‹ Le pain durChapitre 15 sur 60 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

On voit se coudoyer des régicides, des nobles renégats, des raffineurs, des magistrats jansénistes, une douzaine de vieux cornards de l'Empire échappés à tous les champs de bataille, Victor Cousin,

Et au milieu. Monsieur le Roi des Français luimême qui nous préside avec la dignité d'un chef d'institution et le sourire d'un banquier qui n'est pas absolument sûr de ses chiffres.

C'est un demi-siècle d'histoire qui s'avance ! Sa Majesté elle-même y est pour quelques anecdotes.

Ça vaut les Revues Consulaires de l'an X, sur la Place du Carrousel !

L U M I R — C'est vous qui êtes la France ?

TURELURE — C'est vrai, pour le moment, c'est moi qui suis la France, pourquoi pas ?^

L U M 1 R — Et moi, je suis la [Pologne, sans aucun ami.

TURELURE — Ne dites pas çà, Mademoiselle ! morbleu, vous me faites de la peine.

L U M i R — Le seul ami que j'avais m'est retiré.

LE PAIN DUR TURELURE — Il ne tient qu'à vous d'en retrouver un autre à la place, mon petit soldat !

L U M î R — Je ne vous entends pas.

TURELURE, larmoyant. — Écoutez-moi, Mademoiselle. Je suis vieux. J^ai besoin d'un sentiment. Pardonnez à mon émotion.

L U M î R — Que vous êtes drôle ! {Elle sourit)

TURELURE — Je suis comme la France.

Personne ne me comprend 1

LUMÎR — Mais pourquoi voulez-vous que je vous comprenne ?

TURELURE — Est-ce ma faute si je suis Pair de France, et Comte, et Maréchal, et Grand Officier de je ne sais quoi, et Président de ça, et Ministre de ceci, et le diable sait quoi !

Croyez-vous que je n'aimerais pas mieux autre chose ?

Ce n'est pas moi qui suis fort et méchant, c'est les autres qui sont si bêtes et si tristes, et qui vous donnent tout avant qu'on leur demande!

ACTE PREMIER C'est une comédie où l'on n'a qu'à jouer son rôle avec aplomb et l'on peut tout se permettre quand on connaît les planches.

Mais il y a autre chose à faire que de jouer la comédie ! croyez-vous que je n'aimerais pas mieux autre chose ?

C'est comme la France quand elle se jetait sur Versailles ou sur le Louvre.

Ce n'est pas du pain qu'elle demandait, ua peuple ne vit pas que de pain I

C'est de la mitraille et du plomb et de grands coups de pied dans les côtes 1

Un cheval comme la France, c'est jeune, c'est amoureux, ça aime à rire, ça aime à sentir son maître !

11 faut avoir du genou quand on a l'honneur de tenir une pareille bête entre les jambes, c'est pas un veau.

Mais ce gros Louis qu'elle avait sur le dos, A peine avait-elle commencé à danser un petit peu qu'il tombait par terre sans aucun mouvement ou bruit, comme un gros boulot de coton.

Qu'est-ce qu'il restait d'autre à faire que de lui ccouper la tête? Je vous en fais juge.

LUMIR — Mais que voulez-vous que je vous dise?

T U R E L U R E — 11 faut dire : c'est bien.

LUMIR — C'est bien, Monsieur le Comte, c'est tout à fait bien.

TURELURE — Bon. Où en étais-je? Ah •oui, ma femme.

Ma première femme, la seule, car Sichel, c'est pas vrai. Ah, c'était une sainte, Dieu ait son âme!

LUMIR — Sygne de Coûfontaine.

TURELURE — Répétez un peu, comment avez-vous dit cela?

LUMIR — Sygne de Coûfontaine.

TURELURE, baissant la voix. — Sygne ^e Coijfontaine. Cela a une drôle de sonorité dans cette pièce.

Ah, nous fûmes des époux bien accordés pendant tout le temps de notre mariage.

Trop court, hélas! Onze mois en tout, dont neuf séparés. Jamais un mot entre nous. Quelle douceur toujours dans ses manières,

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