ACTE. DEUXIÈME
Il y avait quelque chose en vous qui n'était pas fini et qui ne pouvait venir à la vie que dans un autre
Par le moyen de cette autre, ma mère.
Et il est bien vrai que je vous ressemble. C'est comme si je vous voyais pour la première fois. Oui, je vous vois en plein et je pourrais tout dessiner.
TURELURE — Pour moi je n'éprouvais aucun besoin de te voir.
LOUIS — N'est-ce pas ? un enfant, c'est comme un autre soi-même que l'on peut regarder de ses deux yeux,
Soi-même et quelque chose d'autre et d'intrus,
La conscience hors de vous qui s'anime et qui agite les bras et les jambes.
Une conséquence vivante sur laquelle tu ne peux plus rien, papa!
TURELURE — Il fallait que je fisse de toi tout le but de mon existence ?
LOUIS — Quel a été le but de votre existence ?
TURELURE — Quel est le but d'un nageur, sinon de ne pas aller dessous? Pas le temps de réfléchir à autre chose.
îl n'y avait pas de fond de bois pour nous ! Pas k temps de faire la planche et de se chauffer le ventre au soleil. Il y en a très bien qui ont bu un petit coup près de papa Turelure I
Ce n'est pas moi qui me suis mis à l'eau, c'est la mer qui m'a pris et qui ne m'a plus quitté. Je voulais vivre.
Des vagues comme des montagnes ! Il faut monter avec elles. Attention qu'elles ne vous vei^ sent pas sur la tête comme une charretée de cailloux ! Chacun pour soi et tant pis pour les camarades.
LOUIS — Vous voilà au sec.
TURELURE — Oui. J'attends ce que tu as à me dire.
LOUIS — Je sais que vous me tenez. Vous m'avez suivi de loin avec une patience de chasseur.
Toutes les routes autour de moi sont bouchées. Vous avez bien réfléchi et vous n'en avez pas oublié une.
Vous le savez, je ne puis faire face à l'échéance du. 30.
ACTE DEUXIÈME Faute de quoi je suis saisi et vendu par le compère Habenix.
TURELURE — Il te reste l'armée que tu as désertée,
Et qui est toujours ouverte aux hommes de notre sang. Tu peux toujours compter sur moi pour ton avancement,
Pour un avancement raisonnable.
LOUIS — Saisi, vendu.
TURELURE — 11 te reste les espérances.
LOUIS — C'est vrai, il me reste l'espérance.
TURELURE, chantonnant.
Quand papa lapin mourra^ J'aurai sa belle culotte!
Quand papa lapin mourra^ f aurai sa culotte de drap !
LOUIS — Je vous cède une terre toute molle et nettoyée, une belle terre sans aucun venin, pure comme une pucelle, vous n'y trouveriez pas une racine, pas une pierre aussi grosse ^ue le poing.
C'est moi qui ai fait cela et j'ai manqué d'y crever.
TURELURE — Je vais te dire un secret, mon garçon. Je me fous de ta terre et de ton travail.
Tu n'es qu'un paysan et tu ne vois pas autre chose que la terre qui fait du fruit.
Mais pour moi c'est autre chose qui me paraît bien doux et sucré !
LOUIS — Le « Chapeau de gendarme »^ n'est-ce pas? Mes sept arpents au bord de la mer près du Camp-des-Zouaves?
TURELURE — Tu l'as dit, mon petit enfant ! c'est tout chocolat!
Ah, quels beaux Magasins-Généraux nous allo!">s y construire et matière à warrants !
LOUIS — Et vous ne ferez rien de ma terre de la Mitidja?
TURELURE — Rien du tout, mon capitaine ! Pourquoi se donner tant de mal quand il n'y a qu'à attendre, les bras croisés ?
Si le pays se développe, nous profiterons du travail des autres.
ACTR DEUXIEME
LOUIS — Écoutez, mon père, je ne vous demande rien ; hussez moi seulement comme régisseur sur ma terre,
Sur votre terre, veux-je dire.
T U R E L U R E — Non. !e plus sûr est d'arrêter les frais et risques,
Et de laisser faire aux gens de cœur.
LOUIS —C'est votre idée?
TURELURE — Oui, mon fils, c'est mon idée.
LOUIS — Et est-ce qu'il ne vous a jamais frappé, Monsieur le Comte,
Qu'il peut être dangereux de réduire un homme au désespoir ?
TURELURE — Je n'ai peur que des optimistes.
Il n'y a rien de moins dangereux qu'un homme désespéré ;
Quand on est hors de sa portée.
LOUIS, met fa lit la main sur le sac — Vous n'êtes pas hors de ma portée.
TURELURE — Louis, tu es trop de mon sang pour sauter dans la mare à Gribouille.
LOUIS — Ne vous y fiez pas trop, je vous le conseille. Oui, regardez-moi, Monsieur, vous m'avez bien regardé?
Et ne quittez pas cette table, je vous le défends ! Ne bougez bras ni jambes, je vous dis! Fixe!
Ah ! Ah ! je vois une grosse bosse sous votre redingote. C'est l'argent que vous a donné Habenix?
TURELURE — Ne fais pas de bêtises.
LOUIS — Et vous, ne faites pas le dévorant ^vec moi, je vous le conseille. Monsieur mon père !
Vous voulez voir ce qu'il y a dans ce petit sac? // ouvre le sac et en tire les deux pistolets qu'il arme et place soigneusement devant lui.
TURELURE — Gamin, ce que tu fais est de bien mauvais goût.
Si tu tires, on viendra.
LOUIS — Tout le monde est dans l'autre ^ile de la maison,
Par les soins de Sichel.