussi vaste application de ce système, les ordres de Dudon causèrent une grande sensation, a Ces impositions, dit un contemporain, ont mis répouvante non seulement parmi les peuples de ces provinces, mais aussi dans les provinces voisines'. » 11 fallait que le péril fut bien grand, car on dépouilla les monastères et les hôpitaux de leurs provisions*.
« Bihlioih. nat. Mss. Joly de Flcury, n" 1117.
2 Biblioih. nat. Mss. Joly de Fleury, n" 1 1 16. a État de répartition ordonnée dans les élections ci-après de la généralité de Châlons sur les diflérentes communautés pour les obliger à fournir les grains ci-après détaillés pour la provision de Paris» et ce dans le courant du présent mois de septembre (1725). »
3 Biblioth. nat. Mss. Joly de Fleury, n" 1116.
* Lémontey. Histoire de La régence, II, p. 219 Journal de Marais, III, p. 215.
ET LES »PEUAT10^S bLR LES GKA-INS. 40
Od rciiou^:a â ces moyens violcDls. dangereux et «rtout inefficaces. Une déclaralion du iA seplcm-
|t)re 1725 autorisa le bureau de la ville deParis à cmunter un million de livres. Samuel Bernard prêta
'celle somme; il fut, eu outre, chargé par le gouvernement de faire à l'étranger des achats de blé qui dépassèrent dix millions de livres.
Longtemps après cette crise, ou chercha le remède qui devait prévenir de pareils accidents. Le gouvernement si économe du cardinal Fleury était résolu à ne s'imposer aucune dépense pour l'établissement de magasins de réserve qu'il jugeait utiles, il imagina d'en faire supporter la charge aux communautés religieuses. Par une déclaration du 3 avril 1736, on les obligea de conserver une quantité de blé égale à leur consommation de trois années, a Nous nous sommes porlé d'autant plus volontiers à établirune règle Gxe et certaine sur cet objet si important, était-il dit dans le préambule de la déclaration, que ces sorlesde provisions, un procurant aux communautés, dans les temps de disette, une ressource toujours assurée pour elles, deviendront aussi pour le public une utilité réelle, soit parce qu'elles n'auront aucun prétexte pour dégarnir les marchés publics pour leur nécessaire, soit parce qu'elles pourront, en vendant leur suporllu, secourir le public avec avantage pour elles-mêmes. »
Celle disposition était applicable, dans un rayon lie quaranles lieues, aux communautés, aux chapitres, aux séminaires, aux collèges et aux hôpilaux âilués sur la Seine et sur ses afllueuts, ou distants de moins de six heues de ces cours d'eau.
Le lieutenant général de police et le bureau de la ville étaient chargés de veiller à Fexécution de cette loi.
En cas de disette, les communautés étaient tenues de porter, soit aux marchés publics, soit sur les ports des rivières qui leur seraient indiqués par le lieutenant général de police ou le prévôt des marchands, les quantités prescrites par ces magistrats*.
Ce qui suggéra la pensée de cette déclaration, ce fut le parti que l'on tira, en 1731, des approvisionnements que Ton avait invité ces communautés à constituer déjà depuis 1728*.
La déclaration du 3 avril 1736 ne fut jamais complètement exécutée. Quelques communautés étaient trop pauvres pour s'y conformer ; d'autres n'avaient pas d'emplacements suffisants. Toutes se plaignirent de cette immobilisation d'une partie de leurs revenus\
L'administration, qui fut obligée de se montrer
« Bihlioth. nat. Ms8. Joly de Fleury, n* 1428.
3 Bihlioth, nat. Mss. Joly de Fleury, n" 1428.
' Un état dressé en 1744 divise les communautés, assujetties à l'obligation de faire des approvisionnements, en trois classes. La première comprend celles qui sont en règle ; la deuxième celles qui n*ont de provision que pour deux ans ; la troisième celles qui n*a valent qu*une année de réserve. Voici la récapitulation de cet état :
{r* classo. ^« claisse.
3* classe.
Coniommatloo
Commuoaatés.
■nnaelle.
Provision.
Huids.
Malds.
On no pouvait disposer par conséquent, en cas de besoin, que de 5,348 muids ou 04,000 seticrs en chiffres ronds. Bihlioth, nai. Mss. Joly de Fleui-y, n- 1428.
fort tolérante, ne trouva, contre son atlente, que peu de ressources dans l'application de celle mesure. Mais le public s'imagina que ces approvisionnements formaient une réserve considérable \ On se garda de le détromper. Pour compléter les garanties qu'il voulait se donner, sans bourse délier toutefois, le gouvernement, par une déclaration du 16 avril 1737, autorisa la ville de Paris à construire à la Salpô trière un magasin pouvant contenir au moins dix mille muids.
La dépense de cet établissement devait être soldée par la ville sur les revenus des octrois qui lui étaient attribués. Ce magasin a-t-il été construit? Cela est peu probable. Il est certain du moins qu'il n'a jamais reçu la destination prescrite^.
Avec les 60,000 setiers de grains que les communautés religieuses conservaient à sa disposition , le gouvernement ne pouvait secourir pendant bien longtemps la population parisienne. En effet. Du pré de Saint-Maur estimait qu'en 17!29 et en 1730 \ la consommation de Paris, évaluée en grains, s'élevait à 8:2,000 muids par an, c'est-à-dire 984,000 setiers. Les provisions disponibles des communautés ne représentaient donc que la consommation de trois semaines.
• Peuchet, dans le Dictionnaire de la police et des municipalité, estimait, en I7fc;9, à deux millions de setiers les quantités que les communautés pouvaicQt fournir pour rapprorisionnement. Encyclopédie méthodique,
« En 1740, le bureau de ville faisait déposer dans les magasins do Saint-Charles du riz qu'il avait acheté pour rapprovisionncmcnt de Pan?. Archives na/.,F*', 'Xi.
' Eisai sur les monnaies, 17 ïG. p. 50.
Le Parlement s'agitait, il est vrai, mais il ne pouvait rendre que des arrêts, c C'est là le dangereux)», disait Barbier.
Le bureau de la Ville faisait aussi du zèle. On le voit, en 1738, envoyer plusieurs huissiers, dans la Champagne et dans la Brie, pour reconnaître c les causes qui empêchent les marchés d'être garnis de grains, y en ayant dans les granges et greniers des dernières récoltes abondantes * . > Mesure tout aussi dangereuse, tout aussi vainc que les procédures parlementaires.
Avec le budget restreint dont il disposait, le bureau de la Ville n'apportait aucun secours efficace h ses administrés. En 1739, il fit acheter pour 100,000 livres de riz, en 1740 pour 128,000 livres^.
 la même époque, le bureau condamne à 10,000 livres d'amende un marchand de blé qui avait manqué à ses engagements; il accorde une gratification de 18,000 livres à un autre qui les avait bien remplis ^
C'était tout ce que le bureau de la Ville avait le pouvoir de faire : plus de mal que de bien.
Pour prévenir le renchérissement des grains attribué bien plus, suivant l'opinion générale, à des paniques et à des spéculations abusives qu'à un véritable [déficit des récolles, un nouveau système fut adopté. € De 1738 à 174Î2, disait Turgot, dans un mémoire adressé au Parlement en 1774, on a commencé à faire pour Paris un approvisionnement de 10,000
« Archives not., F«s 264.
•-' Archives nat., Fh, 2G4.
^ Archives Mt., F ««,204.
setîers. On s'est imaginé que cette précaution élaît nécessaire pour la capitale*. >
D'après ce qui s*est fait plus tard, il est probable que les grains achetés par le gouvernement étaient répartis dans un certain nombre de dépôts aux environs de Paris, à proximité des principaux marchés fréquentés parles boulangers parisiens.
Cette précaution était conforme aux préjugés régnants. On lit dans un mémoire sans date de la collection de Joly de Fleury : <c II n'y a qu'un seul moyen de contraindre les usuriers à vendre, c'est la peur de voir diminuer le blé du pays par Tabondance qu'on peut en apporter des pays de l'étranger. Aussi un secours présent, quelque léger qu'il soit, pourvu qu'il soit réel, la crainte de voir baisser le prix dans l'année suivante et le risque de voir les blés s'échauffer ou se gâter, obligent toujours les usuriers à ouvrir leurs greniers, sans que l'on soit obligé d'y employer l'autorité. Il faut donc avoir ce secours présent, et tellement présent, qu'on puisse le porter sans peine partout où il sera nécessaire^. »
On versait en secret, dans les marches, les grains tirés des dépôts disséminés dans le rayon d'approvisionnement de la capitale.
« Archives nat.,V^i,':G'}.
» Biblioth, nat. Mss. Joly de Fleury, n* Il 16. — Dans Venquôte sur la boulangerie faite par le Conseil d*Etat en 1859, l'un des déposants. M- Beila, directeur de Técole de Gri^on, disait : « J'ai pris le parti d'envoyer toujours, pendant les époques de cherté, un petit nombre d'hectolitres sur le marché qui m*a^sine, et les administrations locales, en m*en témoignant leur satisfaction, m'ont assuré que cela avait souvent sulTi pour calmer les inquiétudes de leurs populations ; voyant que le blé ne manquait pas, elles ne se pressaient ])iiîs d'acheter. »
m LE PACTE DE FAMINE ET LES OPÉRATIONS, ETC.
A Pnris, au contraire, les ce blés trordonnance i olaient vendus publiquement.
Ces opérations, en partie mystérieuses, provoquaient les soupçons. « On est persuadé, disait Barbier, que le ministère n'y perd rien. » D'Argenson s'en indigne. « Peut-on imaginer, écrit-il dans son journal, le (5 novembre 1740, que le gou^vernemeni veuille gagner dans une pareille détresse? »
On n'accusait pas encore Louis XV de trafiquer sur les blés. On le blâmait même de ne pas s'occuper assez de la question des subsistances. <c Ce qui inquiète ici, dit Barbier, c'est l'indifférence du roi pour ces calamités*, >
Si le contrôleur général Orry a eu le tort d'imaginer ces funestes approvisionnements de réserve trop faibles pour rendre des services, mais suffisants pour inquiéter le commerce, on doit lui tenir compte de la fermeture des dépôts qu'il avait créés. L'expérience faite pendant la disette de 1740, lui avait montré sans doute l'inanité de semblables précautions^.
• Journal, II, p. 203.
^ Le maréchal de Broglie disait ; « J*ai vu le cardinal de Fleury frufxa\, simple, laisser peu de fortune. Orrj* n'a pas laisse dix mille ii?i*cs de rentes.» Mallct du Pan. Mémoires et correspondance, I, p. 112.