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LA RECOMMANDATION IN EXTREMIS

Fleur-de-Mai dormit d’un sommeil de dix-huit ans.

- Il rêva bien un peu à Bluette, et beaucoup à la chanoinesse, mais il rêva aussi qu’il voyait le cardinal Mazarin qui le nommait officier du roi. Ce rêve, tout mêlé de belles dames et de coups d’épée, fort bruyamment: interrompu par le vacarme d’Ainme rue de Paris. Fleur-de-

Mai ouvrit les yeux, se souvint de son amour d’abord, Hé de son voyage et du cardinal ensuite, Il regarda si son 1 - épée sortait aisément de son fourreau, se mira un.ins- . “tant dans un fragment de glace de Venise, baisa la 2): lettre de son père avant de la replacer sous son justau- D corps, ét enfourchant son cheval, partit pour Vincennes, suivi de Coquelicot, et tout souriant d’amour et d'espérance.

11 longea la Bastille avec un ont de coeur, et respira plus librement quand il se trouva dans la campagñe. La route était couverte de Ktières et de carros- ” ses, de Jaquais. affairés, de chevaliers et de gendarmes courant au galop. C’est que Mer. le cardinal Jules de n,. premier-ministre de S. F Je oi. de Frances, “à sa dernière heure. re

pu régnait u ms à Vimennes: :

us En il avait éle- | :

DST

vés et dont la fortune s’écroulait avec son astre pâlissant, étaient plongés ‘dans la consternation.

Ses ennemis, et ils étaient nombreux, se se réjouissaient in pelto et masquaient leur joie sous une apparente

douleur, à ‘laquelle un oeil elairvoyant ne pouvait se

tromper.

Puis venait la cohorte des ambitieux, toujours déçus et espérant toujours d’un changement de régime; des disgrâciés songeant à rentrer en grâce; des officiers en demi-solde qui voulaient être rappelés à l’activité, colonels briguant le grade de mestre de camp, capitaine désirant être colonels, et qui tous s’imaginaient que la mort du premier ministre, ce grand homme si cordia-

lement détesté par la noblesse de France, allait aplanir

les difficultés.

Les amis du cardinal s’esquivaient prudemment les uns après les autres; ses ennemis arrivaient en foule. Les antichambres étaient encombrées de militaires, de prélats, de financiers et de grands seigneurs qui tous s’informaient de sa santé et n’arrivant qu’à grand’peine à dissimuler leur satisfaction en apprenant que dans

‘quelques heures la France aurait perdu son premier:

ministre. "

Dans la chambre à coficher de Son Eminence régnait un profond silence troublé seul par la da deu hale- . tânte du moribond.

Au pied du lit, Miles de Mazarin, ses nie étaient agenouillées et pleuraient ; au chevet deux médecins et un prêtre qui venait d’admiaistrer le cardinal, cau-

saient à mi-voix. - ; Quelques rares serviteurs consternés demeuraient im mobiles et silencieux dans l’angle le plus obscur de la

salle.

Tout à coup, une pers s nr sans bruit et un jee :

Fes entra. .

| “était de taille moyenne, à d’une Pont majestuense Le

et hardie, et paraissait avoir environ vingt-deux ans, L'éciiir de ses-yeux, la courbe aquiline de son visage, | la noblesse de son attitude et de sa démarene trahis- 4 . saient en lui cette distinction innée et suprême qu’on nomme de race,

À sa vue, Mlles de Mazarin se levèrent vivement et lui firent une profonde révérence, tandis que les autres assistants s’inclinaient avec respect.

Le jeune homme remercia, salua d’un zeste et march - ensuite droit au lit du cardinal.

Malgré son extrême faiblesse, M. de Mazarin avait | conservé toute sa lacidité d'esprit ; il reconnut le noble ei visiteur et essaya de se mettre sur son géant, tandis qu’il inclinait respectueusement la tête.

—Ne bougez pas, monsieur le cardinal, lui dit ce dernier qui s’assit au chevet du malade.

—Ah! sire, murmura Son Hininence, merci ; la visite de Votre Majesté adoucit pour moi les rigueurs.de la mor. 1

—-Monsieur le cardinal, répondit Louis XIV, vou avez fidèlement servi et iLest de mon devoir de vous apporter des consolations. pi DA |

Et le roi s’assit au chevet du mourant.

- Alors, entre ce monarque de vingt-deux ans qui saluait la vie et ce vieux mix. ‘tre qui la quittait, entre ce roi tout rayonnant de je"es86e, qui n'avait point senti » encore les épines de sa couronne, et ce vieillard usé par les soucis de la politique, il s'établit à mi-voix cette conversati 1 mésnorable tant de fois racontée, et que mous-ne redirons point. :

Mazarin remettait aux mains de Louis XIV les affaï res de l’Etat et lui jurait, avec la convcition d’un homme qui trouve inutile de mentir au seuil du trépas, que mais il n'avait eu en vue d’autre bien, d’autres inté- La ts, que le bien de l'Etat et les intérêts de la France. É 2 XIV, qui É -

des services à la couronne. ie Et, dun geste, Louis XIV ordonna d'introduire le

sn D:

même, écoutait gravement le cardinal, et lui pardonnait ses ladreries sans nombre et les amertumes dont il avait abreuvé sa jeunesse, |

Mais, tandis que le monarque et son ministre s’entretenaient ainsi, un léger bruit se fit à la porte qui donnait sur les anti-chambres du cardinal.

Le valet de chümbre de Son Eminence souleva la por: tière, et, à la vue du roi, s'arrêta interdit et hésitant. Louis XIV Jui ordonna d'approcher d’un signe de main. —Qu’est-ce ?demanda le cardinal d’une voix affai. blie. |

—Monseigneur, répondit humblement le serviteur, Votre Eminence dans l’état souffrant où elle est, avait défendu sa porte, et personne, jusqu’à présent, n’avait osé pénétrer jusqu’à elle.

—Eh bien? interroges Mazarin.

—Mais, reprit le valet de chambre, un jeune gentilhomme qui arrive de province a tellement insisté en prétendant que son père avait rendu de réels services à Votre Eminence, que je me suis décidé à Ini transmet-

tre son nom.

—Quel est-il? demanda Mazarin.

—1l s'appelle le chevalier de Chastenay.

—En effet, murmura le cardinal qui rassembla soudain ses souvenirs avec cette lucidité des mourants, j'ai connu un capitaine de ce nom qui m’a scuvé deux

de. | —(C’est son fils, dit le valet.

—Dis-lui que je le recevrai, ajouta Mazarin, mais

plus tard. Et il regärda Louis XIV. a =—Non, dit le roi, reeevez-le tout de suite monsieur —

le cardinal, on ne fait pas attendre ceux qui ont rendu

, homme, Ré ; ; ë 4 * $ À # s

fois la vie dans la même journée au temps de la Fron-

Deux nitntes après, Fleur-de-Mai fut introduit.

À la vue du cardinal mourant et de ce fier beau jeune homme assis auprès de lui, Fleur-de-Mai, malgré sa

hardiesse naturelle, demeura tout interdit et se sentit Tougir.

. Approchez, fit le. cardinal d’un signe.

Fleur-de-Mai obéit, s’inclina très bas et tendit tout irémissant le parchemin jauni écrit de la main de son pèis m urant.

Tandis que le cardinal se faisait lire par son confesseur, l’épitre du sire de Chastenay, Louis XIV, qui déjà se conpaissait en homme, attachait son oeil daigle sur Fleur-de-Mai que ce regard intimida fort, et- qui cependant, le soutint avec la noble et eandide assurance

de l’homme qui n’a rien à se reprocher.

4: —$ire, dit enfin le* cardinal, vous savez ce que le . pèe de cet enfant a fait pour moi, j'ose supplier Votre | d Majesté de s’en souvenir aprés ma mort, et d'accorder , DOI sa bienveillance au fils &’un fidèle serviteur du roi. Ë D 1 Sa Majesté regardait toujours Fleur-de-Mai, êt cet x examen, loin d’être défavorable au chevalier, lui permit. de deviner qu’il était brave, intelligent, et serait dévoué au besoin.

Comment vous nommez-vous? demanda le roi.

—Fleur-de-Mai, Sire.

—C’est un joli uom; quel âge avez-vous ?

—Dix-huit ans. .

-—Qu'espérez-vous, ou plutôt que désirez-vous ? FA Frais Votre Majesté fidèlement, répondit ns | ue jeune homme. A : . parut réfléchir et dit enfin: | + 2Vocs êtes trop jeune pour être officier. Cepenlant, un gentilhomme ne pourrait être simple soldat. —Soldat on capitaine, répondit fièrement l’adolest, un porno est toujours satisfait quand il

| La réponse plut au roi.

| 1 —Vous serez mon page, lui dit-il Présentez-vous

in, cl ce soir au Palais-Royal vers dix heures et nommez-vous ; : :à mon premiér valet de chambre, M. Laprrte, il vous -installera.

. Et le roi congédia Fleur-de-Mai qui se retira ivre de | 1 joie, tandis que le card'al, se penchant à l'oreille de PA R son jeune maître, murmurait: . | ei

—ÿSire, encore un conseil... c’est celui d’un mou- un rañt, mais j'ustime qu'il vaut £eiui d’un royaume.-

| ra —Parlez, dit le roi, f À .—Ne prenes Jamais de premier ministre, ajouta Ma- lé | zarin d’une voix si faible, que le roi seul entendit ces* 2 4 derniers mots.

Cependant Fleur-de-Mai, en ben l'appartement du cardinal traversa de nouveau les antichambres en- * combrées de seigneurs, et où Coquelicot l’attendait hum- LL" , viéement assis dans le coin le plus obscur. | Dans la dernière salle qu’il avait à parcourir pour “arriver au péristyle, Fleur-de-Mai trouva un groupe de } gentilshommes qui obstruait la porte, et au milieu des- ba quels un seigneur parlait très haut. C’était un gentil- ‘114 homme jeune encore et vêtu à la dernière mode du jour. | Son visage pâle, sa bouche railleuse, ses airs hautains à et dédaigneux et son regard plein d’astuce, déplurent à D Coquelicot. tout d’abord, et l’honnête écuyer, cherchant 1 à évoquer un lointain souvenir, murmura à part Iui: +. | —Où donc ai-je vu cet homme-là ?

Lo: | Quant à Fleur-de-Mai, il venait de reconnaître le LE | gentilhomme de lhôtellerie d’Arpajon, et ce dernier M 1 l'avait également reconnu. ma il - À —Mille pardons, messieurs, seriez-vous assez aima- | | bles pour me laisser passer? dit Fleur-de-Mai qui prit : Ë “un visage impuseble. Tous s’écartèrent à l'exception É ke 4 - de l'orateur au visage pâle qui, se trouvant précisément : sur le seuil de la porte dont un seul battant étn où |

EL. 2 Es

APN Cr et +

le

vert, feignit de n’avoir pas entendu et ne bougea pas. —Pardon, monsieur, insista le chevalier avec une fermeté. courtoise, d’où sort donc ce jouvenceau. :

—De chez Son Eminence le cardinal, monsieur, répondit Fleur-de-Mai qui le regarda en face.

Les regards de ces deux hommes s’étaient croisés comme deux lames d'épée. - | .—On va donc encore chez le cardinal ?fit le gentilhomme en éclatant de rire et sans se déranger.

* ‘Fleur-de-Mai, en fronçant le sourcil.

Eh bien! mon bel ami, répliqua son interlocuteur d’un: ton impertinent, permettez-moi de ne vous en point faire mon compliment .

—Et pourquoi cela, monsieur, demanda le chevalier avec hauteur, et impatienté des façons railleuses du gentilhomme. |

—Parce que le cardinal est en train de trépasser, et que c’est mal prendre son temps qu’aller faire sa cour à un homme qui, dans quelques heures, n’aura plus ni pouvoir, ni crédit. Si vous êtes venu de province pour solliciter, voyez ailleurs...

—Pardon, monsieur, répliqua Fleur-de-Mai qui commençait à s’impatienter, je ne vous ai point dit, ce me + “semble que je venais solliciter.

-—A d’autres! mon jeune coq, or sollicite toujours. —Monsieur, voulez-vous avoir l’obligeance de me laisser passer? je suis pressé... a

= Et Fleur-de-Mai regarda de nouveau le entilhomme,

… et vous êtes bien jeune, ce me semble.

s prends sur je ton qu’il me piaît de ie prendre, et je

—Tiens, fit le gentilhomme d’un ton glédaigneux,

—Il y paraît, monsieur, puisque j’en sors, répondit

—0h, oh! vous le prenez un peu hant, mon petit ami,

Monsieur, dit froidement Fleur-de-Mai, je le.

ni”

vous prie pour la troisième fois de me laisser passer. ——ÆEt si je refusais ? |

| Cette fois l’insolence du gentilhomme dépassait tou-

ë 1 tes les bornes.

4 — Alors, fit le chevalier, je vous prendrais par le bras et vous forcerais, à me livrer passage, à moins que vous ne me cherchiez une querelle de parti pris, et, dans ce cas, je sui à vos ordres. Peut-être avez-vous une revanche à me demander ? Et Fleur-de-Mai saluant,

. continua: Je loge à la Croix du Trahoir, et si vous avez Lescin d’une leçon de politesse, je vous la donnerai, mon gentilhomme.

À ces mots, Fleur-de-Mai qui, malgré sa jeunesse,

était un vigoureux garçon, prit le gentilhomme par le bras et le poussa rudement dehors, au grand étonnement des autres seigneurs, muets témoins de cette a!tercation, et qui ne soupçcanaient pas autant de sangfroid et de hardiesse chez un enfant de dix-huit ans, dont la lèvre supérieure était à -peine ombragée d’un

| À duvet naissant.

L’homme pâle devint livide. |

—C’est bien, dit-il, vous êtes un impertinent et je vous corigerai d'importance ; demain matin mes amis seront chez vous.

—Monsieur, dit Fleur-de-Mai avec calme, Sa Majesté le roi de France vient de ine prendre à son service, et je suis attendu au Palais-Royal ce soir à dix heures; maïs il est à peine midi, et nous pouvons vider notre querelle

à l’instant même. ee a

Bravo! dit un gentilhomme, c’est parler à ravir,

A et tu ne saurais refuser, chevalier.

3 Er —Soit, dit l’adversaire de Fleur-de-Mai, je vais cour per les oreilles à ce jeune drôle.

. D Si je ne vous tue auparavant, répondit ladolescent.

- Je suis à vos ordres, monsieur. pe

Puis Fleur-de-Mai se tourna vers les autres gntilehommes:

—Messieurs, dit, Yartive de province; je re connais personne à Paris. L’un de vous me ferait-il l’hon- neur de m’aësister comme témoin ? s Fi

—Certainement, répondit un seigneur d’ure trentaiie d’années environ, lequel avait plusieurs fois froncé : le sourcil pendant la sotte et impertinente querelle que I le chevalier:du Vernais, — e’tait le nom de son agresseur, — avait cherchée à Fleur-de-Mai.

—De quoi te mêles-tu donc, vicomte? demanda le chevalier.

Mon cher, répondit sèchement le vicomte, je suis l# ton ami, mais je souhaite de tout mon coeur que ce jeune homme te perce le bras ou la cuisse pour te puni” de tes impertinences, et c’est pour avoir la prims + du :248 À spectacle que je lui sers de témoin. On n’est pas plus -

1 sottement querelleur..

—Vicomte!

—Bah ! mon éher, il est inutile de te fâcher, à présent du moins... Tu appartiens à monsieur d’abord... 1 Nous verrons ensuite, | |

Le chevalier de Vernais se mordit les lèvres ; puis il fit signe à un autre gentilhomme, qui, sans mot dire, prit son €hapeau, boucla son épée, rajusta son manteau “a se trouva prêt à le suivre.

À cette époque, le duel était fort à la mode ; on se bat- “tait pour un oui et un 20%, pour une comédienne où une duchesse ; quelquefois pour l’unique plaisir de se

etait la main.

. Vingt ans auparavant, feu le roi Louis XIII et le : cardinal de NPD avaient pris de terribles, mesures

Fall

* wat «

Chapelles et le comte de Mont méreney-Béttteville, qui avaient méprisé les édiis royaux et s'étaient battus ên nt “Hérlet à la ge he ; mais Louis FU av fait

che

RTE en

idbe à la régence, Richelieu à M “arin, la Fronde était survenue, les édits étaient tombés en désuétude, et, en

. Pan 1660, on se battait soir et pl aux quatre coins de Paris.

Les quatre gentilhommes saluèrent dobe les autres seigneurs qui demeurèrent dans les antichambres, et ga-” gnèrent ‘le grand escalier suivis de Coquelicot, émerveillé de son jeune maître et fort peu soucieux des suites äe la rencontre, tant il était persuadé par avance que Fleur-de-Mai en sortirait sain et sauf.

—C'est égal, murmura-t-il tout en descendant len-. tement l’escalier du palais, on ne m’ôtera pas de l’idée que j'ai déjà vu ce chevalier de Vernais quelque pe . et dans un fort vilain lieu, je le parierais .

COMMENT FLEUR-DE-MAI S'APERCUT QU’UN PREMIER DUEB CONDUIT EVIDEMMENT À UN PREMIER AMOUR

Le personnage à qui Fleur-de-Mai avait entendu donner le titre de vicomte et qui lui avait si gracieusement offert son assistance était un homme de trente à trente-deux ans, d’une noble et belle figure, de manières distinguées, et d’un aspect triste et mélancolique qui frappa tout d’abord le jeune Blaisois et lui inspira |.,. une secrète sympathie.

Sruter à cheval et dévorer la route de Vincennes À "Paris ne fut qu'un instant pour les quatre gentils | hommes. La garde du roi remplissait Vincennes, et. ce = n’est JR ’à Paris qu’on pouvait espérer un pauvre coin pour s’égorger paisiblement. On mit pied à terre et Von congédia les laquais à l'entrée de la rue Saint- PH Antoine.

M Le vicomte de Mailly, c’était son nom, prit familiè-

du Palais-Royal et luf dit :

. Nos allons à la place Royale ; c’est le Hen le plus commode pour ces sortes d’affaires.

—Comme vous voudrez, be Fleur-de-Mai ; Ra :

ne connais point Paris. .

+ —Arrivez-vous d’eujourd’hui

rement le bras de Fleur-de-Mai, lorsqu' ds dis Lors

si LE

—D'hier soir.

—De quelle province ?

—De Blaisois. Je suis né à Blois.

—A Blois? fit le vicomte en tressaillant.

—Connaîtriez-vous cette ville ?

—Oui... vaguement... je l’ai traversée dans mon enfance...

, Et le vicomte se tut et devint tout rêveur. Fleur-de- Mai ensa qe son nouvel ami avait peut-être quelque secret et respecta son silence.

Vingt minutes après, les quatre gentilhommes et Co-

quelicot arrivaient vers les ombrages de la place Royal2. On était à la fin de mai. Le printemps avait été court, comme cela arrive souvent à Paris, et l’été était venu tout d’un coup.

Midi sonnait ; la chaleur était étouffante, la place déserte, et les persiennes des maisons environnantes hermétiquement closes.

On pouvait se battre sans crainte d’être dérangé.

Le chevalier du Vernais et son témoin marchaient les premiers, le vicomte et Fleur-de-Mai les suivaient à une distance de quelques'pas; puis venait Coquelicot.

I1 s’approcha de Fleur-de-Maï.

Un mot, monsieur le chevalier, lui dit-il avec une émotion mal déguisée.

—Parle... je t’écoute...

J'ai ouï dire, murmura tout bas Coquelicot, que lorsqu'on possédait à, fond une seule botte, il fallait ne porter que celle-là et la porter tout de suite... en tom-

-bant en garde, et sans se donner le temps de eroiser le

fer.

__le conseil est bon, répondit Fleur-as-Mai, je 1e,

guivrai, merci!

—Messieurs, dit le vicomte en s’arrêtant au pied dun : > arbre dont Îles rameaux touffus projetaient une ombre .

dde

su

épaisse de plusieurs pas de diamètre, voici, ce me semble, un endroit charmant.

Le chevalier et Fleur-de-Mai s notes.

—ÆEn ce cas, messieurs, acheva le vicomte, habit bas et dépêchons-nous.

Le chevalier et Fleur-de-Mai jetèrent leur manteau et leur pourpoint, se saluèrent, mirent l’épée à la main et tombèrent en garde sur le champ tandis que les témoins se tenaient à trois pas de distance, et.que Coquelicot allait philosophiquement s'asseoir sur une borne

- et essuyait une larme fugitive, adressant sans doute au ciel une prière muette pour son cher Fleur-de-Maï, que déjà il aimait comme une fils.

Le jeune ehevalier avait écouté le conseil du vieux soldat et l’avait prisé si fort qu’il le mit à exécution sur le champ.

Fleur-de-Mai avait eu à Blois un excellent maître d'armes, mais il se trouvait sur le pré pour la première fois, et son inexpérience lui aurait pu être fatale, s’il

s'était amusé à tâter de fer du chevalier qui était un “rie tireur.

Il donna l'épée sur-le-champ, prit lestement le con- tre-de-quarte, para le demi-cercle et se fendit avec la rapidité de l’éclair, dans la ligne basse, traversant d’outre en outre la cuisse de son adversaire.

Le chevalier poussa un cri, devint livide, chancela et tomba. | . —Bien touché! s’écria Coquelicot qui aäccourut. Quant à Fleur-de-Mai, il s'était généreusement mprécipité sur le chevalier et se penchait sur lui plein d’a

xiété. Heureusement la blessure n’était point mortelle. Le fer n'avait traversé que les chairs. Cependant le évalier, vaineu par la douleur, s'était évanoui, et le niet à flots de sa blessure : il était urgent de

er le plus Li rt et CE un chi- à

Lu Ge Le

rurgien. Le témoin et du Vernais s’approcha du vi-

comte :

. —Le blessé ne peut être transporté chez lui, dit-il. L'hôtel de Mme la chanoinesse est tout près. Permettez-nous de l’y porter pendant qu’on ira chercher une litière.

Le vicomte parut hésiter.

—Mais, après tout, dit-il cute il, yia urgence, ct ma soeur est encore « Palaiseau. Marchôns.

Fleur-de-Mai tressaiilit. Palaiseau! la chanoïnesse !

Mais ce n’était pas le. temps de rêver.

—Messieurs, reprit le vicomte, aidons-nous mutuellement et transportons sur-le-champ le blessé; il y a ici près un chirurgien que nous ferons appeler tout de suite. Fleur-de-Maï avait déjà bandé avec son mouchoir la blessure de son adversaire, et il le prit sous le bras, tandis que Coquelicat le saisissait par les pieds, et que le vicomte le soutenait par le milieu du corps.

Quant au gentilhomme témoin de du Vernais, eur les indications du vicomte, il était allé frapper à la porte du chirurgien.

L'entrée principale du petit hôtel de la chanoiïnesse était sous les arcades, à cent pas du lieu du combat; ce fut donc l'affaire de cinq minutes pour transporter du Vernais dans Phôtel et le placer sur un lit dans une salle du rez-de-chaussée, Tout cela s’exécuta sans le moindre bruit, à l’aide de deux laquais, et Mme la chanoïmesse de Maïlly, qui faisait la sieste, ne fut pe troublée dans son repos.

Fleur-de-Mai tremblait de tous ses membres, et son

coeur battait bien fort. Le chirurgien arriva, il sonda re la blessure et assura Que dans huit jours le chevalier | :

serait sur mied, et que rien ne s’opposait à ce qu fût porté chez lui le soir même, Seulement, il était prudent”d’a attendre la nuit, d'a-

‘bord pre léisser agir de premier appareil, ensuite be |

ne pas mettre tout Paris dans la confidence de cette re1contre.

Coquelicot continuait à examiner le chevalier évunoui, comme il l’examinait avant le combat.

—Oh! murmurait-il, faut-il être aussi niais que moi pour manquer ainsi de mémoire... Où diable ai-je donc vu ce gentilhomme ?

Tandis quediCaquelicot s'adressait cette réflexion inentale, le K. à mte s’était assis dans un coin, auprès de Fleur-de-Mai ému et tressaillant au moindre’ bruit, tant il espérait et redoutait à la fois de voir apparaître la chonoinesse.

—Vous ne connaissez donc personne à Paris ? lui demanda-t-il.

—Personne, monsieur.

—Vous n’y avez ni ami, ni parent, ni protecteur ?

—M. de Mazarin excepté, mon, monsieur.

— Protection stérile, car de cardinal est à demi-mort déjà.

Cependant, répondit Flèur-de-Mai avec un sourire, cette protection m’a déjà servi.

—Comment cela ?

—J’ai vu le roi, et il m’a pris à son service.

—AÀ son service! en quelle qualité?

—Provisoirement, je serai page.

Le vicomte sourit :

El est vrai, dit-il, que Fous êtes si jeune encore que . manteau bleu vous ira * ravir.

Les pres du roi le manteau as x. aienes

Mn bientôt, je l'espère, gontiuns de jeune Blai- Bois, je serai officier. |

… —Mon bel ami, dit le vicomte; je vous connais depuis re à peine mais je vous ai vu à l'oeuvre: vous

b ee haréi, joli LR ie vous crois nd bonne ti à

mn.

Mon père était un honnête homme, inter-ompit fièrement le frère de Bluette. :

—Æt vous me plaisez fort, continua le vicomte; jai quelque expérience de ce terrain perfide qu’on..nommie la cour, et je sais ‘bien que de toutes les protectibns la plus ivutile est celle du roi. « M. de Mazarin mort, il y aura un autre premier ministre, si vous ne plaisez pas à celui-là, vous attendréz longtemps votre brevet d’officier, Mon amitié naissante pour vous me fait un devoir de vous donner ce conseil.

-—Le roi n’est donc pas le roi? demanda Fleur-de-

Mai stupéfait. |

—Au contraire, le roi est le maître suprême, de nom du moins; mais s’il avait plu à M. de Muzarin de retrancher aw roi ses carrosses, le roit serait allé à pied. En France, voyez-vous, le vrai moi, c’est le ministre, il n’y en a pas d'autre.

L'’étonnement de Fleur-de-Mai était à son comble en entendant ces paroles.

Aussi, continua le vicomte, je vous vais donner un bon conseil: faites-vous des amis à la cour, et pour cela ne dédaiïgnez point les plus humbles en apparence. Tenez, il y a un homme qui n’est pas même gentilhom-

: me et qui cependant est peut-être plus puissant que le roi lui-même.

—Quel est-il? demauda Fleur-de-Maiï.

C’est M. ‘Fouquet, le surintendant des finances.

Le connaissez-vous ?

Beaucoup, mais je vais rarement chez lui.

Pourquoi ?

Le vicomte sourit avec tristesse.

Parce que je ne suis pas courcisan, dit-il, et dam |

bitionne rien en ce monde. J’ai servi le roi quelques

axinées, puis.j’aipris mon congé. Je vais à da cour, |

pour la forme et par simple ‘respect pour mon nom;

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mais on m'offrirait le bâton de maréchal de France, que je le refuserais peut-être,

M. de Mailly prononça ces derniers mots avec l’accent découragé d’un homme qui est à tout jamais détaché des vanités humaines,

. Fleur-de-Mai eût.pris garde sans doute à ce découragement et à cette tristesse, si en ce moment un incident ne fût venu distraire son attention.

Une porte s'était ouverte au/fond de la salle, et une femme entrait, moitié effrayée, moitié curieuse, en apercevant le chevalier, tou jours évanoui, placé sur un lit de repos.

Le vicomte courut au-dévant delle, en s’écriant :

—Quoi! vous êtes à Paris, ma soeur ?

C’était en effet la chanoïnesse, arrivée la veille, qui, prévenue en quittut.son boudoir de l’actident survenu ait chevalier du Vernais, venait s’enquérir de son état.

A la vue de Fleur-de-Mai, elle tressaillit en reconnaissant son protecteur de la veille; maïs son vi

déguiser leur pensée et de jouer la plus ie ar indiflé férence.

Seulement, elle jeta un rogard éloquent et rapide au, È + jeune homme, et celui-ci comprit que nul ne devait savoir ce qui s'était passé, pas même le vicomte son frère. La chanoïnesse avait compris sur-le-champ qu’elle 4 était la cause du duel de Fleur-de-Mai avec du Vernais. Elle devinait que ce dernier avait été heureux de troune ver un bon prétexte de lui chercher querelle. :

. on se fût aperçu de son embarras, si un incident nouveau n'eût détourné Pattention. 0e PERS qui se

demeura impassible, tant les femmes possèdent l’art de,

__ Fleur-de-Mai était fort troublé, et bien DRASS …

en

E. Étu

chevalier du Vernais avait repris ses sens ; il promenait autour de lui le regard étonné de l’homme qui séveille d’un long sommeil, et il poussa un cri en apercevant la soeur du vicomte. Cette dernière n'avait pas

eu le temps d'échanger un seul mot avec les autres té-

moins «le cette scène.

‘Eh bien, ma soeur, dit M. de Mailly en s’approchnt du blessé, vous le voyez, ce cher chevalier n’a été unaladroit qu'à demi: s'il a reçu un coup d'épée, au moins a-t-il eut l'esprit de se battre sous vos croisées, ce qui fait qu’on Pa transporté chez vous.

La charoinesse répondit par un demi-sourire un peu dédaigneux, salua d’un geste le chevalier, qui lui adressait un regard mêlé de confusion et de repentir, et demanda tout de suite au chirur ien si sa blessure était grave. :

—Ma foi, madame,,répondit galamment le chevalier, je n’en sais absolument rien, et je ne souffre plus de-

puis que je vous voi.

—Bah ! dit le vicomte, c’est une égratignure, une pe-

tite leçon que notre ami avait bien méritée, du reste,

ce qui lui profitera.

Du Vernais fit la grimace; il ne voyait point Fleurde-Mai qui se tenait à distance. |

—{ÆEt avec qui M. du Vernais s’est-il battu ? demanda *

la chanoïnesse de ce ton moitié léger, moitié affectueux,

qui dit éloquermment que le coeur de la femme n’est

nullement compromis dans cette question affectueuse. Elle le savait, elle l'avait deviné, mais elle se croyait

LS

“obligée à une pareïlle question.

Avec Monsieur, répondit le vicomte, qui désigna Les

Fleur-de-Mai.

: Mme de Maïlly, qui avait feint de ne point voir Pa- dolescent, se retourna alors et tourna vers Fleur-de-Mai

ses grands yeux bleus.

: Fleur-de-Mai, sous le poids de ce doux regard, s'ims- : :

gina qu’il allait mourir. Avec cette perspicacité merveilleuse et rapide qu’ont les femmes pour voir et deviner d’un coup d’oeil, Mme de Maïlly enveloppa le jeune homme de son regard clair et profond, répondit par un sourire à son salut respectueux, puis détourna l: tête et reporta ses regards vers le chevalier.

Mais déjà Fleur-de-Mai était jugé; la chanoïnesse lui avuit trouvé une tournure élégante, un joli visage ; eile avait remarqué sa taille bien prise, s& main fine ét délicate, et le trouble naïf du jeune homme lavait ravie, car elle devinait qu’elle en était la cause. ; Fleur-de-Mai était déjà plus avant ans les bonnes L/ grâces de la jeune femme que le chevalier du Vernais après trois années d’assiduités et d’hommages. Quant à ce dernier, au nom de son adversaire, il s’était brusquement retourné et lui avait jeté un regard haineux.

Deux heures plus tôt, le chevalier n avait cherché - querelle à Fleur-de-Mai que pour se venger de la dé- Dotivéinc de la veille; maintenant il devinait que son adversaire ailait aimer Mme de Maiïllv, et sa haine de- * venait mortelle.

.Fleur-de-Mai avait croisé le fer avec le chevalier sans Ë aucune animosité et sans autre désir que celu: de le "1 \, punir “le son insolence; mais, depuis cimy minutes ses sentiments é’étaient singulièrement modifiés. La chañoinesse était là ; il l’aimait déjà, lui, Fleur-de-Maiï, et le chevalier était un rival. Heureux ou malheureux, ce . rival avait droit à sa haine. Et puis il devinait que cet homme qui enlevait une femme sans défense sur une grande route, ne pouvait être. qu’un misérable, et au 3 regard de haine de celui-ci, ii dépondit par un coup J

| taïsnt croisés comme les lames de deux épées, et cha- … can peut-être regretta cn ce moment de m'être ie sur | PEN Ie me

Le ébanioinéssé ne jugea pas convenable de s’enquérir du motif de la rencontre, mais elle sourit de nouveau à Fleur-de-Mai, comme si elle eût voulu prouver au chevalier qu’elle n’épousait nullement sa querelle, et saluant les quatre gentilshommes, elle 5e retira.

—Corbleu! murmuraiït toujours Coquelicor, où diable ai-je donc vu ce chevalier du Vernais?

Fleur-de-Mai avait les yeux rvés à cette porte qui venait de se fermer derrière la jeune femme. Avec elle, il lui semblait que son coeur s’en était allé, et il ressemblait à run corps sans âme.

Messieurs, dit alors le vicomte en s'adressant aux

deux adversaires, le motif de votre querelle était futile,

et il serait raisonnable et bien que vous Vous donnassiez la anaïn.

Fleur-de-Mai obéissant à un mouvement de générosité, allaït s’ayancer vers le chevalier, la maïn ouverte, mais celui-ci larrêta d’un geste:

—Mon chér vicomte, dit-il, c’est une partie entre

monsieur et moi; il a la première manche, et il est trop ;

galant homme pour me refuser une revanche.

. 0h! de grand coeur, répondit le jeune Blaisois, qui se souvint aussitôt que le chevalier aimait la chanoïnesse.

— Ainsi soit-il! munmura le vicomte avec humeur. Chevalier, mon bel ami, tu manques de générosité, et j'engage monsieur à t’accompagner de façon que veus ne puissiez jouer la belle.

Et le vicomte writ le bras de Fleur-de-Maiï, jugeant

désormais inutile de laisser en présence deux hommes

irréconciliables. .

—Amen! dit à son tour Coquelicot en suivant son

jeune maître ; et, Pensa-t-il, s’il en revient, c’est que le

bon Dieu né sera pas juste, ce qui est matériellement

impossible.

M. a Mailly, en quittant l’hôtel do la chanoïnesse,

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