LA PRÉPONDÉRANCE DU 15 ET
En 1792, les États-Unis ont institué un bimétallisme à 15. Ce bimétallisme n'a pas pu tenir. L'or quittait les États-Unis; il venait en France, où il était au pair avec l'argent à 15 et 1/2. En 1834, les États-Unis ont remplacé le bimétallisme à 15 par le bimétallisme à 16, et ce fut alors l'argent qui, à son tour, quitta les États-Unis pour venir en France, où il était au pair avec l'or à raison de 15 et 1/2.
En fait, malgré les lois qui jusqu'à 1873 furent toujours bimétalliques, les États- Unis eurent toujours une situation monométallique.
En 1816, la Hollande rendit une loi bimétallique, non pas â 15 et 1/2 comme en France, mais à 15.873. Elle perdit son argent et n'eut que de l'or jusqu'à ce qu'en 1849 elle démonétisât l'or pour se faire monométallique-argent.
En 1864, le Gouvernement anglais, qui avait mis l'Inde au régime monométalliqueargent, tenta de la remettre au régime bimétallique. Il fit venir des souverains d'Australie et leur donna cours obligatoire dans l'Inde au taux de dix roupies pièce.
Les banquiers s'en emparèrent immédiatement pour les envoyer en Europe.
C'est que le bimétallisme à 15 et 1/2 de Paris mettait le souverain à 10 4/5 roupies.
Le Gouvernement ne persista pas dans son erreur, et l'Inde resta monométallique-argent.
Bien que la Prusse et la Hollande fussent au régime monométallique-argent, leurs Gouvernements faisaient frapper des
pièces d'or : les frédérics et les ducats.
Ces pièces n'avaient pas cours légal.
C'étaient des médailles, et le public était laissé maître d'en débattre le prix. Le prix n'était jamais débattu. Il se trouvait fixé à 15 et 1/2 par le pair bimétallique français.
Pourquoi le bimétallisme à 15 et 1/2 a été partout si prépondérant? Est-il meilleur que le bimétallisme à 15 ou à 16? Non.
Deux proportions différentes entre l'or et l'argent ne peuvent pas coexister dans le commerce du monde. La proportion pratiquée par plusieurs États simultanément, ou même par un seul État, est dominante, irrésistible, quelle qu'elle soit, si ces États sont en possession de très grandes quantités d'or et d'argent. La France les possédait, et c'est pourquoi la proportion 15 et 1/2 a toujours eu le dessus.
Depuis que le remonnayage des livres tournois a été mis à exécution, la France
a frappé 25,000,000 de kilogrammes d'argent et 2,800,000 kilogrammes d'or. Elle a importé 56,700,000 kilogrammes d'argent et 4,600,000 kilogrammes d'or. Elle a exporté 39,000,000 de kilogrammes d'argent et 2,500,000 kilogrammes d'or. Il ne s'est pas passé une seule année sans que la France importât, frappât et exportât des grandes quantités de l'un et de l'autre métal.
Pendant tout ce temps, la France a continué à être la Clearing Mint du monde entier, au rapport pondéral de 15 et 1/2 entre l'or et l'argent. Aussi, tout l'argent qui a passé à Londres a été réalisé à raison de 15 et 1/2. Tout l'argent dont l'Inde a fabriqué des roupies a été réglé en or au taux de 15 et 1/2. C'est la France qui, en donnant de l'argent à 15 et 1/2, lors des grands arrivages du nouvel or californien et australien, a fait participer le monde entier à l'augmentation de la
— semasse monétaire. Si à cette époque le bimétallisme français n'avait pas existé, le pouvoir payant de l'or aurait subi une grande réduction, tous les prix auraient haussé énormément dans les pays monométalliques-or, le change sur l'Inde aurait monté à trois, à quatre schellings par roupie.
Aujourd'hui encore, la France garde le premier rang. Elle démonétiserait ses pièces de cinq francs qu'elle aurait encore plus de monnaie métallique que l'Angleterre et l'Allemagne prises ensemble.
Si, en 1816, à la veille de reprendre ses payements en espèces, l'Angleterre avait adopté le régime bimétallique à 15 et 1/2 au lieu et place du monométallisme-or, la Monnaie française aurait eu infiniment moins de travail à accomplir; l'or et l'argent n'auraient pas traversé et retraversé si souvent la Manche; on aurait évité bien des frais de transport, d'assu-
rance, de monnayage, de remonnayage, de change et de commission, et la Banque d'Angleterre n'aurait pas été, pas plus que ne l'a été la Banque de France, obligée d'élever si souvent et si haut le taux de son escompte pour défendre sa réserve métallique.
L'argent dirigé de New-York sur Londres et l'or dirigé sur New-York de Londres ou de Paris se croisent bien souvent sur l'Atlantique. Ces coûteuses exportations et contre-exportations simultanées n'auront plus lieu dès que l'Angleterre aura consenti à signer la convention bimétallique que les États-Unis et la France lui ont proposée en 1881. Cet argent restera en Amérique et cet or restera en Europe. Deux transports économisés.