ACTE TROISIEME
Comme des braves !
De se donner soi-même et de croire à lautre tout entier !
De se donner et de croire en un seul éclair ! — Chacun de nous à l'autre et à cela seul !
LOUIS — Que veux-tu de moi?
LUMIR — Je veux que tu m'accompagnes où je vais.
LOUIS — En Pologne?
LUMIR — En Pologne et plus loin que la Pologne. La patrie de tristesse, Ur de Chaldée, la source des larmes dans le coeur de celle que tu aimes. Dans ce pays avec moi qui est plus près que la Pologne.
LOUIS — Non, Lumîr.
{Silence).
LUMIR — C'est bien. Épouse la maitresse de ton père.
LOUIS — Tu y tiens?
LUMÎR — Ne lui as-tu pas fait tort? Ne las-tu pas privée de ce Turelure auquel elle avait droit ?
Toi aussi, tu es un Turelure.
Va, je te connais à fond. Tu es un Turelure. Tu es un vrai Français.
Est-ce qu'un Français peut se passer de femme?
LOUIS — Je puis me passer de toi.
L U M I R — Elle t'aime. Tu serres les dents ?
LOUIS — Ce n'est pas une chose agréable à -entendre dire.
LUMIR — Elle t'aime. J'ai vu comme elle te regarde aussi tendre et vibrante sous ton œil qu'une corde à violon. Elle te collera au corps avec ses yeux noirs ! Elle t'entrera dans le corps comme de la ficelle, le lierre dans du bois de chêne.
LOUIS — C'est bien. C'est tout de même moi qui suis le plus fort.
L U M î R — Vis heureux.
LOUIS — Heureux ou non.
LUMÎR — Adieu donc, frère !
LOUIS — Ah, ne souris pas ainsi, avec ce sourire qui dégoûte d'être vivant !
LUMIR — Vis. Je ne veux pas de toi.
LOUIS — Penses-tu sauver la Pologne ?
LUMIR — C'est la moquerie que vous me
ACTE TROISIÈME faites tous, Ali, Sichel, ton père, tous les Juifs autour de nous.
LOUIS — Tu ne peux pas susciter ton pays à toi toute seule.
LUMÎR — Non.
{Elle regarde le crucifix).
LOUIS — Si Dieu existait, il sauverait la ^ Pologne.
LUMIR — Ce n'est pas de la sauver qu'il s'agit.
LOUIS — De quoi s'agit-il donc ?
LUMIR — De quitter Turelure et les siens.
LOUIS — N'est-ce pas ! Il faut donner tort à Dieu une fois de plus ? 11 faut ajouter une injustice de plus au compte de la Pologne !
{Silence).
11 faut interrompre la prescription ? 11 faut donner de l'occupation une fois de plus à ses bourreaux ?
{Silence).
Les bourreaux de la Pologne, tu ne dis rien ? LUMIR — Ce sont les Français qui emploient de pareils m.ots.
LE PAIN DUR LOUIS — Pourquoi donc t'en vas-tu là-bas ?
L U M 1 R — Je vais vers ma patrie terrestre puisqu'il n'y en a point d'autres. Là où je ne sois plus une étrangère.
Avec ceux-là qui sont d'une même race que moi, mes frères, dans une nuit profonde.
Avec ceux-là qui sont dépouillés de ce qui était inutile et de tout excepté de l'amour que l'on peut se donner l'un à l'autre, mon peuple dans les ténèbres !
Cet amour dont tu n'as pas voulu, cette chose essentielle que je n'ai pu donner, mon âme.
'Voici que je la leur apporte, comme un prisonnier lié par tous les membres, qui cherche son frère dans la nuit avec la bouche, une figure humaine dans la nuit pour lui donner ce pain à manger qu'il tient entre les dents !
Si je vis, je ne puis être à tous.
Mais si je meurs, je suis toute à tous et tous sont un en moi.
LOUIS — Ceux qui t'appellent sont fous. LUMÎR — C'est vrai, je les trouve fous aussi, pauvres frères, mais cela ne fait rien.
ACTE TROISIEME L O LM S — Et même si je t'avais épousée, tu pars et me préfères ces gens que tu ne connais pas?
LUMJR — Oui.
LOUIS — Je fais donc bien de te laisser aller.
LUMIR — Non, frère. Même si ta vie est longue.
Tu ne trouveras plus une pareille occasion de la donner pour celle qui se donnait à toi.
LOUIS — La consigne est de vivre./
LUMIR — La mienne est de mouriry'
Bassement, ignoblement, entre deux employés mécontents de s'être levés de si bonne heure.
Une lanterne, une nuit de pluie comme il y en a là-bas avant l'hiver, la pluie qui tombe à torrents, sans aucun espoir.
C'est une jeune fille qu'on va pendre à une barre de fer entre les deux murs d'une prison. Adieu !
LOUIS — Sans aucun espoir.
LUMIR — Oui, adieu sans aucun espoir,,' dans le ciel et sur la terre !
(Elle sort)
(Entre SfCHEL) S I C H E L — Voici les papiers que je vous rapporte. Mon père sera ici dans un moment. LOUIS — Je vous rends grâces.
S I C H E L — Louis ;
Je suis sûre que vous m'en voulez. Vous pensez que j'ai capté votre héritage.
LOUIS — Gardez-le. Bon débarras. J'ai ce pays en horreur.
S I C H E L — Louis, je vous jure que je ne vous ai pas fait tort, autant que vous le croyez.
Ces trois cent mille francs, c'est bien ce que votre père nous doit, exactement.
Y compris ces 20.000 francs que vous avez reçus vous-même.
Mettons 30 ou 40.000 francs en plus ou moins, la valeur de ce bien de Coûfontaine.
C'est votre père qui a voulu mettre un chiffre rond.
Est-ce trop pour ces années d'esclavage ?
Je ne dis que la vérité.
LOUIS — Je ne vous en veux point du tout.
^^ ACTE TROISIÈME ■-J-LLMifir — Non, vous ne m'en voulez pas, <:'est bien à vous.
Mon avenir est détruit, mon protecteur est mort et je suis deshonorée.
De cela aussi vous ne me voulez pas du tout.
LOUIS — Ce n'est pas moi qui ai tué mon père.
{Silence\
SICHEL — Ce n'est pas vous qui avez tué votre père. Non.
Il n'y avait pas besoin d'y mettre la main, je suppose que la peur a suffi.
Qiie regardez-vous dans la cour? Vous pourriez •me regarder quand je vous parle.
LOUIS — Je guette quelqu'un qui part.
S I C H E L — Qiii cela ?
LOUIS — La Comtesse Lumîr.
SICHEL — Lumîr part ?
LOUIS — Elle part, je pense et pour ne pas revenir.
(SilenceJ^
SICHEL — Louis, ça me fait de la peine.
LOUIS — Merci bien.
SICHEL — Moi, je serais restée.
LOUIS — C'est sûr.
SICHEL — Louis, ce qui se passe dans la cour est intéressant.
Mais il y a ce papier aussi que j'ai dans la main^ qui mérite qu'on me regarde.
LOUIS — Qu'est-ce que c'est ?
{Elle lui donne le papier).
Je vois, la reconnaissance signée par mon père. Je l'ai déjà vue.
(// fait le geste de la lui rendre).
SICHEL, évitant de la reprendre. — Je vous jure qu'il n'y a pas d'autres exemplaires.
LOUIS — Reprenez-la.
SICHEL — J'ai eu bien de la peine à l'obtenir de mon père.
LOUIS — Reprenez-la.
(// l'envoie en l'air d'une chiquenaude).
SICHEL, la rattrapant au vol. — Tout le monde m'accusera de vous avoir dépouillé.
LOUIS — Dormant et Coûfontaine, il y a de quoi vous consoler.
SICHEL — Eh quoi ! m'accusez-vous aussi ?