WEST MA!N STREET
Fleur-de-Mai jeta un cri.
—(’est impossibie, dit-il.
—C’est vrai, répondit le vicomte avec dignité: Mile de (Chastenay... est ma femme. | En disant ces mots, il Gevint d’une pâleur livide, et des goutes de sueur perlèrent sur son front. : —Mais nous avors le temps, ajouta-t-il en se domi- % - * nant ave ceffort. Chevalier, ai le moyen de vous faire sortir de la Bastille; ne perdons pas une minute. Et l fit un pas vers la porte.
Fleur-de-hMai s'assit d’un air accablé.
—Allez, monsieur, dit-il; si vous n’avez pas séduit L: ma soeur, vous l’avez abandonnée, Je ne puis accepter À vos. services.
—Au nom du ciel, suivez-moi ; il y va de votre honeur, .
—Mon honneur! répondit le chevalier en tressaillant . et se levant à demi. Mais il retomba er murmurant : Mon honneur! sais-je seulement ce que vous en avez fait?
-—Songez que Mme de Mailly vous ordonne de fuir.
Fleur-de-Mai soupira et ne répondit point. Le vicomte fit un pas et voulut le prendre par la main. Le chevalier fut dehout en un instant, les joues pounpres, lneil enflammé. |
— Arrière! monsieur, s’écria-t-il; vous voyez bien qme je n’ai point d’armes!
—Mais qui vous dit, s’écria le vicomte, que ce ait moi qui aie des comptes à rendre ?
—Pluette! vous insultez Bluette, ma douce Bluette, mon ange, ma soeur adorée ! Des preuves, monsieur, des preuves, il me faut des preuves! Oh! vous me rendez
Pendant que Fleur-de-Mai se tordait les mains de he
Re
sespoir, }& vicomte le regardait avec ün mélange de pitié et de tendresse.
— Vous voulez des preuves ? dit-il, suivez-moi, je vons en donnerai. Vous voulez une vengeance? Svivez-mi hors de Paris. Il y a des épées dans la voiture qui nous attend. Rte
—Monsieur, dit Flenr4de-Mai, nous avons un terrible compte à régler ensemble, et pour cela j'ai besoin
de ma liberté. Je vous, suis, marchez, nous allons chez
vous.
Fleur-de-Mai prit son manteau, et, guidé par le vicomte, il traversa les obscurs corridors et descerdit jies humides escaliers du sombre édifice. Le vicomte marchait d’un pas assuré, en homme qui n’a rien à craindre. Fleur-de-Ma*' ne pensait pas; il marchait comme dans un rêve. Le vicomte lui fit descendre un escalier, traverser un étroit guichet, près duquel veillait sans
cesse un guichetier. On tira de lourds verroux, et un.
air frais frappa leur visage. Tls étaient dans une cour assez semblable à un jardin où poussaient quelques fleurs étiolés, et que de hautes murailles entouraïent. Un homme marchait devart eux, le bonnet à la main, et les conduisit à un perron n’vait ni verrous ni massives-serrures. Elle donnait sur un vestibule où se promenait un soldat, la pertuisane sur l’épanle. Ce soldat était Caquelicot.…
Camarade, dit l’homme qui les avait précédés, voiei un prisonnier que monsieur conduit au gouverneur, d’après l’ordre de M. Colbert. Je ie remets entre vos mains. Puis se tournant vers le chevalier, il ajouta: Vous allez sans doute être libre; que Dieu vous bénis-
se! Il sortit en disant ces mots, et tira la porte derriè-
re lui.
Silence, sur votre tête, dit à voix basse le vicomte; l’ordre signé par M. Colbert, et qui nous a servi pour arrêter M. l’abbé re ma suffi pour parvenir ru
qu’à vous, et me’suffira, je l'espère, pour vous conduire hors de la Bastille; mais il faliait se présenter au gouverneur, c’est la règle invariable, et cet ordre qui éblouit les sulbalternes ne saurait tromper M. de Launay. J'ai attendu que Coquelicot fût de garde ici. Dès que l’homme qui nous quitte sera rentré à la Bertaudière, Coquelicot sortira devant nous, comme s’il en avait reçu l’ordre de M. de Launay, et nous conduira jusqu’à la poterne. Mais si M. le gouverneur entre ici, ou s’il nous æperçoit pendant que nous traverserons le jardin, .nous sommes perdus tous les trois. | Coquelicot s'était avancé à pas de loup jusqu'à une porte qui donnaït directement sur le cabinet du directeur. Arrivé là, il écouta attentivement. Son coeur .- battait dans sa poitrine à la rompre. :M. de Luunay fit un mouvement qui les fit trembler; puis tout se tut. Le vicomte regarda par la fenêtre, et fit signe qu’il était : temps de sortir. \Coquelicot se pencha vivement; derrière un bahut et en tira une courte rapière qu’il v avait cachée, et qu’il attacha au côté de son maître. Puis ïls entrèrent dans le jardin ; Coquelicot marchant le premier avec sa hallebande, le vicomte le suivant, tenant son ordre déployé et-donnant le bras à Fleur-de-Mai. Ts arrivèrent ainsi sans encombre jusqu’à la poterne extérieure ; mais il fallait un ordre signé de la main de M. de Leañay pour abaisser le pont-levis, sur lequel on ne passait qu'un à un. Le gardien se tenait dans une étroite guérite en pierre à l’extrémité du chemin de ronde; il se leva négligemment en voyant arriver deux ; gentilshommes ayant l'épée au côté, et précédés d’un garde du gouverneur. Un coup d'oeil suffit à Coquelicot pour s’assurer qu’on ne les suivait pas. D’un bénd il se jeta sur le gardien et lui introduisit dans la bou- - -ehe l’extrémité de son motchoir, tandis que M. de Maildy le garrottait solidement avec sa cravate et son noeud d'épée. Coduelicot fit en même temps jouer le pon:-
levis qu’ils traversèrent d’un pas grave à cause des factionnaires qui les regardaient du haut du rempart. A l'angle de la rue St-Antoine stationn: it une voiture vers laquelle ils se dirigèrent, s’attendant à chaque instant à entendre un coup de mousquet; mais tout leur réussit. . Un laquais sans livrée ouvrit la portière et la referma sur eux; puis le carrosse brûla le pavé.
‘Coquelicot tomba dans les bras de son maître:
—Ah! vous -voilà libre enfin, M. le ‘chevalier.
Fleur-de-Mai lembrassa ; mais le fidèle serviteur sentit sa joie s’évanouir en voyant l’air morne de ses couipagnons. Au bout de vingt minutes, les chevaux ;s’arrêtèrent devant l’hôtel de ‘la rue St-Jacques, Caquelicot se demandant quel drame sombre avait passé entre ces deux homimes qui s’aimaient naguère et avaient maintenant une attitude hostile vis-à-vis l’un de l’autre.
M. de Mailiy entra chez lui sans avoir échangé an mot. avec Fleur-de-Mai ; il le conduisit à cette salle d’aspect lugubre qui donnait sur le jardin, laissant Coquelicot dans l’antichambre.
Puis, il ouvrit un petit meuble, et en retira uu paquet de lettres. parmi lesquelles il en choisit une.
Tenez, lui dit-il, connaissez-vous lPécriture de Bluette?
Et il la lui tendit.
Fleur-de-Mai la prit en frémissant. C’était une lettre ma empreinte de la plus violente passion, une de
s lettres ccmime on peut seule écrire la femme dont
ee raison s’est égarée et que domine une | ro insen-
La: sueur perlait au front pâli de Fleur-de-Mai IL tourna et retourna la lettre dans ses doigts, ainsi qu un
homme qui cherche le mot d’une émene fatale, Len il
regarda la suscription : - “A Monsieur le Chevalier du Vernais.” Fleur-de-Mui poussa un cri d'horreur.
Alors le vicomte lui tendit une scconde lettre. Cellslà était datée de Gênes et conçue en ces termes :
# Monsieur, lorsque vous vous êtes présenté chez moi hier, vous étiez hors d'état de m’entendre. La lettre que le hasard a fait tomber entre vos mains explique votre colère. Vous avez voulu un duel; je ne pouvais qu’y consentir. Hier, lorsque la blessure que vous m’avez faite m’a mis hors d’état de continuer le combat, j’ai déclaré devant vos témoins que je n’avais commis aucune offense envers vous. Je de répète aujourd’hui, parce que cela est vrai. Peut-être ma blessure est-elle mortelle ; mais, que je meure ou que je vive, il faut que vous sacdhiez que je suis incapable de trahir un ami. J'apprends que vous n‘avez pas voulu revoir Mme de Maïlly. Oubliez-la, c’est le seul conseil qu’an ami puisse vous donner. Pour moi, je vous le jure sur l’honreur, je ne l’ai jamais aimée. J’avais dans l’âme une passion qui me défendait contre elle. Je ne puis en écrire davantage; mais, au nom de votre repos, au nom de celle que vous avez bannie, venez me voir, il le faut, pendant qu’il me reste assez de forces pour vous parler. “Du Vernaïs. ”
—Lorsque je reçus cette lettre, dit M. de Mailiy, j'étais à moitié fou de douleur. Une fièvre terrible s’empara de moi; pendant plusieurs semaines, on me crut
près de mourir. Du Vernais, quoique blessé, s’établit chez moi: il fut la première personne que je vis en revenant à la connaissance ; on ignorait notre duel et la cause de sa blessure. Ses premiers mots confirmèrent les déclarations de sa lettre. Mme de Mailly lavait aimé et le lui avait laissé voir. ŒElle lui avait écrit celte honteuse et fatale lettre. Son crime et mon malheur n’allaient pas plus loin. N’était-ce pas assez pour en
- mourir? Je ne sais si la froideur de du Vernaïs et ses
. conseils l’avaient éclairée, ou si sa conscience s'était ré- . veillée au moment de trahir ses devoirs ; mais j'appris
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la preuve qu’elle avait elle-même supplié du Vernais de séloigner d'elle, et qu’il se disposait à partir le jour même où je le contraignis à se battre... Vous savez tout, monsieur...
Le vicomte avait parlé jusque-là avec effort, mais en se contenant pour paraître calme, A ce moment, sa fermeté l’abandonna. Il se laissa tomber sur un fauteuil, et cacha sa tête dans ses mains. Les larmes coulèrent à travers ses doigts. Fleur-de-Mai le regardai immobile. Une foule de pensées contradictoires traversaient son esprit.
— Vous me trouvez bien lâche, dit le vicomte en se
relevant. Eh bien! oui, je Pine encore! Il y a des moments où je suis assez fou pour douter du É de mes yeux. Ma vie n’est plus qu’un long martyr... Je lui écris chaque soir des lettres qu’elle n+ lira jamais. Chaque nuit je m ’agenouille devant son portrait, dans ce petit pavillon dont elle était l'hôte mystérieux. et alors j'oublie... et il me semble qu’elle est toujaurs 14;
Pareil à un homme frappé de la foudre, Fleur-de-Mai Pécoutait. On eût dit qu’il entendait la lecture de son arrêt de mort.
Près d’un quart d’heure se passa en silence. Le vicomte était absorbé dans la douleur; Fleur-de-Mai faisait d's efforts surhumains pour dominer la sienne, et pou: redevenir maître de sa pensée. La porte s'ouvrit brusquement, et Coquelicot parut.
—Vous perdez un temps précieux, dit-il. A chaque instant l’évasion du chevalier peut être découverte. Il faut quitter Paris au plus vite.
Le vicomte ne parut pas entendre, mais Fleur-de-Mai sortit d’un rêve. Il s’avança d’un pas grave vers M. de
Mailly. Il était comme transfiguré. Il toucha M. de
Mailly, qui se leva en tressaillant.
=" Changooné nGs. manteaux, dit-il, rempleçons Lu
de
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épées par de courts poignards. Que deux de vos gens montent dans votre carrosse, et prennent la route d’Orléans. Il y a, au fond de votre jardin une porte de service, Sortons par là. (Caquelicot va nous attendre avec des chevaux à l’entrée de la rue de la Barillerie. Ecrivez une lettre à Mme la chanoïnesse pour lui dire que vous partez pour Orléans. (Cette lettre sera saisie Î par la police et servira à la dépister. Vite, un mot suf- s fira. Maintenant partons.
M. de Mailly se laïssait passivement conduire. Les trois cavaliers traversèrent au pas les rues des plus fré- . quentées de Paris, et passèrent paisiblement les barrières.
—AÀ présent, au galop, dit Fleur-de-Mai dès qu’ils furent en pleine campagne Les trois cheveux partirent comme le vent.
Fleur-de-Mai se souvenait des paroles de la chanoi- ê nosse :—Au lieu de prendre la route de Flandre, tra- | versez la forêt de Chantilly et ne vous arrêtez qu’à la porte d’une petite maison isolée sur la lisière nord du bois.—Il ne tarda pas à voir à l’horizon les premiers arbres dela forêt. La plaine s’abaissait sur la gauche de de maniîre à former un vallon au-dessus duquel on apercevait les cheminées d’un petit hôtel entouré de chênes et de platanes, et auquel conduisait un sentier peu fréquenté. Fieur-de-Mai, arrivé à l’endroit où le — sentier coupait à angle droit la grand’route, mit. la main sur de bras de M. de us qui galopait à on vôté : ; Entrez dans le taillis, monsieur, dit-il, et faites respirer vos chevaux. Dans un quart d'heure je vous - rejoins.
M. de Mailly franchit le fossé sans répondre, Coquélt- | - -cot le suivit, et Fleur-de-Mai se lança à fond de tram dans le sentier. Dix minutes après, son cheval #arrêétait 4gnt fument pu une gris us s’ouvrit aussitôt. ins
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