‹ Le pain durChapitre 4 sur 60 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

S I C H E L — C'est bien de me traiter ainsi en amie.

Vous êtes jeune, mais raisonnable. Vous ne ferez qu'un mariage raisonnable.

Je ne vous aurais pas crue si attachée à l'argent.

L U M 1 R — Cet argent n'est pas à moi.

S I C H E L — Je vois. C'est une pauvre petite caisse révolutionnaire.

C'est avec ça qu'on va refaire la Pologne et racheter au musée de Dresde le sabre de Sobieski.

L U M î R — Non point cette Pologne, Mademoiselle Habenichts, une autre.

SICHEL — Quelle?

L U M î R , baissant les yeux. — Une nouvelle Pologne.

SICHEL —Où cela?

L U M î R — Au delà d'ici. De ceux-là faite qui sont morts pour elle.

SICHEL — Sans espérance.

L U M 1 R — Morts sans aucune espérance.

{Silence).

S I C H E L — Pour vous, vous vivrez en contentement dans cette belle propriété, au soleil d'Algérie.

L U M î R — Tout d'abord, je dois reporter cet argent là-bas.

S I C H E L — Et il est tellement sûr que vous reviendrez ?

L U M î R, la regardant. — Peut-être.

{Silence),

S I C H E L , pensive, les yeux baissés. — Vous avez encore une patrie sur terre. Vous avez une place qui de droit est à vous, pas à d'autres. On ne vous a pas extirpés.

Mais nous, Juifs, il n'y a pas un petit bout de terre aussi large qu'une pièce d'or,

Sur laquelle nous puissions mettre le pied et dire : c'est à nous, c'est nous, c'est chez nous, cela a été fait pour nous. Dieu seul est à nous.

Quelle singulière histoire ! La prise de Jérusalem (bon Dieu ! qui est-ce qui s'occupe de Jérusalem !)

Et à cause de cela, il n'y a pas un homme vivant, si Je sors de ceux de ma race,

ACTE PREMIER Qui me tende la main et me dise de son gré : « Viens. Sois à moi. Tu es ma femme. »

Nous sommes refusés par toute l'humanité, et c'est de ce refus que nous sommes faits.

Et je sais, oui, il y a cette autre histoire, celui-ci...

{Elle désigne le crucifix sans le regarder).

Eh bien, ce n'est pas la seule erreur judiciaire qu'on ait commise.

Et était-ce une erreur ? Est-ce qu'on pouvait souffrir qu'il se dise Dieu ? Cest un blasphème, dit mon père.

Et c'est de plus un mensonge, car il n'y a pas v de Dieu.

L U M 1 R — Son sang est retombé sur le vôtre. Le sang !

C'est une grande chose que le sang. Vous devriez causer là-dessus avec ma tante, elle en sait long.

A ce moment, c'a été pour vous comme une nouvelle naissance, dit-elle, une conception par

LE PAIN DUR dessus l'autre, un deuxième péché originel, l'inverse de la bénédiction d'Abraham.

S 1 C H E L — C'est de la mysticité à la manière de Grodno ! Que parlez-vous de sang ?

Nous étions là avant vous et nous sommes les premiers-nés.

Quii êtes-vous à côté de nous ? Quand vous pouvez remonter à dix générations, issus de sangs plus entrecroisés que les chiens.

Vous vous dites gentilshommes ! Mais nous seuls sommes purs, en droite ligne depuis la création du monde !

C'est à nous que vous devez tout et vous nous excluez.

L U M 1 R — Je ne demande pas à sortir de ma race.

S I C H E L — Et moi, je demande à sortir de la mienne, à m'arracher de ce ghetto ou l'on nous tient étouffés !

Mes pères ont cru en Dieu et ils ont espéré dans le Messie.

C'est leur rôle depuis la création du monde et ils n'ont pas changé, à part, debout sous l'arbre à

ACTE PREMIER sept branches, dans une foi et dans une espérance enragées !

Mais moi, je ne crois pas en Dieu, et je n'espère qu'en moi-même, et je sais qu'il n'y a qu'une vie,

Je suis une femme, et je veux avoir ma place avec le reste de l'humanité, et pour cela je suis prête à tout faire et à tout donner, et à tout trahir ! Il n'est que temps I

Pensez-vous que votre Pologne m'intéresse ? Réjouissez-vous qu'il y ait une frontière de moins.

Il n'y a pas de Pologne, il n'y a pas de judaïsme, il n'y a que des hommes et des femmes vivants, pas de Dieu et le même droit pour tous !

Dieu n'est pas, il n'y a pas de Messie à attendre, on nous a. tous trompés et notre espérance a été vaine.

C'est pourquoi les choses qui existent sont importantes et je n'en serai pas exclue.

L U M 1 R — Personne ne vous dispute votre Pair de France.

S I C H E L — Pourquoi donc êtes-vous ici ?

L U M î R — Il ne dépend que de vous que je parte.

SICHEL — Non. Monsieur le Comte est à cet âge où l'on veut être aimé pour soi-même.

Et vous obtiendriez tout de lui, car il aime les femmes, ah ! c'est un vrai Français 1

Excepté de l'argent.

Fi ! ne lui parlez point d'argent, c'est bas !

L U M I R — Sichel, si j'obtiens cet argent qui m'est dû.

Je ne retourne pas à Alger.

— Vous voyez, je vous ai comprise.

SICHEL — Je ne sais ce que vous dites.

L U M 1 R — C'est vous qui me poussez !

Je dis que j'obtiendrai cet argent

Par tous moyens. Je l'aurai.

Et qu'il est dangereux pour vous que je reste..

SICHEL — Que pensez- vous faire?

L U M I R — Croyez-vous que je ne connaisse pas le cœur d'un père comme Monsieur le Comte?

Je suis la fiancée de son fils.

SICHEL — Et certes, je vois que vous l'aimez I

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