ACTE TROISIÈME
Voici tant de siècles que nous sommes séparés. de l'humanité ! Tant de siècles chez nous que Von est mis à part comme de l'or dans la bourse dun avare ? La porte s'ouvre tant pis pour ceux qui nous ont lâchés ! Tant pis pour toi, mon beau capitaine ! Je t'aime et tu verras que je suis la fille de la Faim et de la Soif ! Tu es beau !
Nous ne sommes pas blasés, nous autres !
La porte s'est ouverte enfin ! Ah, je renie ma , race et mon sang ! J'exècre le passé ! Je marche dessus, je danse dessus, je crache dessus I
Ton peuple sera mon peuple et ton dieu sera mon dieu.
je serai à toi, mon beau capitaine, et tu verras si je ne puis te servir à rien.
LOUIS — Juive, tiens-toi, et ne me lèche pas ainsi les mains passionnément comme ces affreux petits chiens fiévreux et affectueux.
Je t'épouse parce que je ne puis faire autrement v et tu ne me fais pas peur.
Tu tires sur moi avec une lettre de change de mon père.
C'est bien, j'honore la signature, il le faut.
J'accepte l'héritage et je n'en repousse aucune part, et c'est moi qui ris le dernier.
S I C H E L — Tu m'insultes, c'est bon !
L O U I S — 11 faut que tout soit clair entre nous-
SICHEL — Insulte, foule -moi sous tes pieds, je n'attends pas de toi autre chose.
Il y a longtemps qu'Israël est humilié comme une chose qu'on abhorre et dont on ne peut se passer !
Tu m'insultes ! Mais il y a longtemps qu'Israël boit l'humiliation comme de l'eau !
Ai-je dit comme de l'eau ? Non, pas comme de l'eau, mais comme du vin fort et qui coûte cher, qui chauffe et qui vous monte à la tête !
Tu m'insultes ! mais tout de même je suis ta
femme et j'aurai de toi un enfant qui sera de mon sang et de ma race.
LOUIS — Regarde-moi dans les yeux.
SIC HE L — Voilà, je te regarde.
LOU I S — Tu ne me regardes pas, tu souris.
S I C H E L — Maintenant je te regarde.
LOUIS — Tu ne me regardes pas, tu rougis,
ACTE TROISIÈME <et tes yeux sont déjà ailleurs ! Ah, c'est moi tout de même qui suis le maître !
S I C H E L — Crois-tu que je n'aie pas vu ce qu'il y a dans les tiens.
11 est arrivé quelque chose depuis l'autre jour €t tes yeux ne sont plus les mêmes.
LOUIS — 11 n'est rien arrivé.
S 1 C H E L , bas et passant la langue sur ses lèvres. — N'est-ce pas? tu as tué ton père ?
LOUIS — Je n'ai pas tué mon père.
SIC H EL — Je ne te demande rien. Je n'ai besoin de rien savoir. Mais ces yeux ne sont point ceux d'un homme qui a l'esprit en paix.
LOUIS — 11 n'y a pas besoin ni d'esprit ni de paix.
S 1 C H E L — Ah, si tu ne souffres pas la paix, tu n'en trouveras pas mieux que moi pour t'en guérir I
Non, il n'y a pas besoin de paix ! Ce serait trop commode pour ces cadavres qui nous entourent et qui ne nous empêcheront pas éternellement de vivre !
Si tu n^as pas pu supporter ton père, nous ne supporterons pas davantage tous ces simulacres..
Si tu connais ton Afrique, je connais la société^, comme la carte qu'on étudie d'un pays qui sera à nous, avec ses chemins et ses rivières, toutes les cotes chiffrées !
C'est nous qui sommes faits pour nous imposer et pour faire aux autres la loi.
II y a quelque chose de rompu entre les hommes et nous, tant pis pour eux, c'est à nous d'en profiter.
LOUIS — Il me reste Sichel Habenichts.
S I C H E L — Il te reste Sichel Habenichts et il me reste ce parricide.
Va, ton secret n'est pas si profond que je ne sois dedans et que tu m'y trouves avec toi.
Il y a le sang d'un père sur toi, et sur moi, il y a le sang, — le sang d'un autre.
Il y a assez de malheur et de péché en nous pour suffire à faire de l'amour ! Ah, je t'apprendrai à me connaître et tu ne me haïras pas !
Mon beau capitaine ! Ah, que tu es sain encore
ACTE TROISIÈME à côté de moi ! que tu es grand ! que tu es fort et que je t'aime !
Attends que je t'apprenne Paris !
LOUIS — Je ne vais pas à Paris.
S I C H E L — Tu ne penses pas rester en ce trou ?
LOUIS — Si fait.
SI C H E L — Que feras-tu de moi ici ?
LOUIS — Ce que je pourrai, et il faudra marcher droit.
S I C H E L — Eh bien, nous nous présenterons aux élections.
LOUIS — J'ai besoin de voir ton père.
S I C H E L — Je t'ai dit qu'il venait.
LOUIS — Que dira-t-il de cette manière dont tu as servi ses intérêts ?
S I C H E L — Nous savons mettre nos parents à la raison.
LOUIS — J'ai vu cette affaire de l'achat de Dormant dans les papiers de mon père. Ce n'est encore qu'un projet?
S I C H E L — Oui, quoiqu'il ait reçu une avance de 20.000 francs.
Cette somme que tu as trouvée sur lui.
LOUIS — Le prix me semble bien bas.
S I C H E L — Il ne s'agit que d'une bicoque* et de quelques terres maigres.
LOUIS — Fameusement bien placées.
S I C H E L — Écoute. Vends-lui Dormant. \ï y tient.
LOUIS — Il faut qu'il y mette le prix.
S I C H E L — Je vais t'expliquer. C'est un borr tour de ton père. Ah, il avait des idées.
LOUIS — Il n'aura pas Dormant à moins de cent mille francs. C'est le bien de mes ancêtres,
SICHEL — Il les paiera. Mais je vais t'expliquer.
Ce n'est pas à Dormant que sera l'embranchement de Rheims avec les ateliers et les dépôts de locomotives. C'est à Châlons.
Ton père venait d'arracher cela au Ministre des Travaux Publics. C'est un grand secret encore.
LOUIS — Je vois.
SICHEL — Et il avait acheté lui-même quelques terrains là-bas avec l'aide de mon oncle d'Epernay, le marchand de vins de Champagne,