ORIGINE DU SERVICE DES MOULINS
Cadre de la conférence. — Le siège de Paris est, à coup sur, un événement mémorable. Comme on l'a dit, « vu à distance, à cette distance oii s'efface la misère « des détails, il conserve cette qualité rare en tous « temps : la grandeur (1) ». Tout ce qui s'y rattache a droit à l'attention des hommes de guerre.
Par le rôle important qu'elle a joué dans les souffrances de la population et dans la résistance de Paris, dont elle a déterminé la durée, la question du pain mérite une place à part dans l'histoire du siège. On peut même dire que c'est ce côté matériel qui a le plus éveillé les sympathies extérieures, dès que notre cercle
(1) Uappott de M. Buisson de l'xVude, sur lo retour de l'Assemblée Nationale à Paris. — (Séance du 10 janvier 1872.)
de fer s'est desserré. Le a pain du siège » a eu, au dehors, un succès d'étonnement douloureux.
L'objet de cette conférence est d'exposer cette question ; mais forcée, par le défaut de temps, de se renfermer dans un cadre limité, elle devra glisser sur les côtés historiques et techniques du sujet, malgré leur intérêt, pour s'attacher davantage aux principes d'org-anisation, d^ordre et de méthode, qui sont les éléments essentiels du succès dans une entreprise quelconque.
La mouture à Paris avant le siège. — La meunerie n'est pas une industrie parisienne. Si Ton excepte les deux grands établissements administratifs de la manutention parisienne qui compte 26 paires de meules, et de l'assistance publique (Moulin Scipion) qui en comprend 14, on ne trouvait guère à Paris, en septembre 1870, qu'un moulin de 8 paires de meules, à Montrouge, et quelqvies petits moulins disséminés dans plusieurs quartiers, et montés, plutôt en vue de concasser les grains pour la nourriture des bestiaux, que de a faire farine »,
La suppression des chutes d'eau sur le cours de la Seine dans la traversée de la capitale, la cherté de la mouture par les moteurs à vapeur, le haut prix de la main-d'œuvre, les droits d'octroi, l'économie des transports des grains et farines par voie ferrée , ces diverses causes suffisent à expliquer l'émigration de cette industrie, qui s'est fixée dans la grande banlieue de Paris, Saint-Maur, Corbeil, Essonne, Coulommiers, Meaux, Etampes, Provins, etc.
Malheureusement, sauf pour un petit nombre de moulins de la banlieue restés dans nos lignes, ces grands établissements furent, dès les premiers jours du siège, perdus pour l'alimentation de la capitale, et celle-ci ne disposa plus, pour la mouture du blé, que de ses ressources intérieures, qui étaient presque nulles, et de 60
à 70 paires de meules qui pouvaient encore tourner hors de Tenceinte sous la protection des forts.
Cet ensemble était relativement insignifiant eu égard aux besoins à satisfaire.
Exigences de la mouture pendant le siège. — En
négligeant l'armée proprement dite d'environ 200,000 hommes, que nourrissait l'intendance militaire avec ses propres ressources, la population civile assiégée dans Paris était, d'après un recensement fait en décembre 1870, de plus de 2 millions d'habitants (2,003,789). En effet, si l)eaucoup de a bouches inutiles » avaient quitté Paris au moment de l'investissement, les habitants des territoires envahis étaient venus y chercher un refuge.
A raison du taux ordinaire de S 00 grammes, cette population devait consommer, chaque jour, 1 milUon de kilogrammes de pain, c'est-à-dire le même poids de blé, ou 7 à 8,000 quintaux de farine (on admet usuellement que 100 kilog. de farine sont produits par 13o kilog. de blé, et produisent 135 kilog. de pain). — Les meules ordinaires ne peuvent guère produire plus de 15 quin-» taux de farine par jour. C'était donc un ensemble de 5 à 600 paires de meules que réclamait Talimentation de la capitale, le jour où Paris, ayant épuisé ses provisions de farine, ne vivrait plus que sur le produit journalier de ses moulins.
Ce jour semblait ne devoir jamais arriver. Nul ne croyait à la longue durée du siège. Voici comment s'exprimait à ce sujet, à la fin de septembre, le général Trochu, gouverneur de Paris, devant ses collègues du gouvernement, MM. Jules Favre et Ernest Picard (( qui n'avaient pas l'habitude d'être investis )>, ainsi qu'ils le disaient eux-mêmes :
(( C'est, non pas une vérité, non pas un principe, mais (( un axiome militaire absolu, qu'une ville de guerre, (( quelle qu'elle soit, qui n'est pas soutenue opportuné-
(( nient par nno année préexistante, toml^e entre les (( mains de rennemi. Paris, avec ses 2 millions d'habi- (( tants, ses besoins, ses intérêts, ses passions, Paris esl (( nne application, bien pins saisissante encore qne (( tonte autre place de gnerre, de cet axiome ; et, comme a il n'existe pins nne senle armée française tenant la (( campagne, nous sommes réunis ici pour commettn^ (( nne héroïqne folie ; mais cette héroïque folie est abso- « Inment nécessaire pour sauver Thonnenr de la France (( et donner an monde, frappé de stupeur, le temps de se (( recueillir )>. — Et plus tard, le même orateur, parlant devant l'Assemblée nationale, le 43 juin 1871, s'écriait : « Savez-vous quelle a été ma principale diffi- (( culté pendant le siège? C'est d'y faire croire. On (( disait : jamais une ville comme Paris, avec son (( immense périmètre du dehors, ne pourra être effecti- (( veulent investie. Etfectivemement assiégée, il est (( impossible qu'elle tienne plus de lo jours. Les plus (( osés allaient jusqu'à 30 jours, et moi-même, il faut (( que je le confesse, mes espérances les plus étendues (( ne dépassaient pas 60 jours. »
Telle était la disposition générale des esprits, lorsque, le 8 septembre, une semaine avant l'investissement, le gouvernement déclara à la population que les approvisionnements permettaient d'assurer l'alimentation de la capitale pour 2 mois. Personne, alors, ne voulut croire à cette déclaration que l'on accusait d'optimisme : un tel délai, disait-on, ne serait jamais atteint. Il a été en réalité dépassé de trois mois ; et, par \me singulière réaction, cette même opinion publique si incrédule au commencement du siège, avait fini par s'accoutumer si bien à l'idée d'un approvisionnement illimité que, le 28 janvier, au bout de 140 jours de siège, elle accueillit avec une surprise mêlée de stupeur, de doute et de colère, les révélations du gouvernement sur Tépuisement de nos ressources alimentaires*
Organisation du service des moulins. — Les inventaires faits à la liàte au début de Finvestissement indiquaient 447,000 quintaux de farine et 100,000 quintaux de grains.
Les farines assurant la subsistance pour plus de 60 jours, c'est-à-dire pour une période supérieure, suivant toute vraiseml^lance, à la durée du siège, il semblait sans intérêt pratique de s'occuper de la mouture des grains.
Aussi, le comité des subsistances, présidé par M. Jules Simon^ ne voulut-il consentir, le H septembre, qu'à l'installation de 100 paires de meules. Il ]e fît évidemment sans conviction, comme une de ces précautions que l'on sait d'avance inutiles, et qu'on subit par simple acquit de conscience.
Un service spécial, rattaché au ministère du commerce et désigné sous le nom de Sei^vice des moulins^ fut chargé d'installer cet outillage, qui paraissait ne devoir jamais fonctionner.
En réalité, au lieu des 100,000 quintaux prévus au dél)ut, les recherches et les réquisitions ont mis à la disposition du gouvernement plus de 500,000 quintaux de grains de toute sorte, sur lesquels le Service des moulins a eu pour sa part 400,000 quintaux à moudre. Toutes les farines ont été épuisées vers le milieu de décembre, et, à partir de cette date, Talimentation de la capitale en pain a été liée exclusivement à la marche des moulins.
De là deux périodes distinctes pour l'installation et l'exploitation.
Dans la 1^^ période qui s'étend depuis l'origine du siège jusqu'au 20 septembre, le ministère du commerce installe une centaine de paires de meules, sans croire à leur efficacité.
Au début de la 2^ période qui va jusqu^'au ravitaillement, les événements ont marché : la vérital^le physionomie du sièg*e se dessine ; on commence à désespérer
de briser le cercle de fer qui nous étreint. C'est la faim qui apparaît comme le danger véritable et le plus sûr auxiliaire de l'assiégeant. Il s'agit de tenir le plus longtemps possilde. Pour cela, il est essentiel de multiplier les moub'ns, sous peine d'en être réduit à manger le grain en nature, d'après des procédés renouvelés des Orientaux et des Romains, ovi plutôt, sous peine de capitvder avec des greniers bondés de grains qu'on ne pourrait pas moudre. 11 faut, en outre, tirer parti de tovit et faire l)lé qui dure. De là le douldement des moulins décidé le 20 novembre et les expédients alimentaires que j'aurai à retracer sommairement.