‹ Le page du roiChapitre 27 sur 30 · LE t»AGR · texte numérisé non relu

LE t»AGR

tomba point, il ne chancela pas même et demeura fièrement debout, un héroïque sourire aux lèvres.

Le bourreau arracha son poignard de la plaie béante, puis leva de nouveau le bras; mais soudain un des juges se leva, s'élança vers ie bourreau, arrêta son brasel cria spontanément :

— Cet homme n'est pas le roi !

Cette exclamation fut corn me un coup de foudre parmi les témoins et l'exécuteur de cet étrange supplice .

Seul, Hector haussa les épaules, et di t :

DU KOI 245

— Cet homme est fou. Allons ! bourreau, accomplis ton œuvre,

— Je ne suis point fou, répondit le juge; le roi, le vrai roi, a une large cicatrice au-dessous de la mamelle droite ;

regardez si vous trouvez cette cicatrice !

Hector pâlit légèrement, mais il s'écria une seconde fois : Cet homme est fou ! frappe !

Mais le bourreau ne frappa point, et le juge accusateur, celui qui avait prononcé la sentence, le regarda en face et dit : — Qui donc est cet homme?

— Le roi, répondit Heclor.

— C'est faux, répéta celui qui avait arrêté le bras de l'exécuteur.

— Eli bien ! dit Hector, si vous voulez me dire l'heure qu'il est, je vous dirai, moi, qui je suis.

— Il est cinq heures du matin, répondit le bourreau.

— Messieurs, poursuivit Heclor, le roi esl parti de Varsovie à dix heures du soir, il a sepl heures d'avance sur vous, il est i m Dos^siblede l'atteindre désormais, et je puis parler. J'étais au Louvre quand le

du noi 247

duc d'Alençon a expédié un messager de mort a Varsovie, je suis monté à cheval et j'ai poursuivi le messager, malheureusement je n'ai pu l'atteindre, et je n'ai eu d'aulre moyeu de sauver le roi du poignard qui l'attendait, qu'en profitant d'une ressemblance extraordinaire et prenant sa place. Maintenant, le roi de Pologne sera roi de France, je vous ai trompé, je mérite la mort, achevez donc de me tuer.

Il y eut dans la salle comme un frémissement de colère terrible.

• — Frappez donc! dit II < ctor, le roi

248 LK PAGli

n'en saura rien et son honneur sera sauf.

Le bourreau leva de nouveau le bras, mais le juge accusateur arrêta ce bras a son tour et dit :

Cet homme est un héros, il vivra !

Puis il se pencha sur la plaie béante,

l'examina avec le sangfroid d'un chi-

rugien et ajouta :

— Cette blessure n'e>l point mortelle, on peut la guérir.

— Oh! Marguerite... s'écria Hector chancelant sous le poids d'une joie su-

DO RGl 249

bite... Marguerite ! je vous reverrai donc?

Et il s'évanouit et tomba aux pieds du bourreau.

Tandis que les événements que nous venons de raconter se passaient en Pologne, le Louvre était en émoi.

Nous avons vu Marguerite de Valois entraîner Hector de Furmeyeç dans sa

chambre, le faire assister, invisible, à la conversation criminelle du duc d'Alençon el de son capitaine des gardes, puis le conduire à travers les dédales du Louvre, jusqu'à la rive du fleuve, et le mettre sur la route la Pologne.

Pendant ce temps, René le Florentin et la reine-mère étaient allés chez le roi, le roi qui râlait péniblement et d'une agonie d'autant plus cruelle, que, selon la prédiction de Miron, elle devait durer huit jours.

Dix minutes après René quitta la chambre royale pour venir prendre son

i»u roi , 253

protégé et son hôte futur qui, selon toute probabilité, l'attendait dans i'obscur corridor où il l'avait laissé.

Mais, à son grand désappointement, il en le trouva plus. Il appela, nul ne répondit, il se hasarda à faire luire un briquet et une bougie dans les ténèbres éternelles de ce corridor, — le corridor était vide!

René, tout effaré, entra chez le duc au moment où I livry en sortait.

Le duc n'avait point vu le sosie du roi de Pologne, comme il l'appelait. René cou-

254 LE l'AGR

ru l joindre la reine-mère; la reine-mère, non moins étonnée, non moins inquiète, fouilla le Louvre elle-même au moyen de ses précieux couloirs...

Hector avait disparu.

Or, la disparilionde ce jeune homme à un pareil moment laissait le champ libre aux conjectures les plus contradictoires et en même temps les plus dangereuses.

Avait-il, lassé d'attendre, essayé de regagner le Louvre extérieur, et en chemin, n'avait-il pas rencontré une de

du noi , 253

ces terribles oubliettes donl le T ouvre secret était semé?

Ou bien s'était-il enfui, effrayé du rôle qu'on lui destinait ?

Cette supposition élait assez invraisemblable ; car s'il était parfois aisé de pénétrer au Louvre, il élait beaucoup plus difficile d'en sortir. Chaque porte apparente avait sa garde de Suisses, chaque issue mystérieuse son formidable attirail de serrures à secrets et de verroux. Une troisième supposition, — et certes celle-là n'élait point dépourvue

2,r;G LU PAGE

de fondement, — vint à l'esprit de la reine.

— Si le roi de Navarre le connaît, s'il l'a vu, il l'aura fait disparaître, fit-elle.

— Dame! répondit le duc frissonna nt, qui sait?

La reine et son fils passèrent une nuit

d'angoisses réelles.

Cet homme, qui leur échappait ainsi à ce moment suprême, c'était peut-être la

couronne de France glissant de la tète des Valois sur celle des Bourbons...

Au jour, Catherine de Médicis fit fouiller les oubliettes : — toutes étaient vides.

Elle alla chez son cher fils le roi de Navarre, sous le prétexte d'y chercher sa fille, se montra d'excellente humeur avec lui, et s'efforça de lire avec ses yeux de lynx dans l'âme et la pensée du Béarnais.Le Béarnais demeura impénétrable, et d'autant mieux, du reste, qu'il ne savait absolument rien.

Le roi, qui allait au plus mal, parla de nou\eau de céder la régence à Henri de Navarre, et le bruit courut qu'un lit de justice allait être convoqué.

La reine-mère courut chez son fils avec le duc d'Alençon. Le roi de Navarre était au chevet du roi de France, et ne le quittait point. Charles IX repoussa son frère avec un air de mépris et presque ie dégoût, et il accueillit sa mère avec un froid sourire.

La reine-mère et le duc comprirent qu'ils étaient perdus si le roi vivait vin^t-

bu roi 259

quatre heures encore et si on ne retrouvait pas le jeune homme qui «levait jouer le rôle du duc d'Anjou.

Rêne arriva.

— II nous faut, dit froidement la reinemère, ce reste de poison que vous savez, maître ?

Le Florentin frissonna une fois encore, mais il n'osa répliquer, et il sorlit pour ohéir.

Pendant son absence, un Suisse ar-

2G0 lf«: PAGE

riva, qui portait une lettre à l'adresse de la reine- mère.

Cette lettre avait été remise par un jeune homme, disait-il, qui s'était enfui aussitôt.

La reine se fro'da les tempes, la bouche, les narines de vinaigre, mit des des gants et ouvrit la lettre avec les précautions minutieuses d'une personne qui craint detre empoisonnée.

La lettre, écrite en caractères gothiques, contenait les lignes suivantes :

« Ne cherchez pas le comte Heclor de » Furmeyer, il esl prisonnier chez une

> femme qui le rendra en temps et lieu • convenables et quand il sera néces- » saire. Vous pouvez annoncer le retour » prochain du roi de Pologne ; le roi de

> Pologne sera prêt. »

La reine tressaillit.

— Cette écriture-là, dit-elle, appartient à tout le monde; mais le style, je gagerais, est de quelqu'un de ma connaissance.

Et comme le duc ne comprenait pas et la pressait de s'expliquer, elle ajouta :

— Voire sœur Margot aura éprouvé le besoin de prendre un amant en attendant le retour de Henri d<> Guise qui est en Lorraine.

Catherine alla chez sa fille et lui fit subir un de ces interrogatoires machiavéliques dont elle possédait si bien le secret.

Marguerite de Valois fut tout aussi impénélrable, tout aussi naïve que son

DU KOI 205

époux Je roi de Navarre, et Catherine de Médicis fut sur le point de croire qu'elle s'était trompée.

— Si c'est elle pensa-t -elle, où diable a-t-elle pu le cacher ?

— Catherine de Médicis passa deux journées entières à poursuivre ses recherches avec nue incroyable ardeur.

Ses recherches furent vaines. Heureusement 1 ejat du roi empira et le lit de justice ne put être tenu.

La reine suivait, avec son atroce san#-

2G4 LU PAGK

froid, les progrès de l'agonie sur le visage de son fils, prêle à faire usage de la poudre rose du Florentin, si le roi reparlait du lit du justice.

Le quatrième jour de la maladie du monarque, le bruit se répandit que le roi de Pologne arrivait, et, du lit de j ustice, il n'en fut plus question. Le Béarnais comprit qu'il était perdu, si le roi mort, il couchait au Louvre.

Miron ne s'était point trompé; le huitième jour au matin, le roi mourut, une main dans ceile du Béarnais, l'autre

dans celle de Marguerite.

Le Béarnais déposa un baiser sur les lèvres tièdes du mort, tendit la main a sa femme et s'enfuit.

Presqu'au même instant un bruit se Ot dans le Louvre.

— Le roi est mort ! le roi est mort ! le roi est mort ! cria le héraut funèbre au peuple ameuté.

— Vive le roi ! répéta-t-on trois fois aussitôt.

Le roi de Pologne arrivait.

Page 1