OU COQUEZICOT REND M. LE CHEVALIER DU VERNAIS PLUS RAISONNABLE
Il était une heure du matin environ lorsque Fleurde-Mai, ie vicomte, Coquelicot et Binette se mirent em route,
Quisornque eut vu passer cette femme vêtue de noir, escortée de ces trois hommes armés jusqu'aux dents, et gardant entre eux un silence farouche, eût deviné que ces quatre voyageurs allaient accomplir une de ces mis- -sions solennelles et terribles où Dieu semble départir à la créature humaine son droit de châtiment supréne. :
“Fi y avait loin de la villa à Be’on; il fallait traverser deux fois la Seine nour y arriver, et Bluette et ses com: pagnons. galopèrent pendant deux heures environ tantôt chevauchant le long des chemins, tantôt coupant
. à travers champs pour “abréger le trajet. Enfin, vers M trois heures, au petit jour (car on était alors à la FR | de juin), ils virent se dessiner aux premiers rayons de |!
. Paube, les tourelles pointues de ce petit castel adossé
aux collines de Cormeilhes.
—Voilà, dit Coquelicot en étendant la main.
Pourvu qu'il ne soit pas mort... dit le chevalier. . .. —Ï] vivait encore hier, répondit Coquelicot ; je crois
même que ses blessure: ue sont point mortelles. :
leu Ron ne. por pes un mo, mais 5 À on |
| £a en avant son chevai ruisselant de sueur. Il avait ‘à hâte d’ar-ver.
Le château qu’habitait le chevalier du Vernais était un édifice coquet, remontant à peine à la Renzissance, dépourvu de remparts, de pont-levis, de fossés bourbeux, et de tous ces moyens de défense Gont la féodalité aïmajt à s’entourer.
Une simple grille en défendait l'entrée, et cette grille demeurait ouverte la plupart du temps.
Fleur-de-Mai n eut qu’à à la pousser pour pÉReireE dans le parc.
—Un instant, monsieur le chevalier, un instant! lui cria Coquelicot.
Fleur-de-Mai s'arrêta.
—Que veux-tu ? lui dit-il.
—4Monsieur, répondit l’honnête écuyer, le chevalier du Vernaïs est blessé, il est souffrant, il pourrait s’évanouir si l’on pénétrait chez lui brusquement sans crier gare. Permettez-moi done ide vous annoncer et de vous introduire.
Et Coquelicot, en homme qui connaît à merveille les êtres d’une maison, fit mettre pied à terre à ses 4r9is. Compagnons au bas du perron, appela doucement Antoine et lui dit, au moment où celui-ci, éveillé en sursaut, montrait sa tête par um2 croisée du rez-dechaussée ”
—Antoine, men ami, voici avec moi deux gentilshommes et une dame que ton maître aime fort, et.
- qui se veulent enquérir de sa santé.
. —-Ïls viennent un per matia, grommela le nisis en bâillant.
Ah dame fit ingénuement Coquelicot, ils vicu-
ment de loin: pour voir M. le chevalier, et ils n’ont pas
très biez mésuré o distance sur rh OUVIS-NOUS
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Antoine ouvrit ; il était fort bien avec Coquelicot qui
paraissait être là comme chez lui.
—Mon bon ami, lui dit l’écuyer, ton maître va-t-il mieux ?
— Oui, monsieur Coquelicot; il souffre encore, mais il va mieux.
—Ah! fit Coquelicot avec satisfaction ; dort-il ?
—Je ne crois pas, monsieur.
—Bon, bon, en ce cas; car s’il dormait, je n’aurais pas voulu l’éveiller. Maïs comme il ne s'attend pas à la visite de ces deux gentilshommes et de cette dame, et que la joie qu’il en éprouvera lui pourrait faire du mal, si elle était trop subite, je vais l’y préparer en entrant seul chez lui.
Et Coquelicot, laissant au valet le soin d’introduire Bluette et ses compagnons, monta lestement l’escalier, ouvrit deux portes successivement, et pénétra dans la chambre à coucher Gu chevalier du Vernais, qui some meillait sui son lit.
—Qui est là? fit le blessé en écartant les rideaux de son alcôve et cherchant, à la lueur tremblottante d’une veilleuse, à voir celui qui entrait ainsi dans son appartement à une heure indue.
—C’est moi, cher moñsieur de La Morlière, répondit Pécuyer avec douceur; moi Coquelicot, votre ennemi d'hier, votre ami d'aujourd'hui, et qui vient savoir comment vous allez.
—Ah! fit le chevalier grimaçant un sourire; merci de votre bonne visite, cher monsieur Coquelicot.
——Eh bien! dit l’écuyer en s’asseyant sans façon au chevet du malade, comment vous trouvez-vous aujourd’hui ?
Mais, murmura le chevalier, je vais un peu mieux.
Vous venez de bien bonne heure? monsieur Coquelicot. …
—Dame! je n’ai pu venir hier, et j'étais inquiet.
Puis j'ai bien des choses à apprendre à Votre Seigneurie, £ —À moi ?
—Oui; la visite d’un de ses amis.
uel ?
—D’abord, le vicomte de Mailly.
Le chevalier tressaillit.
—Ensuite ?..
Coquelicot s arrêts.
—Qui done encore? fit le éievatiar: avec émotion. «Mon cher et honoré maître, le chevalier de Chastenay.
—Lui! ilest à la Bastille! exclama le chéretils dont les cheveux se hérissèrent.
| —H en est sorti, mon cher monsieur de la Morlière. 4 | —Sorti! sorti de la Bastille ?
| « —Ah! dit Coquelicot, à la joie que cela vous cause, je vois bien que vous en êtes aussi étonné que moi. Oui, monsieur, mon maître est sorti de la Bastille et sa seconde visite est pour vous.
Le chevalier essaya un sourire, et ne réussit qu'à faire une horrible grimace.
—Pour qui donc, dérandaboil, a été la niemiie? Bon! fit Coquelicot ; devinez. .
—Je ne devine pas.
Pour la chanoinesse, parbleu !
Le chevalier pâlit et ses poings se sditaat Ne lui en veuillez pas, murmura pures avec | une bonhomie hypocrite, il Paime!
A. a —Vous croyez? ricana du Vernais.
A Et elle aussi, acheva Cosmion mais je ne Vous s ‘encore? fit le chevalier jp les cheveux se net." Én a —N y a une bite srinut dé, certainement, ndre monsieur le ne une femme. Le
.. —La chanoinesse, peut-être ?
—Non pas, mais une femme que monsieur le dheya lier a beaucoup connue.
Du Vernais frissonna. Coquelicot ne jugea pas nécessaire de nommer la troisième personne, mais àil se leva et ouvrit la porte:
—Hé! monsieur le vicomte, monsieur le chevalier, madame !
À Pappel de Coquelicot, trois personnes entrèrent:
Ce fut d’abord Fleur-de-Maiï, l’oeil brillant de cour-
roux; ensuite le vicomte dont la pâleur trahissait une
émotion suprême...
Enfin, une femme vêtue de noir; le visage à demi
caché sous un masque de velours, et dont le regard fixe
avait cette atonie étrange qu’éprouvent ceux que la douleur sans trève a lassés. |
Le chevalier poussa un cri et ses cheveux se hérissèrent.
- Fleur-de-Mai prit sa soeur par la main et la conduisit auprès du lit:
—Ma soeur, dit-il, vous avez fait un serment à M. la chevalier, n'est-ce pas?
—Oui, répondit Bluette en détournant la tête, comme si le visage du chevalier lui eût inspiré un dégoûé insurmontable.
—Un serment solennel] ?
—Qui, fit-elle d’un signe.
—Sur un crucifix ?
—Qui, répondit-elle encore.
: Le vicomte s’approcha comme un homme bé
ment réveillé par un coup de tonnerre. Tout son sang se porta à son visage, ses yeux lancèrent des flammes, Son corps fut agité d’un tremblement convulsif. . : Bluette ôta son masque et étreignit le bras de son mari comme pour lui commander le silence. Du Vernais avai rte un Aie de sa ae dors et des val
génie infernal de cet homme s'était de nouveau fait jour au milieu de 6a stupéfaction et de sa terreur.
—Madame se trompe assurément, répondit-il avec cynisme ; elle ne m’a fait aucun serment.
—Vous mentez! s’écria Fleur-deMai. ;
—Monsieur, ricana le chevalier, c’est réellement fort courageux et fort noble à vous d’insulter, par un démenti, un homme couché et mourant.
Fleur-de-Mai, sans daigner répondre, se tourna vers ga Soeur :
—Je le jure, dit Bluette d’une voix ferme.
—Cela me suffit. à
Alors le jeune homme se retourna vers le chevalier: …. —Monsieur lui dit-il, je vous demande si vous voulez rendre sa parole à Mme la vicomtesse de Maïlly, ma soeur.
Le chevalier se tut.
—Monsieur, dit Fleur-de-Mai tremblant de colère, je vous ordonne. .
—Arrêtez, dit le vicomte de Mailly d’une voix rauque. Du Vernais, c’est à moi que vous devez rendre compte...
Du Vernais les regarda tous les trois. Un éclair de rage- satisfaite parut dans ses yeux. Puis il dit ces mots assez bas, mais d’une voix ferme, au milieu d’un silence profond : :
—Je n’ai rien à dire. Je ne dirai rien.
+ Le vicomte prit un pistolet à sa ceinture, l’arma et le placa sur la tempe de du Vernais. | |
—Remettez votre pistolet en place, monsieur le vi comte, dit Coquelicot avec la plus parfaise aisance. M. de la “Morlière fera pour moi, de bonne grâce, ce qu’il refuse à vos menaces.
Du Vernais jeta un regard suppliant à Coquelicot, ‘4 qui ne parut pas s'en apercevoir.
Il y a dix ans, dit-il, M. le chevalier du Yernais,
qui s'appelait alors M. de la Morlière, et qui commandait une compagnie de reîtres, fut chargé par son géméral de porter une dépêche dont dépendait le salut de Parmée. Lorsqu'il eut passé les grand’gardes, M. de la Morlière piqua des deux, et se dirigea vers le camp ennemi. !l se croyait sûr de n’être pas observé; mais. le hasard... c'était peut-être la Providence, la Providence voulut que je fusse placé aux avant-postes en sentinelle perdue.
Ce changement d'itinéraire me surprit. Je m’avançai en rampant jusqu’à une éminence d’où je voyais toute la plaine devant moi. Bientôt je vis le messager descendre de cheval, et donner un signal auquel on répondit. Un officier ennemi sortit de derrière un bouquet nn M. de la Morlière lui remit sa dépêche. Je
m’élançai aussitôt pour les atteindre, ils s’enfuirent en . im "apercevant. J'avais mon arquebuse que je déchar-
geai à tout hasard. M. de la Morlière fat blessé à la jambe gauche... Son compagnon le prit sur son cheval, et parvint à le sauver. Je n’eus pour tout butin qu’un cheval et une valise. Maigre butin en vérité, car le cheval était fourbe et la valise ne contenait qu’une correspondance restée depuis dix ans entre mes mains, ‘ jy ai trouvé le preuve irrécusable de votre identité, cher monsieur, et de quoi vous envoyer en place de Grève, quand il plaira au pauvre Coquelicot ou à son maître, M. le chevalier de Chastenay.
Bluette avait écouté immobile le récit de Coquelicot. Quand il se tut, elle se tourna du côté de du Vernais qui semblait anéanti.
—Que nous importe un serment fait à un traître? s'écria Fleur-de-Mai. Parle, ma soeur.
J'ai juré, dit Bluette. | Mais ce serment arraché par la tes Dieu ne la
pas Teçu. :
ne juré sur le crucifix.….
Later
—Ce serment est un crime. Tu parleras...
—J’ai juré par le nom de mon père...
.. —Eh bien lc’est au nom de notre père, au nom de notre honneur, que moi, le chef de la famille, je t’ordonane de parler...
Madame... dit le vicomte, les yeux ple:ns de bre mes.
Bluette lui jeta un regard d’ineffable tendresse en faisant un geste de refus; puis elle recula de quelques pas, et se tint immobile, semblable à la statue du désespoir.
… Il y eut quelques minutes d’un silence solennel.
Ce fut Coquelicot qui le rompit.
—Monsieur le chevalier du Vernais, dit-il, vous savez que votre vie et votre konneur sont à ma merci. Je jure sur mon salut éternel, que si vous ne déliez nas madame de son serment, Les preuves de votre. félonie seronb remises demain entre les mains de M. le chance- Her.
Le chevalier pâlit affreusement mais il garda le silence.
—Vous m’entendez? dit Coquelicot. La place de Grève... et la potence... car on ne décapite pas les traîtres, on les pend...
Du Vernais fit un mouvement rapide pour porter la:
main à ses lèvres : mais Coquelicot fut plus prompt que lui, et lui arracha une bague qui sans doute conan du poison.
— Allons, dit-il, voilà un écusson qui sera brisé par. la main du bourreau. Nous trouverons bien ici quelque charrette pour faire transporter M. le chevalier jusqu’au chatelet...
—Voulez-vous, dit du Vernais, : me rendre les papiers, si je consens?...
er Un instant, dit Coqueicot vous débleren mademe
de son serment, et vous remettrez à mon maître la cas- .sette de M. Fouquet...
… Un profond, étonnement se peignit dans les yeux de du Vernais,
—Allons, monsieur le chevalier, décidez-vous. Songez que je ne suis plus seul maîtré de votre secret...
—Je consens !
. Du Vernais prononça ces mots à voix basse, mais ils furent entendus de tout le monde.
«Ah! dit Bluette en joignant les mains, mon Dieu! donnez-moi donc le courage de leur dire que je suis inmocente, et que cet homme a été mon persécuteur implacable et mon bourreau.
Il y eut alors un moment de terrible silence parmi les cinq personnes que renfermait la chambre du cheva-
lier.
Fleur-de-Mai fit asseoir Bluette dans un fauteuil...
—Parlez, lui dit-il avec l’autorité du chef de famille.
Bluette acheva de maîtriser son émotion, et,-à ces deux hommes qui se suspendaient anxieux au moindre mouvement de ses lèvres, elle fit ce récit, que nous transcrivons textuellement :
“Ce fut à Florence que nous rencontrâmes le cheva-
lier du Vernais et ce fut là que commença sa liaison avec M. de Mailly.
. Au bout de quelques jours d’intimité, je m’aperçus qu’il m’entourait de ses hommages et osait espérer mon amour. J’aimais M. de Mailly, mon époux devant Dieu; je n’opposais au chevalier qu’un dédain glacé. Il ne,se découragea point, il continua-:à m’accabler de ses
—-Obsessions.-Je-le menaçai alors -d’instruire M: de Mailly de:sa conduite abominable.. A partir de ce jour, M: du
- Vernais parut respectueux et évita avec soin de me ren-
| contrer en tête-à-tête. :
6 Xl avait loué une villa au Pod d Arno, à quel- = La ses ” a ee il nous Invite un se à y. ve- .
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nir visiter. M. de Maïlly accepta. Je ne sais quel funeste pressentiment s’empara (de moi dès mon arrivée, mais 3 je suppliai M. de Mailly de retourner à Florence le soir même.
Vous ètes folle, me dit-il, et vos terreurs ne sont point fondées.
IL y a des bandits sur les grands chemins, balbutiai-
“ Raison de plus pour ne voyager qu’en plein jour. Nous accepterons l’hospitalité du chevalier cette nuit, et nous repartirons demain au lever du soleil.
“Je n’osai plus insister.
“ Pendant le souper, le chevalier fut gai avec le vicomte, respectueux à l’excès avec moi.
‘“ Au dessert, M. de Maiïlly se sentit fatigué, et cette lassitude, qu’il attribua au voyage, lui fit se retirer de bonne heure dans son appartement, où il se mit au lit et ne tarda point à s’endormir.
“ Moi, j'avais peur...
“Je m’agenouiilai et priai.
“Vers minuit, la porte s’ouvrit et le chevalier entra.
“Je poussai un cri et voulus fuir.
“Mon Dieu! me dit-il en souriant, je vous fais donc peur.
“IL ferma la porte à double tour et mit la clef dans sa poche. |
“ Monsieur ? lui dis-je indignée, si j’éveiilais M. de Mailly, il vous tuerait.
“Le vicomte ne s’éveillera pas, répondit-il; grâce à lopium qu’il a bu dans un verre de vin de Falerne, il
dormira jusqu’au jour. Le toit de la maison 8 ’écroule- in
Toit qu il ne s’éveillerait pas.
. #“de me vis perdue, j’appelai à mon aide. | “Mes valets ne viendront pas. Mais rassurez-vous ‘donc, madame, je veux simplement causer avec vous. hi Lu cet MR s’assit, et voulut me prendre la main.
“Je me dégageai indignée,
“Soit! me dit-il, nous causerons à distance.
j “ Je tremblais de tous mes membres, et j'aurais voulu uir,
‘Madame, continua-t-il avec un sang-froid cynique, je vous ai dit que je vous aimais, j’ai menti.
“Je crus que le dépit lui dictait ces paroles, et je réspirai,
“Mais, reprit-il, il y a à Paris une ferame que j'aime et que je voeux épouser. C’est une charmante enfant de dix-sept ans, Mlle de Mailly, la soeur du vicomte.
“ Et c’est à moi que vous vous adrecpes ° fis-je aveo dédain.
“Dame! répondit-il, en toute dès il faut d'ebord s’en prendre à l’obstacle sérieux.
“Je suis donc un obstacle ?
‘ Peut-être... |
“ A ces mots, le chevalier tira de sa poche un pistolet et l’arma
“Je crus qu’il voulait me tuer et je poussai un nouveau cri.
k “Rass ez-vous, me dit-il.
“ Et il s’assit au chevet de M. de Mailly, qui dormait